4. Littérature

Dernier ajout : 18 novembre 2009.

L’homme ne dispose que d’une vie sur terre, et elle est éphémère : « Le nombre de ses jours est grand s’il atteint cent ans » dit la sagesse (Sir 18 :9). Dès l’enfance, j’ai pris conscience que la lecture offrait la possibilité d’inclure dans cette vie minuscule toutes les vies passées et présentes, réelles ou imaginaires. C’est là un des plus précieux cadeaux que nous apporte la littérature – un don rendu plus précieux encore lorsqu’il est associé à l’histoire et à l’astrologie. L’histoire, par le récit du passé, inclut notre siècle fugitif dans la chaîne des générations qui constituent ce que Raoul Auclair appelle « Notre Génération », cette grande Semaine de sept fois mille ans ; la littérature nous ouvre la porte des pensées, des sensations et des sentiments des personnages qui peuplent cette histoire, puissants et riches, humbles et miséreux ; l’astrologie donne des clés pour comprendre le sens des destinées individuelles et collectives. Mes œuvres de prédilection sont celles qui comportent tout un peuple de personnages et qui s’étendent sur de longues durées dans le temps : à cet égard, le Légendaire de Tolkien est insurpassable, puisqu’il remonte jusqu’à un état qui précède la Création du monde et qu’il évoque la perspective d’une nouvelle Création après la « fin du monde ». Le roman russe de la seconde moitié du XIXe siècle, tant chez Tolstoï que chez Dostoïevski, fourmille de personnages et la magie du nom est ici redoublée par la coutume de nommer les gens soit par leur nom de famille, soit par leur prénom accompagné d’un patronyme, soit encore par un diminutif… Certes, le roman épique chinois Au bord de l’eau, qui met en scène 108 brigands (nombre cyclique éminent de 3 x 36) va plus loin encore, puisque chacun de ces 108 personnages porte trois noms différents !

Dans la littérature française, mon auteur préféré - que je pratique depuis l’âge de quinze ans - Saint-Simon, fait monter en scène tous les figurants de la cour du Roi-Soleil, il brosse en quelques traits incisifs ou en des pages vibrantes d’émotion leurs portraits avant de les faire s’évanouir, comme dans la Divine Comédie de Dante, dans l’ombre de la mort. Et mes écrivains de prédilection se rattachent à cette chaîne spirituelle dont Saint-Simon constitue le premier maillon : le Chateaubriand des Mémoires d’Outre-Tombe, la Comédie humaine de Balzac et la Recherche de Proust : ce sont là des œuvres que je n’ai cessé de lire et de relire une fois tous les dix ou quinze ans et, au long des décennies, c’est un constant approfondissement et une joie renouvelée que de les retrouver pour une nouvelle navigation en solitaire. La littérature étroitement associée à l’Histoire, je la retrouve dans quelques-unes des œuvres qui comptent le plus à mes yeux : chez Roger Martin du Gard, qui a marqué mon adolescence avec les Thibault et mon âge mûr avec les Mémoires du Lieutenant-Colonel de Maumort, dont j’apprécie la sereine tonalité ; chez Soljénitsyne, dont l’œuvre majeure, la Roue Rouge, vise à faire comprendre le sens de la Révolution russe et du drame qu’a constitué au XXe siècle le communisme ; dans l’œuvre romanesque de Vladimir Volkoff, qui se caractérise par sa foisonnante imagination, son sens de l’aventure et sa puissante capacité à explorer ce que le philosophe Claude Tresmontant considérait comme le problème métaphysique numéro un – le problème du mal. Dans un registre de moindre tension philosophique, je suis toujours ravi comme un adolescent lorsque littérature et histoire font bon ménage autour d’aventures palpitantes, telles que nous en trouvons dans les romans de cape et d’épée ou dans les aventures exaltantes de la collection « Signes de Piste » magnifiquement illustrées par Pierre Joubert.

Ce sens de l’aventure, il est présent, bien entendu, sous une autre forme, dans l’abondante littérature arthurienne des XIIe et XIIIe siècles, qui constitue ma part de prédilection dans le domaine de la littérature médiévale. Mais ici, c’est la musique – et avant tout l’enchantement wagnérien – qui m’a conduit à passer de « Parsifal » à « Perceval », un cours inoubliable de mon maître Jean Rychner à l’Université de Neuchâtel m’ayant aidé à accomplir ce passage et étant d’ailleurs, de façon lointaine, à l’origine du choix de mon sujet de Doctorat d’Etat sur l’évolution des études médiévales en France, puisque dans son cours Jean Rychner avait initié ses étudiants à la connaissance des médiévistes de la fin du XIXe siècle et des critiques du XXe siècle. Il se trouve par ailleurs que, dans la littérature des XIXe et XXe siècles l’aventure s’incarne souvent dans une figure romanesque nouvelle qui est celle de l’érudit : on la rencontre chez Jules Verne, dans les romans de Pierre Benoît, dans le roman policier, dans la bande dessinée. Cet avatar moderne du chevalier errant est un des biais qui me permettent de relier mon intérêt professionnel pour la littérature médiévale à ma passion pour la littérature en général.

Paris, le 16 mars 2008