Tolkien : Des ponts vers l’enfance et le rêve

Colloque de Clermont-Ferrand - Juin 2006

Lundi 16 novembre 2009, par Charles RIDOUX // 3. Tolkien - Čiurlionis

Devenir adulte et rester enfant ? Relire les productions pour la jeunesse, dir. Isabelle Cani, Nelly Chabrol Gagne et Catherine d’Humières, Actes du colloque international de Clermont-Ferrand 18-19-20 mai 2006, Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2008, pp. 371-380.

Il existe, pour ainsi dire dès les origines, autour de l’œuvre de Tolkien, un malentendu – et même toute une série de malentendus - qui, sous certains aspects, perdurent encore de nos jours. Cela tient sans doute à l’originalité tout à fait particulière de l’œuvre qui la rend difficilement classable, sinon inclassable, du moins selon les catégories traditionnelles de la littérature ; cela tient aussi aux circonstances de la rédaction et de la publication des œuvres de Tolkien, de son vivant ou après sa mort ; cela tient encore à la réception de l’œuvre de la part des éditeurs, des critiques et du public.

Dans une lettre fameuse, destinée à Milton Waldman et rédigée sans doute vers la fin de l’année 1951, Tolkien expose sa conception visant à créer « un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose et cosmogonique au conte de fées des Romantiques » [1] ; dans ce « tout majestueux », le récit complet des principaux contes voisinerait avec la simple ébauche de nombreuses autres légendes. A plusieurs reprises, Tolkien qualifie lui-même cet ensemble de « Légendaire », terme qui convient mieux que tout autre, nous semble-t-il, pour qualifier son œuvre inclassable. Dans la même lettre, Tolkien évoque sa passion pour les mythes et pour les contes de fées, et « surtout pour les légendes héroïques à la lisière du conte de fées et de l’Histoire » [2], soulignant bien ainsi la nature multiforme de ses récits. Il qualifie plus loin la Geste de Beren et de Lúthien, qui est au cœur du Silmarillion, comme « un romance héroïque et féerique » [3]. C’est dans un registre qui oscille entre l’épique et le merveilleux que s’insèrent les récits du Légendaire, et nous avons peine à suivre ceux qui considèrent Tolkien comme relevant du fantastique – sans parler de la science-fiction avec laquelle il n’a absolument rien à voir [4].

Ce Légendaire, Tolkien le porte en lui dès le temps de sa jeunesse, dès les années de la Grande Guerre où il se trouvait combattant dans les tranchées de la Somme qu’il évoque de façon émouvante dans une lettre adressée, en 1944, à son fils Christopher :

Je devine, parmi toutes tes souffrances (quelques-unes étant purement physiques), le désir d’exprimer ton sentiment sur le Bien, le Mal, le juste et l’infâme, en quelque sorte : le rationaliser, et l’empêcher de seulement suppurer. Dans mon cas, cela a engendré Morgoth et l’Histoire des Gnomes. Dont beaucoup des parties originelles (et des langues) – ensuite écartées ou intégrées – ont été conçues dans des cantines miséreuses, lors de cours dans de froids brouillards, dans des baraquements au milieu de blasphèmes et d’obscénités, ou à la bougie dans des tentes coniques, et même quelques-unes dans des tranchées sous des tirs d’obus. [5]

L’expérience personnelle de la guerre, que Tolkien a connue dans toute son horreur, a certainement contribué à nourrir maintes pages épiques du Silmarillion ou de la Guerre de l’Anneau, autant que les réminiscences des épopées scandinaves ou germaniques. Mais à côté de ce registre épique et guerrier auquel se rattachent les racines du Légendaire, il est un autre registre, familial et idyllique, auquel peut se rapporter la rédaction de nombreuses pages de l’œuvre de Tolkien, dont beaucoup cependant appartiennent à des œuvres qui ne s’intègrent pas dans le Légendaire proprement dit – qui comporte, outre Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux publiés du vivant de Tolkien, le Silmarillion et les douze volumes de The History of the Middle-earth édités après la mort de l’auteur par son fils Christopher, ainsi que les Contes et légendes inachevés. [6] Ainsi, dès les années vingt, alors que la famille de Tolkien s’épanouit avec la naissance de trois garçons et d’une fille, Tolkien va produire toute une série de contes dont ses propres enfants seront les premiers auditeurs.

La production la plus remarquable en ce genre est peut-être celle des Lettres du Père Noël, que Tolkien adressait à ses enfants, souvent à la dernière minute ; il attachait un soin tout particulier à la calligraphie de ces lettres venues du Grand Nord ainsi qu’aux divers tampons postaux qu’il imaginait lui-même. Ces lettres, qui s’étalent de 1920 à 1943, sont inspirées par les jouets des enfants ; elles mettent en scène, au fil du temps, toute une palette de personnages issus de Karhu, l’ours polaire, assistant du Père Noël, et caractérisé par sa force, par sa maladresse et par sa gourmandise ; elles débouchent, dans les derniers temps, à des allusions aux événements menaçants du monde réel. On décèle ici un mouvement profond dans le processus de création littéraire chez Tolkien : la tendance à évoluer d’un registre familier, d’un style qui épice d’une légère pointe d’ironie de doctes explications pseudo-didactiques, vers un registre plus profond, adapté au sentiment tragique de l’histoire du monde.

Outre les Lettres du Père Noël, Tolkien a écrit un conte pour enfants intitulés Orgog, histoire d’une créature bizarre qui voyage dans un paysage fantastique. Il y a également Mr. Bliss, qui s’inspire d’un jouet de Christopher, une voiture avec chauffeur ; les mésaventures qui surviennent à Mr. Bliss se situent dans un paysage qui, selon Wayne Hammond et Christina Scull, rappelle les West Midlands : « une campagne anglaise réaliste, avec des villages, des collines pentues, d’accueillantes auberges en bois, des jardins entourés de murs et subtilement ombragés » [7]. Voilà qui pourrait s’appliquer parfaitement à la Comté et au monde des hobbits. Une œuvre de plus grande portée s’inspire également d’un jouet de Michael Tolkien, un chien miniature peint en blanc et noir, auquel l’enfant était éperdument attaché. La perte de ce jouet, lors d’une promenade au bord de la mer, désespéra le petit Michael. Roverandom s’inspire de cet épisode de la vie familiale pour conter l’extraordinaire odyssée de ce petit chien qui va séjourner un temps sur la Lune, aborder aux rivages de Faërie et se retrouver, transformé de jouet en animal vivant, sur la plage où il avait été perdu. Quant au fameux Tom Bombadil, personnage des plus attachants et des plus énigmatiques du Seigneur des Anneaux, il est à l’origine une poupée hollandaise appartenant à Michael Tolkien.

La rédaction du Hobbit procède d’une manière semblable. Cette œuvre fut rédigée durant la fin des années vingt et lue par les enfants de Tolkien ainsi que par les Inklings, le club littéraire qui regroupait, autour de Tolkien, des talents tels que Clive Staple Lewis ou Charles Williams. Rappelons que, dans un Avant-propos à l’édition de 1954 du Seigneur des Anneaux, Tolkien dédie son livre à ses enfants et aux Inklings qui l’ont soutenu dans son labeur [8]. Mais le premier lecteur hors de ces cercles familiaux ou amicaux fut le jeune Rayner Unwin, le fils de l’éditeur Stanley Unwin, à qui l’on doit la publication du Hobbit et du Seigneur des Anneaux – mais aussi le rejet du Silmarillion. La parution de Bilbo le Hobbit, le 21 septembre 1937, fut un véritable succès et suscita une forte demande, de la part du public et de l’éditeur, afin d’obtenir de l’écrivain de nouveaux récits de hobbits. Le livre sortit quelques mois plus tard aux États-Unis et Tolkien reçut le prix du meilleur livre pour enfants du New York Herald Tribune. Mais ce succès installait pour longtemps l’auteur dans une position fausse, en le confinant en quelque sorte dans le rayon de la littérature pour la jeunesse.

La correspondance de Tolkien témoigne avec éloquence des difficultés rencontrées par l’auteur pour échapper à cette étiquette réductrice et pour tenter de faire connaître au public sa propre mythologie – le Légendaire – qui a déjà derrière elle une production qui s’étend sur plus de vingt ans – et qui ne cessera d’être complétée et remaniée jusqu’à la mort de l’auteur, le 2 septembre 1973. Déjà avant même la publication du Hobbit, à la fin août 1937, Tolkien s’insurge contre les remarques publiées par ses éditeurs Allan & Unwin, sur le rabat de la couverture. Il y était question de nursery, alors que le fils aîné de Tolkien avait treize ans lorsqu’il a eu connaissance de ce récit : c’était tirer Tolkien non seulement du côté de la littérature pour la jeunesse, mais vers une conception mièvre de l’enfance que Tolkien qualifiera de pigwigenrie (« des histoires de petits cochons ») dans son essai sur la Faërie :

Il est vrai que l’époque du sentiment-de-l’enfance a produit des livres délicieux (particulièrement charmants pour les adultes, toutefois) du genre contes de fées ou d’un genre voisin, mais il a aussi produit d’horribles broussailles d’histoires écrites ou adaptées à ce que l’on jugeait ou juge être la mesure de l’esprit et des besoins des enfants. [9]

La rédaction du Seigneur des Anneaux fut entreprise, dès le mois de décembre 1937, comme une « suite » de Bilbo le Hobbit. Mais très vite, et durant plusieurs années, on sent l’embarras de l’auteur qui est en train de produire une œuvre pour adultes – même si elle peut être lue aussi par des enfants – et qui met un certain temps cependant à admettre ce fait comme une évidence. Au bout d’un an, en août 1938, Tolkien estime que l’œuvre en cours est bien supérieure à la précédente, mais qu’elle est destinée à des enfants qui, comme les siens, ont grandi. Cette idée d’une œuvre qui accompagne la maturité du jeune premier public du Hobbit est clairement exprimée dans une lettre à Stanley Unwin, datée du 13 octobre 1938 :

[Cette œuvre] pourrait se révéler tout à fait inappropriée. Elle est plus « adulte » - mais mes propres enfants qui la jugent au fur et à mesure, sont aujourd’hui plus âgés. [10]

Tolkien reconnaît en outre que la nouvelle histoire est plus « terrifiante » que Bilbo le Hobbit et qu’elle est marquée par la noirceur de la période (sans pour autant être une allégorie). Six ans plus tard, en juin 1944, alors que Tolkien approche de la fin de son récit, il écrit enfin à son éditeur en tirant la conclusion qui s’impose : « En tout cas, je le crains, l’histoire a pris des proportions trop importantes et n’est plus pour les enfants » [11]. Et dans une lettre datée du 31 octobre 1948, qui sonne comme un communiqué de victoire, annonçant l’achèvement de l’entreprise, Tolkien rappelle une fois de plus que Rayner Unwin, qui fut le premier lecteur de Bilbo le Hobbit, a lu et approuvé le Seigneur des Anneaux, lui-même ayant eu le temps de grandir durant la rédaction de la suite tant attendue [12]. Mais, dans une lettre adressée à son éditeur le 24 février 1950, Tolkien évoque de façon claire ce que l’on pourrait qualifier comme une « substitution de continuation » : au lieu de prolonger le Hobbit, le Seigneur des Anneaux s’inscrit en réalité comme un point d’orgue à la mythologie de Tolkien, à son Légendaire non encore publié qui porte le titre de Silmarillion :

Mon œuvre a échappé à mon contrôle, et j’ai produit un monstre : un romance d’une longueur immense, complexe, plutôt amer et tout à fait terrifiant, ne convenant pas du tout aux enfants (et peut-être à personne) ; et il ne s’agit pas vraiment d’une suite de Bilbo le Hobbit, mais plutôt du Silmarillion. [13]

A partir de ce moment, Tolkien va insister, mais en vain, pour que les deux œuvres – qui font environ 600 000 mots chacune, soient publiées en même temps. Faute de mieux, l’auteur se résoudra à voir éditer le seul Seigneur des Anneaux, paru le 29 juillet 1954, remédiant à l’absence du Silmarillion par la rédaction d’annexes substantielles qui évoquent tout l’arrière-plan des légendes formant la matière de sa mythologie. Le « tempérament épique » qui habite Tolkien l’a définitivement emporté sur les attentes réductrices du public et de l’éditeur. Pour autant, Tolkien n’a pas abandonné l’autre veine constitutive de son génie visionnaire : l’attrait de la Faërie et du merveilleux que l’on serait tenté de rattacher non pas à « l’enfance » en tant que classe d’âge, mais à « l’esprit d’enfance », qui sommeille potentiellement dans tout adulte véritablement accompli. Dans Bilbo le Hobbit et dans le Seigneur des Anneaux, cet esprit d’enfance caractérise au premier chef les Hobbits, avec leur mélange de petitesse et de simplicité et leur générosité et leur capacité à se sacrifier pour une cause qui dépasse de loin les frontières du petit monde de la Comté. Sam Sagace - dont Tolkien explique dans sa correspondance que son vrai nom pourrait être l’équivalent de « Simplet Bonenfant » (Samwise Goodchild en anglais) – exprime au plus haut point ces qualités hobbites qui allient la dignité de soi avec le respect et l’admiration pour ceux qui sont plus grands, plus sages et plus puissants – sans pour autant se laisser déconcerter par la grandeur, la sagesse et la puissance.

Tolkien, cependant, prend toujours bien soin d’éviter tout affadissement de la merveille et de la Faërie dans une conception niaise et réductrice de l’enfance, assez courante, hélas, dans la littérature destinée à la jeunesse. Cette défense en faveur de la dignité de l’enfance et d’une littérature qui en respecte l’intelligence s’exprime, dans deux œuvres qui n’appartiennent pas au Légendaire, au travers d’une même métaphore culinaire. Dans le Fermier Gilles de Ham, qui se déroule dans l’Angleterre anglo-saxonne de Bède le Vénérable et du Beowulf, et qui appartient à un cycle fragmentaire de Tolkien, qui est l’Histoire du Petit Royaume, il est fait allusion à une coutume qui consiste à servir, au festin de Noël du Roi, de la Queue de Dragon :

Mais depuis maintes années, le Maître Queux Royal avait confectionné une merveilleuse friandise, une fausse Queue de Dragon de pâtisserie et de pâte d’amande, garnie d’ingénieuses écailles de sucre-glace durci. La fausse Queue de Dragon était mangée après le dîner, le Jour de Noël, et tout le monde déclarait (pour faire plaisir au chef) que c’était bien meilleur que la Queue véritable. [14]

Il nous semble que cette métaphore culinaire pourrait bien renvoyer à un débat littéraire et constituer une critique des fadaises et niaiseries que l’on sert aux enfants afin de complaire aux adultes, au lieu de nourrir leurs jeunes esprits avec une littéraire substantielle, à la fois plaisante et exaltante. On retrouve cette métaphore culinaire dans une autre œuvre extérieure au Légendaire, Smith de Grand Wootton, un conte qui commence et s’achève par l’évocation d’une fête des enfants, au cours de laquelle on sert un Grand Gâteau. Un cuisinier incompétent, Nokes, confectionne un gâteau qui répond à ses propres conceptions et non aux règles traditionnelles :

Son idée principale était que le gâteau devait être très sucré et regorger de beurre et d’œufs. Les fées et les sucreries étaient deux des très rares idées qu’il se fît du goût des enfants. C’est ainsi qu’il se mit en tête de placer une petite poupée sur un pinacle au milieu du gâteau. [15]

Ces sucreries et cette poupée ridicule évoquent, elles aussi, les récits abêtissants réservés par une certaine littérature aux jeunes esprits que l’on devrait ouvrir à l’émerveillement et à la connaissance des mystères de la vie par la transmission des légendes traditionnelles.

Dans ces deux œuvres, le festin de Noël où l’on sert à la table du roi de la Queue de Dragon, comme le Festin des Bons-Enfants qui n’a lieu qu’une fois tous les vingt-quatre ans, est fortement désiré par ceux qui ont le privilège d’y prendre part. Sans désir profond, il n’y a pas de Faërie. Évoquant ses lectures d’enfance, Tolkien évoque divers types de récits qui n’étaient pour lui que des amusements sans grand intérêt :

Je n’éprouvais aucun désir d’avoir des rêves ou des aventures comme Alice, et leur récit m’amusait simplement. Je désirais fort peu rechercher un trésor enterré ou combattre des pirates, et Treasure Island me laissait assez froid. Les Peaux-Rouges me convenaient mieux : il y avait dans ces histoires-là les arcs et les flèches (j’avais et j’ai encore un désir entièrement inassouvi de bien tirer à l’arc), des langages étranges, des aperçus d’un mode de vie archaïque et, par-dessus tout, des forêts. Mais le pays de Merlin et d’Arthur valait encore mieux, et le meilleur de tout était le Nord anonyme de Sigurd des Völsungs et du prince de tous les dragons. De telles contrées étaient souverainement désirables. [16]

Et Tolkien de conclure : « Je désirais les dragons d’un désir profond », en expliquant qu’au cœur de ce désir de Faërie repose l’attirance pour un Autre monde. Mais cet Autre monde, dont l’existence s’impose comme une évidence à l’intelligence du cœur, lorsqu’elle n’est pas étouffée par les fadaises et le vacarme trompeur du monde, comment y accéder ? Il y a au travers de toute l’œuvre de Tolkien – dans et hors du Légendaire – une recherche inlassable des moyens de rejoindre un monde plus beau, plus intense – car plus proche de la Lumière incréée, que le monde « ordinaire », fût-il celui de la Terre du Milieu. Dans le Légendaire, cette terre désirée est le Royaume Béni de Valinor, situé à l’extrême Occident durant les premiers Ages du monde, avant que la submersion de Númenor ne vienne bouleverser la structure du monde et empêcher tout accès au monde des Valar – à l’exception des Elfes désireux de quitter la Terre du Milieu. Mais ce sont généralement des adultes, des « marins intrépides » qui se lancent, au péril de leur vie et de leur raison, sur les mers périlleuses qui entourent et protègent l’accès de l’extrême Occident. Toutefois, dans la version archaïque de la mythologie, contenue dans le Livre des Contes Perdus - traduit en français avec beaucoup de talent par Adam Tolkien, le fils de Christopher et le petit-fils de l’auteur – Tolkien évoque un chemin bien particulier qui permet aux enfants de rejoindre un lieu merveilleux par excellence : la Chaumière du Jeu Perdu. C’est en ce lieu que parvient Eriol, le marin intrépide dont le nom signifie « Celui qui rêve seul » :

Son œil fut attiré par une demeure minuscule dont la multitude de petites fenêtres étaient fermées par des rideaux chaleureux, mais simplement de manière à ce qu’une lumière tiède et très délicieuse, comme d’un apaisement du cœur à l’intérieur, s’en déversât. Alors son cœur se languit pour une aimable compagnie, et le désir de voyager mourut en lui. Et on lui dit qu’il s’agissait de Mar Vanwa Tyaliéva, ou la Chaumière du Jeu Perdu. Y demeuraient Lindo et Vairë qui l’avaient bâtie bien des années auparavant, et avec eux un nombre appréciable de leurs gens et amis et enfants. « Petite est la demeure, mais plus petits encore sont ceux qui y demeurent - car tous ceux qui y entrent doivent en effet être très petits, ou de par leur propre souhait devenir comme s’ils étaient très petits lors même qu’ils se tiennent sur le seuil.  [17] »

Dans cette Chaumière se trouve une salle, la Chambre du Feu de Bûches, qui est le lieu où l’on récite les légendes des Jours anciens : le texte insiste, comme pour la description de la Chaumière, sur l’ambiance apaisante et chaleureuse de ce lieu privilégié, qui évoque la Salle du Feu de Fondcombe dans le Seigneur des Anneaux, où Frodo se trouve plongé, au travers d’un sommeil profond, dans l’enchantement de la Faërie :

Au début, la beauté des mélodies et les mots entrelacés en langues elfiques, même s’il les comprenait peu, le tinrent sous le charme aussitôt qu’il eut commencé d’y prêter attention. Les mots semblaient prendre forme, et des visions de terres lointaines et de choses brillantes qu’il n’avait encore jamais imaginées s’ouvrirent devant lui ; et la salle éclairée par le feu devint comme une brume dorée au-dessus de mers écumeuses qui soupiraient aux bords du monde. Puis l’enchantement se fit de plus en plus semblable à un rêve jusqu’à ce qu’il sentît qu’une rivière sans fin d’or et d’argent roulait sur lui son flot gonflé, trop immense pour qu’il pût en embrasser le dessin ; elle devint partie de l’air vibrant qui l’entourait et elle le trempait et le noyait. Il sombra rapidement sous son poids brillant dans un profond royaume de sommeil. [18]

C’est à ce moment, d’ailleurs, que le vieux Bilbo, qui réside désormais à Fondcombe auprès des Elfes d’Elrond, chante devant l’assemblée une chanson évoquant les voyages du marin Eärendel. Or le Livre des Contes Perdus mentionne une voie qui conduit à la Chambre des Enfants : c’est Olorë Mallë, le Chemin des Rêves, « une voie de magie délicate tissée par Lorien », l’une des Valar. Mais cette voie, qui traverse maints pays et maints endroits merveilleux de séduction et de ravissement, est réservée au doux sommeil des humains dans leur jeunesse. On voit se dessiner ainsi, aussi bien dans le Livre des Contes Perdus que dans le Seigneur des Anneaux, un réseau qui associe l’enfance au rêve et au voyage jusqu’au royaume de Faërie. Cette notion du voyage dans le temps et dans l’espace par le biais du rêve, on la retrouve - mais cette fois-ci appliquée à de doctes professeurs d’Oxford dans un récit supposé se dérouler en 1987 – dans une des œuvres les plus singulières de Tolkien, The Notion Club Papers, dont Verlyn Flieger a montré, dans sa belle étude intitulée A Question of Time, les liens avec l’intérêt suscité pour ces questions dans le milieu des Inklings par l’œuvre de J.W. Dunne, auteur, en 1927 de An Experiment with Time, dont les théories sur les rêves et les voyages dans le temps firent fureur dans les années trente [19].

Plus que l’enfant – finalement assez peu présent dans l’œuvre de Tolkien – c’est l’adulte porteur des rêves de l’enfance, comme Eärendil et tous les autres marins intrépides, qui aspire au monde de la Faërie – ce qui implique toujours un voyage aussi bien dans le temps que dans l’espace. Le héros, en quête des légendes des Jours Anciens, est conscient d’un manque, d’une dégradation, d’une souillure qui affecte le monde dans lequel il évolue. Au travers de toute son œuvre, alors qu’il tente de ranimer et de rendre jusqu’à un certain point accessibles à un monde moderne désacralisé les richesses contenues dans les vieilles mythologies de l’Europe du Nord qui l’ont si fortement inspiré dès son enfance, c’est à une entreprise de ré-enchantement du monde que procède Tolkien. Et cette entreprise répond à des aspirations présentes, aussi bien chez des adultes que chez des enfants du XXIe siècle qui ont gardé au fond de leur cœur cet esprit d’enfance qui est comme la clé du Royaume de Faërie.

Terminons sur une comptine, citée par le brave Sam Gamegie, alors même qu’il est sur le point de réaliser en Ithilien un très ancien désir : voir un Oliphant – supposé mythique mais faisant l’objet d’une comptine hobbite :

Aussi gris qu’une souris, Aussi grand qu’une maison, Le nez tel un serpent, Je fais vibrer la terre, Lorsqu’à pas lourds j’avance à travers les herbes ; Les arbres se fendent à mon passage, Des cornes dans la bouche Je vis dans le Sud, Battant de mes grandes oreilles. Depuis la nuit des temps Je tourne en rond lourdement, Jamais je ne m’étends par terre, Pas même pour mourir. Je suis un Oliphant, Le plus grand de tous, Grand, énorme et âgé. Si jamais tu me rencontrais, Jamais tu ne m’oublierais. Si tu ne me rencontres jamais Tu penseras que je ne suis pas vrai ; Je suis pourtant le vieil Oliphant, Et jamais je ne mens. [20]

Charles Ridoux
Amfroipret, le 24 mars 2006

Notes

[1] TOLKIEN J.R.R., Lettres, traduit de l’anglais par Delphine Martin et Vincent Ferré, Paris, Christian Bourgois, 2005 , p. 209.

[2] Ibid., p. 208.

[3] Ibid., p. 216.

[4] Pour la distinction entre le fantastique et le merveilleux, nous renvoyons à la thèse de Francis Dubost, Aspects fantastiques de la littérature médiévale (XII°-XIII° s.), 2 vol., Paris, Champion, 1991.

[5] Lettres, p. 118.

[6] Pour une présentation et une analyse complète de l’œuvre de Tolkien, on peut se reporter à notre ouvrage, Tolkien, le Chant du Monde, Les Belles-Lettres, 2004, pp. 293-336.

[7] HAMMOND Wayne G. et SCULL Christina, J.R.R. Tolkien Artiste et Illustratreur, Christian Bourgois, 1996. - Traduit de l’anglais par Jacques Georgel, p. 177.

[8] FERRE Vincent, Sur les rivages de la Terre du Milieu, Christian Bourgois, 2001, Pocket, p. 309.

[9] TOLKIEN J.R.R., Faërie, Christian Bourgois, 1974, traduit par F. Ledoux, p. 173.

[10] Lettres, p. 66.

[11] Ibid., p. 129.

[12] Ibid., p. 191.

[13] Ibid., p. 197.

[14] Faërie, p. 21.

[15] Ibid., p. 73.

[16] Ibid., p. 171.

[17] TOLKIEN J.R.R., Le Livre des Contes Perdus, Chriatian Bourgois, 1995-1998, 2 vol. - Traduit de l’anglais par Adam Tolkien, t. 1, p. 25.

[18] TOLKIEN J.R.R., Le Seigneur des Anneaux, Traduit de l’anglais par F. LEDOUX, Christian Bourgois, 1995, p. 260.

[19] FLIEGER Verlyn, A Question of Time. J. R. R. Tolkien’s Road to Faërie, Kent, Ohio & London, England, The Kent State University Press, 1997.

[20] Seigneur des Anneaux, p. 694.