La Dimension épique du Légendaire

Mardi 18 mars 2008, par Charles RIDOUX // 3. Tolkien - Čiurlionis

Paru dans la revue Otrante, n° 19-20, 2006, p. 291-306

Si, au premier abord, l’œuvre de Tolkien semble devoir s’inscrire dans le registre du merveilleux, on doit bien vite reconnaître qu’en fait son Légendaire oscille entre l’épique et le merveilleux, et que la dimension épique est très sensible chez cet auteur qui fut lui-même, rappelons-le, un médiéviste chevronné, ayant passé la plus grande partie de sa carrière à enseigner à Oxford. Si Tolkien est sans conteste un écrivain de première grandeur, il est également un philologue exceptionnel.

Tolkien médiéviste et philologue

C’est à son enfance déjà que remonte, chez Tolkien, un don marqué pour les langues. Dans Faërie, l’écrivain évoque ses lectures d’enfance :

Je n’éprouvais aucun désir d’avoir des rêves ou des aventures comme Alice, et leur récit m’amusait simplement. Je désirais fort peu rechercher un trésor enterré ou combattre des pirates, et Treasure Island me laissait assez froid. Les Peaux-Rouges me convenaient mieux : il y avait dans ces histoires-là les arcs et les flèches (j’avais et j’ai encore un désir entièrement inassouvi de bien tirer à l’arc), des langages étranges, des aperçus d’un mode de vie archaïque et, par-dessus tout, des forêts. Mais le pays de Merlin et d’Arthur valait encore mieux, et le meilleur de tout était le Nord anonyme de Sigurd, des Völsungs et du prince de tous les dragons. De telles contrées étaient souverainement désirables. Jamais je n’imaginai que le dragon fût du même ordre que le cheval. Et ce n’était pas seulement parce que je voyais des chevaux tous les jours, mais jamais même la moindre empreinte de dragon. Celui-ci portait clairement l’estampille : De Faërie. Où qu’il existât, c’était un Autre monde. La fantaisie, la fabrication ou l’aperçu d’Autres mondes, était au cœur de ce désir de Faërie. Je désirais les dragons d’un désir profond. [1]

Deux langues surtout, aux consonances singulières, ont exercé sur Tolkien une profonde influence : le gallois et le finnois. L’influence du finnois est sensible dans la langue ancienne attribuée au Elfes, le quenya, qui occupe par rapport au sindarin la position du latin par rapport aux langues romanes. La connaissance du finnois permit également à Tolkien de s’ouvrir aux récits mythologiques nordiques contenus dans le Kalevala, recueil de légendes recueillies auprès des paysans de Carélie par Lönroth au cours du XIXe siècle – à une époque où ce genre d’enquête folklorique était en vogue, comme en témoigne, en France, la constitution du Barzaz-Breiz par La Villemarqué. Tolkien est sensible à l’existence d’une « culture primitive et souterraine » dont il déplore la disparition dans la mémoire européenne classique et moderne – position que l’on pourrait peut-être rapprocher de celle d’un Mikhaïl Bakhtine, admirable explorateur de la poétique de Dostoïevski, mais aussi défenseur, dans sa thèse sur Rabelais, d’une culture populaire et carnavalesque qui fut celle de l’Europe médiévale.

Toujours est-il que Tolkien fut formé, dans sa jeunesse, aux solides méthodes de la philologie par des maîtres qualifiés. Brewerton, professeur de grammaire et médiéviste par inclination, révèle à Tolkien les Contes de Canterbury de Chaucer dans leur version originale en moyen anglais. L’exemple d’un philologue extraordinaire, Josef Wright, permit à Tolkien de cultiver son intérêt pour la philologie dans un esprit qui alliait la rigueur des méthodes du positivisme alors triomphant avec son enthousiasme personnel et son amour profond pour la forme et la sonorité des mots. Josef Wright avait commencé, à l’âge de six ans, sa carrière comme ouvrier dans une fabrique de laine ; à l’âge de vingt-et-un ans, il étudie à Heidelberg la philologie comparée et pratique une dizaine de langues dont le sanscrit, le gothique, l’ancien bulgare, le lituanien, le russe, l’ancien norvégien, l’ancien saxon, le vieil et le moyen allemand et le vieil anglais. Cette carrière exceptionnelle évoque celle d’un érudit français de la même époque : Auguste Longnon, issu lui aussi d’un milieu ouvrier, qui parvint à enseigner la toponymie de la France médiévale à l’École des Hautes Études et à s’illustrer comme un des meilleurs connaisseurs de la vie et de l’œuvre de François Villon.

Pour sa part, Tolkien a connu, après ses études à Oxford, une carrière de médiéviste brillante et remarquable par sa précocité. Ses premiers essais philologiques publiés avant guerre (en 1913) rappellent, par leurs titres austères, les travaux de jeunesse d’un Gaston Paris, l’un des pères fondateurs des études médiévales en France durant la seconde moitié du XIXe siècle : « Les problèmes de la dissémination des changements phonétiques », « L’allongement des voyelles à l’époque du vieil et du moyen anglais », « L’élément anglo-normand dans la langue anglaise ». Après la guerre, en 1919, Tolkien participe à l’équipe rédactionnelle de l’Oxford English Dictionary, entreprise commencée en 1878 par James Murray ; ses qualités exceptionnelles sont alors reconnues et son biographe, Humphrey Carpenter écrit à ce propos : « Son travail montre à l’évidence une rare maîtrise de l’anglo-saxon, des faits et des principes de la grammaire comparée des langues germaniques » [2]. Dès 1920, Tolkien enseigne à l’Université de Leeds en tant que lecteur, puis comme professeur, en 1924, à l’âge de 32 ans. Il publie un Middle English Vocabulary et, en collaboration avec son ancien élève E.V. Gordon, une édition critique de Sir Gawain and the Green Knight, dont Tolkien fera aussi une traduction en anglais moderne. Ses séminaires sont consacrés au commentaire et à la traduction de vieux textes anglo-saxons, parmi lesquels le Beowulf.Michael Drout a fait paraître un fort volume de 500 pages éditant des textes de Tolkien de 1933-1935 consacrés à Beowulf . Michael Drout ayant encore découvert deux mille pages manuscrites présentant traductions en prose et en vers, par Tolkien, de Beowulf , ainsi qu’un commentaire linéaire, et ayant obtenu l’autorisation de publier ces textes, ce dossier se verra bientôt considérablement enrichi par deux autres nouveaux volumes [3].

Durant vingt ans, de 1925 à 1945, Tolkien sera professeur d’anglo-saxon à Oxford, puis il enseignera la langue et la littérature anglaise au collège de Merton jusqu’à sa retraite. Il sera le co-éditeur, durant les années 1936-1939, avec C.S. Lewis, des Oxford English Monography Series, collection consacrée à la publication des textes nordiques et anglo-saxons. Ce qui ressort de ses travaux érudits, c’est le flair et la minutie du philologue, qualifié par son biographe, Humphrey Carpenter, de « Sherlock Holmes » de la linguistique – nouvel indice d’une surprenante parenté avec les qualités intellectuelles qui étaient celles de Gaston Paris :

Son souci d’exactitude était immense et allait de pair avec un flair pour détecter les structures et les rapports cachés. Un Sherlock Holmes de la linguistique qui, se trouvant devant une série de faits apparemment sans rapport, en déduisait la vérité sur une question plus vaste. [4]

La conférence que donna Tolkien sur Beowulf devant l’Académie britannique, le 25 novembre 1936, marque un tournant dans l’histoire critique de ce poème anglo-saxon. Tolkien s’élève là contre les commentateurs qui déniaient l’unité de cette œuvre au profit d’un mélange confus de traditions littéraires, et il proclame que ce texte n’est pas voué aux seuls érudits : c’est là une démarche tout à fait parallèle à celle d’un Joseph Bédier, qui revendiquait pour la Chanson de Roland le statut d’une œuvre conçue par un créateur de génie et guerroyait contre les théories visant à démanteler l’unité de l’œuvre en l’attribuant à une foule d’interpolateurs-remanieurs.

Il serait faux d’imaginer deux Tolkien – un universitaire et un écrivain : l’homme est habité par une passion pour la vie des mots, pour leur forme et leur sonorité. Tolkien invente des langues et des écritures splendides pour les transcrire. Sa connaissance des langues couvre une bonne part de l’héritage occidental de l’indo-européen : grec, latin, français, italien et espagnol ; anglo-saxon, gothique, vieux nordique ; gallois ; russe – à quoi s’ajoute le finnois, qui n’appartient pas à la même famille de langues. Mais si l’on va au fond de cet amour pour les mots qui sous-tend toute l’activité philologique de Tolkien, on décèle chez lui quelque chose de plus essentiel, qui est rien moins qu’une quête du logos, comme l’exprime fort bien Stratford Caldecott, le directeur de l’Institut G.K. Chesterton :

La philologie pour Tolkien était une quête du logos, du sens des choses, de la vie, de l’histoire, un chemin que le philologue doit se frayer à travers la forêt des mots pour remonter vers le Logos, et ouvrir, ou rouvrir aux hommes cette voie vers l’Origine, vers le Verbe. Du point de vue de Tolkien, la vocation du philologue n’est pas essentiellement différente de celle du philosophe. L’homme, parce qu’il est composé d’une âme et d’un corps, ne peut pas se satisfaire d’ « idées claires » seulement, ni d’images uniquement, mais de ce mystérieux mélange des deux : le langage, à la fois source de toute intellection et de toute imagination. [5]

Le Légendaire

Il est difficile de classer les œuvres de Tolkien dans le cadre de genres constitués. Le registre « conte de fées » paraît en tout cas inadéquat à Didier Rance :

Il est difficile en français de définir le genre littéraire du Seigneur des Anneaux. Tolkien utilise des termes anglais qu’il faudrait traduire par conte de fées, mais ce n’est pas très satisfaisant car le terme signifie en français une littérature pour enfants et, de plus, il n’y a pas de fées chez Tolkien. D’autre part les termes de faërie, littéraire fantastique ou fantaisie offrent eux aussi bien des ambiguïtés. [6]

Il convient de plus de prendre en compte la différence des systèmes de classification en anglais et en français, qui présentent des connotations différentes dans les deux langues :

C’est justement comme un « conte » (tale), une « histoire » (story), que Tolkien désigne son récit, mais également, quoique moins fréquemment, comme une « épopée » ou un romance », en employant le terme qui, par opposition à novel, s’applique à des textes qui ne cherchent pas à décrire la société contemporaine ni à adopter une perspective réaliste, mais où l’amour et les faits d’armes (quêtes, combats) occupent une place centrale, dans la tradition des récits médiévaux français des XIIe et XIIIe siècles et de leurs successeurs, dont Le Morte d’Arthur (1485) de Malory et Sire Gauvain et le chevalier vert en Angleterre. [7]

Le terme d’heroic fantasy, fréquemment utilisé, présente l’inconvénient de tirer Tolkien du côté du fantastique et aboutit à ranger ses œuvres, dans les librairies, au rayon de la science-fiction où elles n’ont rien à voir. En revanche, le terme de Légendaire, qui est utilisé par Tolkien lui-même, semble le plus propre à rattacher son œuvre du côté des légendes et des contes merveilleux, tout en soulignant l’originalité et le génie inventif qui rendent cette œuvre inclassable. Ce Légendaire est constitué par des œuvres publiées du vivant de Tolkien (Bilbo le Hobbit (1937) et le Seigneur des Anneaux (1954-1955), mais aussi par des publications posthumes réalisées par son fils Christopher Tolkien : le Silmarillion (1977) ; Contes et légendes inachevés (1980) ; The History of the Middle-earth (1983-1997). On ne saurait trop insister sur le fait que Tolkien a travaillé à sa mythologie depuis la période de la Grande Guerre jusqu’à la fin de sa vie (de 1916 à 1973). Le Silmarillion conçu par Christopher Tolkien est une compilation de textes ayant trait aux Jours Anciens, rédigés à différentes époques et présentés avec l’intention d’offrir au lecteur un ensemble cohérent. Quant aux Contes et légendes inachevés, ils se présentent comme un choix de textes du Légendaire rédigés entre 1950 et 1973, présentés dans leur inachèvement et accompagnés de commentaires et de notes de l’éditeur (Christopher Tolkien) ; cette œuvre se limite aux textes narratifs, à l’exclusion des textes ayant une dimension philosophique. Enfin, The History of the Middle-earth (douze volumes) joue sur un triple registre de textes reliés par le récit-cadre que constitue le commentaire continu de Christopher Tolkien : a) une multitude de textes complets ou partiellement achevés concernant tous les aspects de la Terre du Milieu ; b) un historique de la rédaction du Légendaire ; c) une sorte de biographie de l’auteur éclairée par ses notes et par les souvenirs de son fils. On peut ainsi classer les textes contenus dans The History of the Middle-earth selon leur nature : narratifs, linguistiques, historiques, philosophiques et théologiques. En dehors du Légendaire, certains récits peuvent se rattacher à une veine épique, tel Le Fermier Gilles de Ham, qui apparaît comme une sorte de parodie héroï-comique d’une geste guerrière tournant autour de l’affrontement traditionnel du héros avec un dragon.

Les gestes épiques du Silmarillion – Túrin Turambar

Le Silmarillion, tel qu’il a été composé par Christopher Tolkien, comprend cinq parties. L’Ainulindalë fait le récit de la Création du Monde par Eru et présente la Grande Musique des Ainur où apparaît déjà la discordance introduite par Melkor, le plus brillant d’entre eux mais dont l’orgueil démesuré va être la cause de sa perte. Le Valaquenta traite des Valar et des Maiar ainsi que de la chute de Melkor devenu Morgoth, entouré des esprits ténébreux (d’anciens Maiar entraînés dans sa chute), tels que les Balrogs ou son serviteur Sauron. Après l’Ainulindalë et le Valaquenta qui forment une sorte de préface, le Quenta Silmarillion tourne autour de deux grands foyers de narration : le séjour des Noldor à Valinor et la création des Silmarils par Fëanor puis leur vol par Morgoth ; les destinées des royaumes elfiques du Beleriand jusqu’à leur chute finale et à l’accomplissement de la malédiction consécutive au Serment de Fëanor. On pourrait dire que l’inspiration du premier foyer narratif est plutôt d’ordre mythologique tandis que celle du second foyer se rattache davantage à une veine épique.

Dans cette partie proprement épique du Silmarillion, se déploient trois grandes gestes, rattachées chacune à l’un des grands royaumes elfiques du Beleriand : celle de Tuor (Gondolin) ; celle de Túrin Turambar (Nargothrond) ; celle de Beren et de Lúthien (Doriath). On trouve, dans les Contes et légendes inachevés, un passage qui relate un moment unique – et plein d’émotion - où se croisent les destinées héroïques des deux cousins, Túrin et Tuor :

Voronwë fouilla les abords du marais et soudain s’immobilisa. Tuor s’approchant vit une rainure, se creusant tel un gigantesque sillon, en direction du sud, et des deux côtés les traces de larges pieds griffus. « Regarde, dit Voronwë, ici a passé tout récemment le Grand Ver d’Angband, la plus redoutable de toutes les créatures de l’Ennemi ! » Ils entendirent une clameur dans les bois, mais la voix était mélodieuse bien que baignée de chagrin, et elle appelait sans cesse, semblait-il, un nom, comme un qui a perdu ce qu’il aime. Ils virent que c’était un Homme de haute taille, en armes et vêtu de noir, avec une longue épée à nu ; la lame était noire elle aussi. Il s’en fut rapidement vers le nord, et ils l’entendirent crier : « Faelivrin, Finduilas ! » jusqu’à ce que sa voix s’éteignît au fond des bois. Mais ils ignoraient que Nargothrond était tombée ; et que c’était Túrin, fils de Hurin, le Noire-Épée ; et qu’ainsi pour un bref instant - et par la suite jamais plus - se croisèrent les chemins de Túrin et de Tuor, qui étaient cousins. [8]

L’histoire de Túrin est la première légende écrite à la fois en vers et en prose par Tolkien. On pourrait dire que c’est une adaptation de l’histoire de Kullervo, dans le Kalevala ; tout comme Kullervo, Túrin commet l’inceste avec sa sœur sans le savoir et se donne la mort avec son épée, conversant avec elle auparavant. Le premier nom que se donne Túrin est « Neithan », que l’on pourrait traduire comme le « dépossédé, celui à qui l’on a fait du tort » ; on relèvera à cet égard la parenté avec l’un des plus belles figures de guerrier de l’épopée française, Aïmer le Chétif, dont le qualificatif possède une valeur très voisine de celui de « Neithan » [9]. Ce nom souligne la destinée d’un héros combattant seul contre tous, victime d’injustices. Avec son second nom, Gorthol, « le Heaume de la Peur », Túrin devient le champion de la Maison de Hador en guerre contre les Orques de Morgoth. Dans le royaume de Nargothrond, Túrin recevra plusieurs noms en résonance avec divers aspects du destin malheureux de ce guerrier. Agarwaen, « le Sanglant » et Umarth, « le Mauvais Sort » constituent une allusion au fait que Túrin a tué son ami Beleg alors que celui-ci le délivrait des Orques. Mormegil « Noire Épée » : ce nom est associé à l’épée du héros ; après avoir été reforgée, elle reçoit le nom de Gurthang « l’Acier de Mort ». Enfin, Túrin prend le nom de « Turambar », qui signifie en langue elfique « Maître du Destin ». On peur y lire une ironie du sort tragique, puisque Túrin sera en fait totalement victime de sa destinée et de la malédiction qui pèse sur les enfants de Húrin. En témoignent les dernières paroles de sa sœur Niniel, avant de mourir : A Túrin Turambar turun ambartanen ! (« le Maître du Destin dominé par le Destin »).

A cette funeste destinée du héros correspond un portrait qui le présente comme un caractère sombre, voué au mutisme et capable de brutalité : « Túrin était noir de cheveux comme sa mère, il n’avait pas l’humeur joyeuse, et il parlait peu ; mais le feu de son père l’habitait, et il pouvait être brusque et violent » [10]. Mais ailleurs le texte met l’accent sur la beauté de Túrin, aimé des Elfes de Nargothrond :

Il était jeune, il venait seulement d’atteindre l’âge adulte et son aspect en faisait le digne fils de Morwen Eledhwen : la peau blanche et les cheveux noirs, les yeux gris et beaucoup plus beau de visage qu’aucun des mortels qui vivaient au temps jadis. Beaucoup l’appelaient Adanedhel, l’Homme-Elfe [11].

Le grand exploit de Túrin Turambar consiste à tuer le dragon Glaurung, qui a ravagé le Beleriand et a dévasté le royaume elfe de Nargothrond. Au moment où le dragon franchit un fleuve qui coule au fond d’une gorge étroite et profonde, Túrin arrive seul au-dessous du dragon et enfonce dans le ventre mou du Ver son épée Gurthang. En arrachant son épée, un flot de sang noir du dragon jaillit sur la main du héros, qui est brûlé par le poison du monstre. On relèvera la résonance de cet épisode avec l’exploit de Sam Gamegie, le compagnon de Frodo dans le Seigneur des Anneaux, lors de son combat avec l’araignée monstrueuse Arachnè.

Le malheureux se trouvait alors juste sous elle, hors de portée de ses piqûres et de ses griffes. Sa vaste panse le dominait, avec sa lueur putride. Sam la sabra de sa brillante lame elfique avec une force désespérée. [12]

La mort de Túrin se produira sur le lieu même où est morte sa sœur Nienor (dont le nom signifie « Deuil »), qui a appris du dragon Glaurung, avant sa mort, le caractère incestueux de sa relation avec son frère :

Glaurung mourut enfin et Nienor fut délivrée du voile tissé par sa magie. Elle arriva au bord de Cabed-en-Aras et se jeta dans le gouffre, où les eaux grondantes l’engloutirent. Plus un homme depuis n’a regardé Cabed-en-Aras, nulle bête n’est venue y boire, nul oiseau ne l’a survolé, et aucun arbre n’y a poussé. Son nom est devenu Cabed Naeramarth, le Saut du Destin. [13]

La mort du héros est associée avec la brisure de l’épée, qui avait été reforgée à Nargothrond :

Túrin s’enfuit dans la nuit. Il arriva à Cabed-en-Aras. Il tira son épée et s’écria : « Salut Gurthang ! Tu ne connais ni maître ni loyauté, sauf la main qui te tient. Aucun sang ne te fais peur. Veux-tu prendre alors celui de Túrin Turambar, veux-tu me tuer sans attendre ? » Et une voix froide lui répondit, venue de l’épée : « Oui, je boirai ton sang avec joie pour oublier le sang de Beleg, mon maître, et le sang de Brandir, tué injustement. Je te tuerai promptement. » Túrin posa la poignée sur le sol et se jeta sur la pointe. L’épée noire prit sa vie. Mablung et les Elfes arrivèrent. Quand ils relevèrent Túrin, ils virent que Gurthang s’était brisée en deux. [14]

Un autre motif épique se rencontre dans le Livre des Contes Perdus, version ancienne de la mythologie de Tolkien, au début des années vingt. on assiste là à une sorte de « déification » de Túrin et de sa sœur Nienor :

Les Dieux eurent pitié de leur destin malheureux, de sorte que tous deux, Túrin et Nienori, entrèrent dans Fôs’Almir, le bain de flammes, tout comme le firent Urwendi et ses damoiselles en des âges révolus précédant le premier lever du Soleil, et ainsi furent tous leurs chagrins et leur taches lavés, et ils demeurèrent comme des Valar lumineux parmi les êtres bénis, et maintenant l’amour de ce frère et de cette sœur est très doux ; mais Turambar en vérité se tiendra à côté de Fionwë au moment de la Grande Ruine, et Melko et ses dragons maudiront l’épée de Mormakil. [15]

Ainsi, la geste de Túrin Turambar s’achève sur cette annonce d’un retour au combat avec son épée, lors d’une grande bataille finale, apocalyptique, qui devrait voir la chute finale de Morgoth.

Les gestes épiques du Silmarillion – Tuor et la chute de Gondolin

Tuor, cousin de Túrin, chargé par Ulmo, le Seigneur des Eaux, d’aller avertir Turgon, l’elfe qui règne sur le royaume caché de Gondolin, que le temps est venu pour lui de quitter sa retraite et de retourner dans la terre des Valar, à l’extrême-ouest du monde. La rencontre de Tuor et d’Ulmo, sur les rivages de la mer à Vinyamar, est l’un des moments les plus émouvants de cette geste, qui a d’ailleurs inspiré les meilleurs illustrateurs de Tolkien :

Tuor sentit ses pieds attirés vers le rivage et empruntant un long escalier, il descendit jusqu’à une vaste plage qui se déployait le long du littoral nord du pays Taras. Il vit l’orbe du soleil sombrer dans un grand nuage noir qui avait surgi à l’horizon de la mer enténébrée. Il lui sembla qu’une lame puissante se dressait au loin et roulait vers la terre. Et la vague vint à lui, et elle portait une nuée ombreuse. Elle se brisa soudain et déferla en longues coulées d’écume. Mais là même où elle s’était brisée, se dressait, sombre contre la tempête qui se levait, une forme vivante, de haute stature et majestueuse. Rejetant le manteau gris qui l’enveloppait de brume, il apparut vêtu d’une cotte de mailles vermeille, qui épousait étroitement son corps, telles les écailles de quelque poisson prodigieux, et d’une tunique d’un vert intense. Ainsi l’Habitant des Profondeurs, celui que les Noldor nomment Ulmo, le Seigneur des Eaux, se révéla à Tuor, fils de Huor, de la maison de Hador, à l’ombre de Vinyamar. [16]

A la suite de cette rencontre l’auteur traite un des thèmes traditionnels de l’épopée, celui de l’équipement du guerrier. Dans les salles désertées de Vinyamar, Tuor trouve un équipement complet laissé là jadis par Turgon, le roi de Gondolin, sur l’ordre d’Ulmo : un heaume, une cotte, une épée et un bouclier. En outre, Tuor est revêtu d’un pan du manteau d’ombre d’Ulmo, qui le dissimule aux yeux de ses ennemis.

L’arrivé de Tuor au royaume caché de Gondolin est aussi un des grands moments de cette geste. Après une longue ascension dans un tunnel secret, protégé par sept portes, le héros débouche sur la vallée de Tumladen où est située la cité de Gondolin. Tuor, revêtu du manteau d’Ulmo, croît en stature et suscite un révérend effroi chez le capitaine de la grande porte. La version « archaïque du Livre des Contes perdus insiste une fois encore sur la grande taille de Tuor :

Une foule vient entourer ces deux-là, s’émerveillant devant la taille et les membres émaciés de Tuor, sa lance aux barbelures d’os de poisson et sa grande harpe. Il était rude d’aspect, et ses mèches emmêlées, et il était vêtu de peaux d’ours. Tuor était plus grand que quiconque se tenait là.

On notera le contraste entre les peaux d’ours et les barbelures d’os de poisson, qui tirent Tuor du côté de la sauvagerie, et la grande harpe, évocatrice d’un raffinement elfique.

L’événement majeur, dans la geste de Tuor, est la chute de Gondolin qui succombe à une attaque foudroyante menée par les forces de Morgoth, avec quantité de dragons et de balrogs. Cette bataille est l’occasion d’un dénombrement épique, lui aussi traditionnel, et que l’on retrouvera, par exemple, lors du siège de Minas Tirith dans le Seigneur des Anneaux :

Vaste était le déploiement de la maison du roi et ses couleurs étaient le blanc et l’or et le rouge, et ses emblèmes la lune et le soleil et le cœur écarlate. Mais les gens de Meglin étaient rassemblés au même endroit, et sable était leur harnachement ; leurs coiffes rondes étaient d’acier et recouvertes de peau de taupe. Meglin rassembla maints guerriers à la mine sombre et au regard menaçant à ses côtés, et une lueur ocre brillait sur leurs visages et luisait sur les surfaces polies de leur accoutrement. Les gens de l’Hirondelle et de l’Arche Céleste étaient déployés sur les parties larges de l’enceinte. Les gens de l’Hirondelle : leur parure était de blanc et de bleu foncé et de pourpre et de noir. Leur seigneur était Duilin. Ceux de l’Arche Céleste, un clan dont la richesse était énorme : leurs armes étaient serties de joyaux s’enflammant dans la lumière. Chaque bouclier de ce bataillon était du bleu des cieux et son ambon un joyau façonné à partir de sept gemmes, rubis et améthystes et saphirs, émeraudes, chrysoprase, topaze, et ambre, mais une opale de grande taille était sertie dans leur heaume. Egalmoth était leur seigneur, et il portait une mante bleue sur laquelle les étoiles étaient tissées en cristal, et son épée était incurvée - aucun autre des Noldoli ne portait une épée courbe - mais il faisait confiance plutôt à l’arc. Là aussi étaient les gens du Pilier et de la Tour de Neige, et ces deux clans obéissaient à Penlod, le plus grand des Gnomes en taille. Il y avait là ceux de l’Arbre, et leurs vêtements étaient verts. Ils combattaient avec des massues cloutées de fer ou bien avec des frondes, et leur seigneur Galdor était réputé comme le plus valeureux de tous les Gondothlim hormis Turgon seul. Là se tenait la maison de la Fleur d’Or qui portait un soleil rayonnant sur son bouclier, et son chef Glorfindel portait une mante tissée de telle manière de fils d’or qu’elle était recouverte d’un motif serré de célandine comme un champ au printemps ; et ses armes étaient damasquinées d’un or adroit. Puis vinrent là, depuis le sud de la cité les gens de la Fontaine, et Echtelion était leur seigneur, et l’argent et les diamants étaient leur félicité ; et ils maniaient des épées très longues et brillantes et pâles, et ils partaient à la bataille accompagnés d’une musique de flûtes. Derrière eux vint l’armée de la Harpe, une légion de braves guerriers ; mais leur chef Salgant était un lâche, et il flattait Meglin. Une harpe argent brillait sur un champ noir dans leur blason ; mais Salgant portait une harpe d’or. La dernière des légions était formée des gens du Marteau de Colère, et de ceux-ci provenait nombre des meilleurs forgerons et artisans. Ils combattaient avec d’énormes masses d’armes. Leur chef était Rog, le plus fort des Gnomes. L’emblème de ce peuple était l’Enclume Frappée, et un marteau lançant des étincelles était représenté sur leur bouclier, et ils se délectaient de l’or rouge et du fer noir. Aucun ne réchappa de ce champ, mais ils tombèrent tous autour de Rog et disparurent de la Terre ; et avec eux ont été perdues à jamais force science et adresse. Voici la manière et le déploiement des onze maisons des Gondothlim avec leurs signes et leurs emblèmes, et les gardes de Tuor, les gens de l’Aile, étaient comptés comme la douzième. [17]

Emblèmes et couleurs, armes, noms des divers clans : nous avons là tous les registres qui permettent de singulariser chacune des douze Maisons de Gondolin. N’oublions pas que Tolkien est également le créateur d’une héraldique elfique, avec ses lois spécifiques, et d’une grande beauté.

Quant à la fin héroïque du roi Turgon, sa chute est présentée comme l’accomplissement d’une ancienne prophétie, soulignant ainsi l’accomplissement tragique d’une destinée fatale :

Alors dit le roi : « Grande est la chute de Gondolin », et tous tressaillirent, car telles furent les paroles d’Ammon le prophète d’antan. (…) Turgon jeta sa couronne aux racines de Glingol. Turgon, nu-tête, grimpa jusqu’au pinacle de cette blanche tour qui se dressait près de son palais. Là il s’écria : « Grande est la victoire des Noldoli ! » Les Orcs hurlèrent de dérision. (…)

La tour s’embrasa en une grande flamme et s’effondra en un poignard de feu, car les dragons en avaient broyé la base avec tous ceux qui étaient là. Grand fut le fracas de cette chute terrible , et avec elle s’en fut Turgon Roi des Gondothlim, et en cette heure la victoire appartint à Melko. [18]

En dehors du Légendaire, une épopée parodique : Le fermier Gilles de Ham

Cette œuvre e été publiée en 1949, mais commencée dans la seconde moitié des années trente. Le récit est situé dans un monde médiéval et il existe une certaine analogies avec le Hobbit : Tolkien traite en effet le thème du héros entraîné malgré lui dans une série d’aventures dont il se serait bien passé. Ce récit qui, à l’origine se présente comme un conte pour enfants, se transmue, du fait de ses développements, en une œuvre destinée aux adultes – mouvement jusqu’à un certain point semblable à celui qui relie le Hobbit au Seigneur des Anneaux. L’aventure est située dans l’Angleterre anglo-saxonne, celle de Bède et du Beowulf , une Angleterre celtique, mais déjà abondamment germanisée. La description des mœurs quotidiennes et des conditions de vie du monde rural évoquent l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles. Il y a, chez Tolkien, une nostalgie de la Mercie, région de l’Angleterre à laquelle il est particulièrement attaché. C’est ainsi que la langue des Rohirrim est le dialecte de la Mercie, le mercien, et non le vieil anglais standard. C’est précisément dans cette région centrale de l’île de Bretagne que vit le fermier Gilles de Ham. Le héros et son chien, qui porte le nom de Garm, partagent avec les Hobbits une assez grande indifférence à l’égard du vaste monde, qui ne manquera pas, cependant, de venir se rappeler à eux, ouvrant ainsi la voie aux aventures : « Aucun des deux n’accordait grande attention au Vaste Monde en dehors de leurs champs, du village et du marché le plus voisin. Mais le Vaste Monde n’en existait pas moins ».

Le Fermier Gilles de Ham met en présence, si l’on peut dire, un anti-héros et un monstre fatigué. Gilles se distingue tout d’abord par un exploit qui le qualifie comme héros, selon sa mesure : avec son espingole, il fait à un géant comme une piqûre de mouches, et celui-ci s’en va ; Gilles reçoit alors du Roi une ceinture et une longue épée. Mais c’est une autre affaire lorsque se présente devant lui un vrai dragon : « Il se nommait Chrysophylax Dives, car il était de lignage ancien et impérial, et très riche. Il était rusé, curieux, avide, bien cuirassé, mais pas trop audacieux » [19]. On assiste ainsi à la mise en place par l’auteur d’un rapetissement dérisoire du héros, du monstre et de l’arme destinée à le combattre : un fermier qui utilise une espingole et non une épée, un dragon fatigué, une épée célèbre jadis, sous le nom de Caudimordax, mais nommée plus vulgairement Mordqueues.

A ce thème parodique se superpose celui de la confrontation entre une chevalerie dérisoire et une royauté félonne. En effet, le roi ne tient pas ses promesses et Gilles, soutenu par les habitants de Ham, entre en rébellion : à la réclamation du roi qui veut que Gilles lui rende son épée, celui-ci réclame au roi sa couronne, qu’il a sauvée en maîtrisant le dragon. A l’instar d’autres héros mythologiques ou chevaleresques, le valeureux Gilles met fin à un tribut dérisoire :

Gilles payait toujours tribut au Roi sous la forme symbolique de six queues de bœuf et d’une pinte de bière, remises le jour de la Saint-Mathias, anniversaire de la rencontre sur le pont. Après quelques années, il devint le Prince Julius Aegidius, et le tribut prit fin. [20]

Gilles finira couronné Roi du Petit Royaume, mais cette royauté donnera lieu à un nouveau rapetissement parodique, puisqu’il est précisé que les comptes de la maison sont soigneusement tenus par sa femme, la majestueuse reine Agathe. Autre signe d’un changement de régime : ce n’est plus le latin des livres qui est la langue de la cour, mais la langue vulgaire.

Comme Feuille, de Niggle, autre récit indépendant du Légendaire, Le Fermier Gilles de Ham témoigne du conflit entre une culture savante oublieuse des traditions et une culture populaire gardant la mémoire des chansons et des légendes anciennes. Au lieu de l’usage ancien qui consistait à servir une Queue de Dragon au festin de Noël du Roi, le Maître Queux Royal a substitué « une merveilleuse friandise, une fausse Queue de Dragon de pâtisserie et de pâte d’amande, garnie d’ingénieuses écailles de sucre-glace durci » : la métaphore culinaire renvoie ici, comme dans Smith de Wootton Major, à un débat littéraire à propos de la réduction de la véritable littérature de Faërie en fadaises et niaiseries à l’usage des enfants. L’histoire qui est donnée de l’épée Mordqueues obéit à une même opposition entre deux cultures :

Cette épée avait appartenu à Bellomarius, le plus grand de tous les tueurs de dragons du royaume. Les chansons et récits de ses hauts faits étaient nombreux et, si on les avait oubliés à la cour, on s’en souvenait toujours dans les villages. [21]

On observe ici l’opposition entre une culture savante associée à l’oubli des anciennes traditions et une culture populaire qui conserve la mémoire d’un passé prestigieux – et l’on pense à cet épisode du Retour du Roi, dans le Seigneur des Anneaux, où une femme du peuple reconnaît le souverain légitime à ses dons de thaumaturge, alors que le médecin de la cour de Denethor ignore tout des vertus de la feuille d’athelas.

Charles Ridoux
Amfroipret, le 16 septembre 2006

Notes

[1] TOLKIEN J.R.R., Faërie, Christian Bourgois, 1974, traduit par F. Ledoux, p. 171.

[2] CARPENTER Humphrey, J.R.R. Tolkien, une biographie, Christian Bourgois, 1980 [Georges Allen & Unwin, 1977], p. 97.

[3] Tolkien, les racines du légendaire, Cahier d’études tolkieniennes réunies sous la dir. de Michaël Devaux, Genève, Ad Solem, 2003 (La Feuille de la Compagnie, n° 2), p. 365.TOLKIEN J.R.R., Beowulf and the Critics, edited by Michael Drout, Tempe (Arizona), Arizona Center or Medieval and Renaissance Studies, Medieval and Renaissance Texts and Studies, vol. 248, 2002.

[4] Carpenter, ibid., p. 125.

[5] CALDECOTT Stratford, RANCE Didier, SOLARI Grégory, Tolkien, Faërie et Christianisme, Genève, Ad Solem, 2002, p. 13.

[6] Ibid., , p. 58, n. 4.

[7] FERRE Vincent, Sur les rivages de la Terre du Milieu, Christian Bourgois, 2001, Pocket, p. 87.

[8] TOLKIEN J.R.R., Contes et légendes inachevés, Christian Bourgois, 1982, 3 vol. (Traduit par Tina Jolas), p. 65.

[9] GRISWARD Joël H., Archéologie de l’épopée médiévale, Payot, 1981.

[10] Contes et légendes inachevés, p. 93.

[11] TOLKIEN J.R.R., Le Silmarillion, Christian Bourgois, 1978, p. 212.

[12] TOLKIEN J.R.R., Le Seigneur des Anneaux, Traduit de l’anglais par F. LEDOUX, Christian Bourgois, 1995, p. 780.

[13] Silmarillion, p. 226.

[14] Ibid., p. 227.

[15] TOLKIEN J.R.R., Le Livre des Contes Perdus, Chriatian Bourgois, 1995-1998, 2 vol. - Traduit de l’anglais par Adam Tolkien, t. II, p. 165.

[16] Contes et légendes inachevés, pp. 51-52.

[17] Livre des Contes Perdus, t. II, pp. 231-234.

[18] Ibid., t. II, pp. 248-249 et 252.

[19] Faërie, p. 23.

[20] Ibid., p. 63.

[21] Ibid., p. 29.