Centenaire de la mort de Čiurlionis - IV

Vendredi 18 novembre 2011, par Charles RIDOUX // 3. Tolkien - Čiurlionis

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Outre les ouvrages présentés plus hauts, dans le cadre de la page du site consacrée à l’œuvre musicale de Čiurlionis, nous avons l’honneur et la joie de présenter une page spéciale sur les travaux de Vytautas Landsbergis conduits durant toute une vie. Et en tout premier lieu, nous livrons à nos lecteurs un extraordinaire témoignage sur son parcours avec Čiurlionis, et même sur les relations de son grand-père, Gabrielius Landsbergis, avec l’artiste qu’il connaissait personnellement. Il s’agit là d’un document très précieux, non seulement sur le carrière de Vytautas Landsbergis, mais aussi sur l’extrême difficulté à faire connaître l’œuvre de Čiurlionis durant l’ère soviétique.

Ce livre [1] renferme les Mémoires de Vytautas Landsbergis relatifs à la marche difficile de la Lituanie vers l’indépendance. Il présente une analyse de la libération pacifique de la Lituanie et une description des événements tragiques qui ont frappé les consciences à travers le monde entier. Un chapitre de ce livre est consacré à M.K. Čiurlionis.

Le témoignage de Vytautas Landsbergis, Un peuple sort de prison, avec le chapitre « Čiurlionis », a été publié en français en 2007 par UAB Baltijos kopija, avec le soutien de la Fondation Robert Schuman ; il a été republié par UAB Baltijos kopija en 2009 à Vilnius. Cet ouvrage existait aussi en la lituanien et anglais, mais avec des titres et un contenu légèrement différents. Nous reproduisons ce document in extenso, avec nos plus vifs remerciements envers Vytautas Landsbergis.

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J’ai consacré une bonne partie de ma vie et de mon travail au compositeur lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis. C’est un artiste hors du commun, qui a ouvert des horizons nouveaux en art et musique et a su exprimer les secrets de l’homme et de l’âme humaine. Même si je ne me suis sérieusement intéressé à lui qu’au moment de mes études au Conservatoire, ma rencontre avec lui remonte peut-être au début du siècle.

Grand-père Gabrielius Landsbergis avait rencontré Čiurlionis à Vilnius en 1906, lors de la préparation de la première exposition d’art lituanien. Mon grand-père dirigeait alors l’association Le luth de Vilnius qui fit appel à Čiurlionis pour diriger sa chorale. Au lendemain de la levée de l’interdiction de presse et de réunion, les Lituaniens créaient à qui mieux des organisations, des associations, des maisons d’édition, des partis politiques, des chorales, des théâtres. Le rêve de grand-père Gabrielius était de voir son théâtre amateur devenir le premier théâtre professionnel de Lituanie, si bien qu’il faisait déjà imprimer des affiches au nom du Théâtre du luth de Vilnius. Il avait demandé à Čiurlionis de dessiner la couverture d’un de ses livres, mais l’éditeur refusa le projet. Manifestement il n’appréciait pas ce dessin symbolique, plus accessible aux amateurs d’art qu’aux lecteurs, d’autant que le nom de l’auteur n’y figurait même pas. Ma tante a gardé cette esquisse et l’a donné au musée - on ne voit qu’un grand oiseau, typique de Čiurlionis, fendre les nuages au-dessus du soleil levant.

Lorsque mon grand-père mit en scène Mindaugas de J. Slovackis à Vilnius en 1908, il confia le principal rôle à la fiancée de Čiurlionis, Sofija. Čiurlionis assistait aux répétitions, la contemplait avec ravissement et s’affolait lorsque l’acteur qui jouait son mari l’embrassait. Il avait rencontré Sofija peu de temps auparavant, à l’automne 1907, lors d’un hommage à Kudirka, au cours duquel Sofija avait lu un texte et Čiurlionis, joué du piano. Après le concert, il vint s’asseoir à côté d’elle et lui dit : « Vous parlez si bien que vous devez maintenant m’enseigner la langue lituanienne ». Čiurlionis savait le lituanien assez mal, l’ayant appris en parlant occasionnellement avec ses tantes venues de la campagne. Ses parents - un père lituanien et une mère allemande - parlaient polonais entre eux ; néanmoins, sa mère connaissait des chansons lituaniennes, les aimait et les chantait. A Varsovie, où il fit ses études au Conservatoire et suivit des cours de peinture, il dirigea la chorale lituanienne et étudia la langue mais sans le faire de façon systématique. Sonja se mit à lui donner des cours réguliers à l’aide du manuel de grammaire dont mon autre grand-père, Jonas Jablonskis, était l’auteur.

Au Conservatoire, Jadvyga Čiurlionyté, enseignante silencieuse et sœur de Čiurlionis, exerça sur moi une influence capitale : je m’intéressais déjà à Čiurlionis, j’avais joué ses préludes quand j’étais encore à l’Ecole de Musique de Kaunas, donnant ainsi un accent patriotique à nos soirées de lycéens. A cette époque, sur­tout dans les années 1952-1954, son œuvre picturale était sous le coup d’une véritable persécution officielle due, sans doute, au fait que les artistes lituaniens et l’ensemble de l’intelligentsia étaient réfractaires à la soviétisation et puisaient les éléments de résistance dans leur propre culture, dont M. K. Čiurlionis était précisément l’un des principaux supports. Il fallait donc le détruire. Čiurlionis était attaqué dans la presse, renié par les fonctionnaires du parti qui dirigeaient la culture avec l’approbation soumise de tous ceux qui voulaient éviter les problèmes. Quelques artistes de la vieille génération défendirent l’art de Čiurlionis jusqu’à tomber en dis­grâce. Les musiciens avaient moins de difficultés pour le défendre et le promouvoir.

Lorsque nous étions en quatrième année d’études, un de mes amis m’encouragea à m’intéresser aux manuscrits de Čiurlionis, car nous savions déjà qu’il y avait beaucoup d’inédits. C’est ce que disait également Jadvyga Čiurlionyté, craignant un malheur, la disparition des partitions de son frère. Elle me montra celles quelle avait préparées avant, pendant et après la guerre, mais rien n’avait été publié, à l’exception de deux ou trois pièces, imprimées en 1944, à la veille du retour de l’armée soviétique. Je commençai alors à jouer ces œuvres inédites, que personne n’avait encore entendues, aux concerts du Conservatoire.

J’interprétai cinq de ces préludes lors de mon examen de di­plôme en 1955. Čiurlionis aurait alors eu 80 ans. Pour la première fois depuis la guerre, la presse lui consacra des articles favorables, rappelant qu’un certain Čiurlionis avait existé et que, malgré des éléments douteux, sa création comportait des choses très valables, surtout dans le domaine de la musique. Du fait qu’il avait recours à des motifs populaires qu’il avait même harmonisé des chansons populaires, il était inexact et injuste de le définir comme un décadent coupé du peuple, un artiste bourgeois dégénéré. Partant d’arguments de ce genre, tout devenait plus facile. C’était vrai pour la musique, mais pas tout à fait encore pour la peinture…

J’allais souvent au musée Čiurlionis à Kaunas, où travaillait une autre sœur de l’artiste. Elle me montrait des manuscrits où les notes étaient portées au crayon, à peine lisibles. Je copiai certaines cho­ses, en comparai d’autres avec ce qui avait été édité avant guerre et avec les partitions dont nous nous servions, et remarquai ainsi que celles-ci comportaient des erreurs. Il y avait des passages bizarres dans les partitions d’avant-guerre ; je commençai à comprendre qu’il s’agissait d’erreurs, qu’il devait en être autrement. Ce n’étaient pas de simples coquilles d’impression, souvent les erreurs étaient imputables au préparateur qui s’était trompé en lisant ces notes manuscrites minuscules, tracées au crayon. Alors que les autres se servaient de partitions inexactes, moi, je jouais juste ! Je com­pris qu’il s’agissait là de trésors qu’il fallait sauvegarder. Dès lors, la passion de la recherche me saisit. Se plonger dans des archives peu explorées ou mal exploitées est un grand plaisir. Là où mes prédécesseurs n’avaient rien trouvé, voilà que je découvrais des œuvres inconnues ou tirais au clair des éléments que les autres n’avaient pas remarqués. Si je suis devenu une sorte de chercheur, c’est essentiellement grâce au contact avec des archives.

L’année qui suivit mon diplôme, j’ai écrit mon premier article sur Čiurlionis en soulignant la valeur de son œuvre, la nécessité de mieux la connaître et en signalant qu’il avait écrit un grand nombre de partitions pour piano qui restaient inédites et qu’il fallait publier. Je préparai une conférence sur l’art de Čiurlionis pour un congrès d’étudiants et commençai, à partir de là, à faire des émissions de radio sur lui.

Le premier concert consacré à l’œuvre de Čiurlionis depuis la guerre eut lieu au printemps 1956. Il aurait dû avoir lieu en 1955, à l’occasion du 80e anniversaire de l’artiste, mais des difficultés im­prévues avaient surgi. L’orchestre philharmonique s’étant enhardi, il avait été décidé qu’il jouerait le poème symphonique La Mer à huis clos. Après l’avoir écouté, les compositeurs décidèrent que c’était possible, mais qu’une mise en forme préalable s’imposait. Ce travail fut confié à un jeune compositeur, « aspirant » au Conservatoire de Léningrad, Eduardas Balsys. Il était doué pour l’orchestration et modifia considérablement le poème de Ciurlionis (c’est en 1990 seulement qu’il fut joué en version originale). Cela prit du temps, si bien que la cérémonie de commémoration dut être reportée.

Au cours du concert donné en 1956 nous pûmes écouter deux poèmes symphoniques : La Mer et Dans la Forêt. Le public fit une ovation à La Mer, et réclama un « bis » avec insistance. Une chorale chanta des chansons populaires harmonisées par Čiurlionis et j’in­terprétai quelques unes de ses œuvres au piano. J’avais terminé mes études, mais il s’agissait là d’un concert officiel, des représentants du pouvoir étaient susceptibles d’y assister et, normalement, un jeune pianiste n’y avait pas sa place. Mon ancien professeur, qui était aussi une amie de la famille, faisait des efforts pour me permettre de participer à des manifestations publiques. C’est elle et son mari, Balys Dvarionas, qui avaient eu l’idée de me faire jouer lors de ce concert. En principe, c’était Dvarionas lui-même qui devait inter­préter Čiurlionis, mais nous nous étions mis d’accord pour que je sois prêt, moi aussi. Au dernier moment, lorsqu’il était déjà trop tard pour faire appel à un musicien plus connu, Dvarionas se fit excuser sous un prétexte quelconque et, sur sa recommandation, on fit appel à Landsbergis, puisqu’il avait des dizaines d’œuvres de Čiurlionis à son répertoire. C’est ainsi que je pus participer à ce concert et interpréter ces œuvres inconnues qu’il fallait absolument faire découvrir. En 1962, j’enregistrai un disque de Čiurlionis - le premier en Lituanie et en URSS. Quelques années plus tard, j’en enregistrai un deuxième, puis j’en proposai un troisième, mais entre-temps d’autres pianistes aussi s’étaient mis à interpréter les œuvres de Čiurlionis. Fait intéressant, la pianiste australienne Dorothy Oldham avait déjà enregistré des œuvres de Čiurlionis avant que je le fasse, et aux États-Unis un disque de Čiurlionis avait été édité plus tôt qu’en Lituanie soviétique. Je n’étais pas un grand pianiste, je n’aurais pas pu me produire dans les récitals de prestige, mais j’étais à même d’interpréter les œuvres de Čiurlio­nis. J’en jouais souvent chez moi et, à chaque fois, j’y découvrais quelque chose d’important. Je voulais les faire connaître et les faire comprendre correctement, c’est pourquoi j’étais toujours préoccupé par les partitions car les versions publiées comportaient toutes des erreurs. A partir de 1975, a commencé la publication des œuvres musicales de Čiurlionis que j’avais révisées.

En 1965, lors de la célébration du 90e anniversaire de la naissance de Čiurlionis, une exposition fut organisée et le studio d’enregistrement de l’État publia un ensemble de disques com­portant de la musique symphonique, des quartettes, des œuvres pour piano et pour chœurs. J’avais écrit l’introduction du fascicule d’accompagnement et avais convaincu les responsables de l’illustrer avec des œuvres graphiques de l’artiste.

A cette époque, j’avais déjà publié plusieurs articles d’une certaine importance consacrés à Čiurlionis et les repris dans mon premier ouvrage paru en 1965 ; en y ajoutant quelques textes spé­cialement rédigés pour le livre. C’était presque une monographie, comportant un essai biographique ainsi que des textes consacrés à la musique et à la peinture. Une fois que l’œuvre musicale de Čiurlionis fut officiellement reconnue, je commençai à la mettre en rapport avec son œuvre picturale afin de sortir cette dernière des oubliettes.

Un de mes amis de jeunesse qui travaillait dans les studios de cinéma essaya de me convaincre d’écrire un scénario pour un film sur Čiurlionis. Nous espérions obtenir l’autorisation de le tourner à l’occasion de ce 90e anniversaire et ce fut le cas. Nous avions formé une brigade avec le metteur en scène, le caméraman, des consultants. Je rédigeai le scénario en me servant exclusivement de citations de Čiurlionis, tirées de sa correspondance ou de ses textes. La direction des studios de cinéma refusa d’abord de me payer la totalité de mes honoraires, sous prétexte que le texte n’était pas de moi. Pour ce qui est de l’illustration musicale, j’avais fait un collage à partir des poèmes symphoniques de Ciurlionis et l’avais adapté à son œuvre peinte en indiquant très précisément l’ordre dans lequel les tableaux devaient être filmés et la façon dont il fal­lait le faire. Étant donné que l’art de Čiurlionis continuait à poser des problèmes à certains fonctionnaires, nous ne savions pas, en terminant le film, si nous aurions l’autorisation de le montrer. On voulut nous faire insérer une citation de Maxime Gorki qui avait admiré l’œuvre de Čiurlionis. Nous ne pouvions pas accepter cela : que venait faire un texte étranger parmi les citations de Čiurlionis ? Nous résolûmes le problème en faisant apparaître sur l’écran la citation de Gorki avec celle de Romain Rolland avant le début du film à proprement parler. Nous finîmes par supprimer Gorki en laissant Romain Rolland avant le début de l’image et du son.

Il y avait une possibilité de montrer le film à Moscou, à la Maison des Écrivains, où devait avoir lieu une soirée consacrée à Čiurlionis. Le Ministère de la Culture de la République Soviétique de Lituanie et le service culturel du Comité Central du Parti com­muniste estimèrent que c’était trop de responsabilité, que cela pou­vait être dangereux si un personnage moscovite important trouvait certains éléments du film inacceptables. Les chefs des Studios de Cinéma, les fonctionnaires du Ministère de la Culture, les repré­sentants du Comité Central et le poète E. Mieželaitis assistèrent à la projection du film. Ce dernier, communiste de la première heure, membre du parti clandestin avant guerre, lauréat du prix d’État de l’URSS, traduit en russe et dans plusieurs autres langues, s’était fait une renommée en écrivant des poèmes lyriques dans un style moderne. Sa position idéologique était solide, personne ne pouvait mettre en doute son dévouement au communisme et au parti, aussi pouvait-il se permettre de faire œuvre de novateur littéraire. Son opinion pouvait être décisive au Comité Central.

Le film était fini. Les spectateurs avaient sans doute espéré qu’il raconterait l’histoire de Čiurlionis : qui il était, où il avait vécu, dans quelle mesure ses opinions étaient progressistes, peut-être même révolutionnaires, comment on pouvait donner une explication socialiste de son art et, par conséquent, le tolérer.

Nous avions fait tout autre chose. Pas de biographie et pas la moindre explication sur l’œuvre, seulement ses mots et sa musique en contrepoint des tableaux. Les mouvements de la caméra et le passage d’un tableau à un autre correspondaient à des cycles ou à des thèmes, comme le chemin, le soleil, etc. Le procédé avait été choisi en fonction d’un texte de Čiurlionis lu par une voix « off » : un homme marche dans une ville écrasée de chaleur et de soleil, une ville de pierre, sans un brin de verdure. Le voyageur voit des hommes étranges parcourir les rues, l’air égaré, les yeux vides, comme privés de pensée. Ils veulent sortir de cette ville, trouver au moins une pousse d’herbe, à défaut d’un pré ; alentour, tout n’est que pierre et affiches multicolores, aveuglantes. Un vieillard, portant toutes sortes de croix autour du cou, s’approche de lui et ils continuent ensemble leur voyage à travers cette ville sans fin. Le vieil homme raconte que, dans sa jeunesse, il s’était, lui aussi, retrouvé dans une ville semblable, sans verdure, où les hommes marchaient comme perdus dans un rêve et qu’il avait voulu trou­ver un coin d’ombre - tout se répète, on comprend qu’il s’agit de l’histoire éternelle de l’humanité. En cours de route, le vieil homme dit qu’il est fatigué et ne peut plus avancer, voici un petit banc pour les domestiques, il va s’asseoir là, mais toi, marche, marche encore et encore et tu arriveras. Et si tu arrives…

Nous avons repris le thème de cette ville morte. Vilnius, la vieille ville, les ruelles silencieuses et vides, les murs aveugles, les pavés. Les portes barrées de fer donnaient un accent réaliste, il y avait même un relent politique dans les images du début en noir et blanc. Ensuite venait une modulation textuelle, comme si le voyageur découvrait quelque chose, se mettait à rêver et entrait dans l’univers de l’art, dans les tableaux de Čiurlionis. La couleur et la musique faisaient leur apparition. Les thèmes intérieurs, symboliques, se développaient en fonction des tableaux.

Pour faire cette composition picturale, il m’avait fallu procéder à un montage du poème symphonique La mer. Je chronométrai les fragments pour choisir le passage sonore qui convenait à l’atmos­phère, au mouvement, de façon à ce que le point culminant de la phrase musicale corresponde aux temps forts de la peinture.

Nous avions fait cela très vite. Le texte se terminait par ces mots du vieillard : « Je voulais encore te dire ceci : monte sur les tours les plus hautes, de là tu verras mieux le chemin ». Il est certain que Čiurlionis a souvent peint des tours, des villes imaginaires ; à la fin du film, comme dans la reprise de l’œuvre musicale, nous avons de nouveau montré les trottoirs de pierre déserts, les murs aveugles aux fenêtres murées de la vieille ville, mais il fallait trouver une fin et donner quelque espoir de trouver le chemin, malgré tout. Nous avons donc montré à l’écran la tour du couvent des Basiliens, filmé avec des moyens spéciaux afin de lui donner un air étrange et de la rendre plus haute qu’elle ne l’est en réalité ; et ensuite on voit les toits de la vieille ville, des toits, des toits, des toits… Le chemin vu à vol d’oiseau - une ruelle étroite qui s’élargit soudain jusqu’à devenir montagne. Du noir et blanc, à nouveau, seule la musique comme une vague porteuse d’espoir, le doux bruissement de Dans la forêt de Ciurlionis. Sans aucun commentaire.

A la fin des vingt minutes que dura le film, ce fut le silence. Ensuite, les dirigeants se mirent à dire des choses confuses, comme quoi on ne savait pas trop ce qu’était ce film, ni si on pouvait le laisser sortir sans indications supplémentaires, sans mettre au moins les titres des tableaux, il n’était pas sûr qu’il convienne à la manifestation prévue à Moscou. Et voilà que Mieželaitis, le poète, déclara très fermement qu’il fallait absolument montrer le film à Moscou, il le fallait - sans l’ombre d’un doute. Aussitôt tous se mirent à dire que le film, après tout, n’était pas si mal.

Là-dessus, le film fut autorisé en Lituanie et à Moscou, mais il ne fut jamais proposé à un festival étranger, même lorsqu’il s’agissait d’une manifestation spécialisée dans les courts métrages sur l’art. Il m’arrivait de l’emmener dans ma valise, de le montrer à certaines personnes. Je ne réussis jamais à le faire projeter ailleurs qu’en Pologne, devant un petit groupe d’historiens de l’art. Au bout de trois ans, les couleurs commencèrent à se détériorer, le rouge devint prédominant, la mauvaise qualité de la pellicule soviétique contribua à sceller le destin du film, une sorte de boycott. Peut-être pourra-t-on, un jour, en refaire une copie à partir du master.

Ce que j’avais voulu faire, c’est parler ouvertement de Čiur­lionis et ce en termes positifs, sans concessions aux poncifs des détracteurs, c’est donner à chacun la possibilité de le montrer, de le voir, de l’écouter. L’art de Čiurlionis était le signe d’une autre façon de penser, d’une autre vie, d’une autre Lituanie, c’est pour cela qu’il était inacceptable aux yeux de l’idéologie officielle, bien que certains critiques d’art aient essayé d’interpréter l’œuvre de Čiurlionis conformément aux méthodes soviétiques. En 1959, j’exposai pour la première fois les arguments allant à l’encontre des critiques antérieures tendant à discréditer l’art de Čiurlionis. Je remis mon article avec beaucoup d’enthousiasme à une revue littéraire de Vilnius, qui ne tarda pas à le refuser. Je copiai en secret le commentaire - anonyme - où figurait une citation de mon texte et d’où il ressortait que « ce genre de réflexions peut prêter à toutes sortes d’interprétations ». Le critique d’art de cette publication avait ajouté que je devais vivre dans la lune pour proposer de donner le nom de Čiurlionis à l’école d’art de la capitale - ce qui fut pourtant fait, mais six ans plus tard. Je proposai mon article ailleurs, sans plus m’étonner des refus que j’essuyais ; je me disais qu’au moins des rédacteurs, des secrétaires, peut-être même d’autres collaborateurs et leurs amis l’auraient lu, car on lisait alors les textes refusés avec beaucoup d’intérêt. Ainsi, au moins, mon article avait des lecteurs, même s’ils étaient en nombre limité.

A partir de ce moment-là, j’appliquai systématiquement ce procédé. Un an plus tard, ayant acquis une certaine expérience, je rédigeai un nouvel article, mais en me concentrant cette fois-ci sur un thème spécifique : la mer. Il s’agissait d’une analyse com­parative des trois formes d’expression de l’artiste : sa peinture, sa musique et sa poésie. Cet article, plus sérieux et prêtant moins à controverse, fut publié. J’en fis un modèle et appliquai la même méthode, en la perfectionnant, à bon nombre de mes travaux ultérieurs sur Čiurlionis : je mettais sa musique en relation avec son œuvre peinte et abordais parfois celle-ci en partant du point de vue musical. Ce procédé trouvait sa justification dans l’œuvre même de Čiurlionis, qui s’était employé à tirer avantage de ce qu’il appelait « le parallélisme de mes deux branches ». De là ses fameuses sonates et fugues peintes : relevant, en apparence, du fantastique symboliste, ces tableaux possèdent en réalité à une structure musicale stricte.

J’arrivai alors à la conclusion que c’était la voie à suivre pour parvenir à l’essence de l’art de Čiurlionis et peut-être à celle de toute création artistique.

J’ai consacré « presque » huit ouvrages à Čiurlionis, l’un d’eux étant composé de ses lettres à Sofija, sa fiancée puis son épouse, par d’autres documents datant des dernières années de sa vie. En effet, le volume de correspondance publié dès 1960 comportait peu de lettres à sa femme. Sachant qu’il en existait un nombre important et quelles se trouvaient entre les mains de la fille de Čiurlionis, je me mis en peine de combler cette lacune : lors de son séjour à Saint-Pétersbourg, l’artiste écrivait pratiquement chaque jour à sa bien-aimée. Son épouse avait gardé ces lettres, même si elle avait brûlé celles qu’elle lui avait adressées. De la maison de santé où il se trouvait avant sa mort, l’artiste n’écrivit que deux lettres. La dernière se réduisait à quelques lignes, tracées d’une main incertaine, qui parlaient de l’espoir de la revoir bientôt. Sa sœur, qui était la conservatrice des manuscrits de Čiurlionis au musée, ne voulut pas me montrer l’autre. Après sa mort, j’y eus accès : le malade laissait libre cours à sa mauvaise conscience à cause de la misère où se trouvaient ses parents, et parlait de la vache qu’il aurait dû leur acheter.

Ces Lettres à Sofija, que je me contentai de rassembler et de mettre en forme en y ajoutant une préface (dont les éditeurs supprimèrent les trois quarts pour des raisons politiques) et un commentaire, reste l’un des travaux auxquels je suis le plus attaché. Par delà la vie du grand artiste lituanien, c’est le récit nostalgique, l’histoire subtile et tragique d’un amour qui dépasse les frontières de la Lituanie. A l’époque, je ne réussis pas à convaincre les éditeurs russes et polonais, mais je ne désespère pas de voir ces textes traduits un jour.

Les recherches sur Čiurlionis étaient peut-être le seul domaine dans lequel j’avais de grands projets que je réussis à mener à bien dans la plupart des cas. Ainsi les deux importantes monographies -La Peinture de Ciurlionis (1976) et La Musique de Ciurlionis (1986) que j’ai conçus comme un diptyque, comportent une partie docu­mentaire et une liste des œuvres. Il aurait été bon d’y ajouter un troisième volet, plus modeste, consacré à la poésie de Čiurlionis que j’ai analysée et diffusée de mon mieux, dans la presse littéraire, un volume d’essais et même dans un almanach biélorusse. Là encore, je n’ai pas réussi à convaincre nos éditeurs de la nécessité de lui consacrer un volume à part. Je ne réussis pas davantage à obtenir une commande pour une version révisée d’un recueil de ses œuvres pour piano (telles que je les interprétais depuis longtemps) et il me fallut faire ce travail en pièces détachées, sous forme de Mor­ceaux choisis édités à Leningrad, à Cracovie, à Kaunas et à Vilnius. J’ai également préparé et publié une bonne partie des œuvres de Čiurlionis pour chœur ; j’espère qu’il se trouvera quelqu’un pour poursuivre et compléter ce travail.

Enfin, j’ai écrit un texte sur la vie de Čiurlionis et les divers aspects de sa création, spécialement destiné à une édition en lan­gue anglaise qui vient de paraître à Vilnius, après plusieurs années de préparation. Ce volume représente sans doute l’aperçu et la somme de mes efforts passés. Je devais également collaborer à un catalogue raisonné de l’œuvre peinte de Čiurlionis, mais Sajudis [2] est né entre-temps…

Čiurlionis fait partie de Sajudis, de notre Mouvement : en lui se trouve incarnée l’impétueuse force créatrice de notre peuple, son indépendance d’esprit, la vocation de l’homme et de la nation à participer de son mieux au devenir du monde.

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Peintre et compositeur, Čiurlionis a produit aussi des textes littéraires, même si son activité d’écrivain est demeurée peu connue du public et n’a pas été, généralement, considérée comme marquante. C’est aux écrits de Čiurlionis qu’est consacré un ouvrage de Vytautas Landsbergis, paru en 1997, sous le titre La Création par le mot [3]. L’auteur montre que lorsqu’il écrit, Čiurlionis voit tout de façon plastique, mais la forme est influencée par la musique. Les pages littéraires qu’il a laissées viennent compléter le portrait du peintre et du compositeur : c’est un troisième Čiurlionis qui vit ici et qui mérite de vivre.

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Un seul art [4] : cet ouvrage a été réalisé à l’approche 130e anniversaire de la naissance de Čiurlionis (donc en 2005), au moment où Vytautas Landsbergis achevait la révision de l’édition des Œuvres complètes pour piano de Čiurlionis. Il s’agit de la présentation de la thèse de doctorat soutenue par V. Landsbergis à l’Académie de Musique de Lituanie. Il contient la présentation des thèses de V. Landsbergis, mais aussi diverses remarques intéressantes faites par des membres de la Commission d’habilitation.

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En 2008 paraît un ouvrage de synthèse sur Čiurlionis [5], fondé sur deux monographies antérieures de V. Landsbergis : « L’Art de Čiurlionis » (1976) et « La musique de Čiurlionis » (1986). L’auteur évoque un souvenir personnel : à l’occasion du 50e anniversaire du Traité de Rome fut exposée au palais du Quirinal la Sonate des Etoiles de Čiurlionis, une œuvre qui tranchait comme absolument différente parmi celles présentées par les 27 pays membres de l’Union Européenne. Vytautas Landsbergis insiste sur le fait que Čiurlionis était parfaitement conscient de l’indéfectible unité de sa création dans les deux domaines de l’art visuel et auditif. Comme l’indique le titre, ce livre couvre la totalité de son œuvre picturale. L’auteur commence par un rappel des études et de la brève carrière de Čiurlionis, puis par un survol de sa formation artistique. Viennent ensuite une étude de son œuvre picturale et de l’héritage de sa création musicale, puis une étude sur les conceptions et sur les genres artistiques. Une section de l’ouvrage est consacrée à l’activité littéraire et publiciste de Čiurlionis, ainsi qu’à son intérêt pour la photographie. L’idée directrice de l’ouvrage est la conviction de Čiurlionis que la création artistique forme un tout.

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Un autre ouvrage de synthèse, plus concis, a été publié en anglais en 1992 : M.K. Čiurlionis. Time and Content [6]. Ce livre fut rédigé en 1987, au temps où la Lituanie faisait encore partie de l’Union soviétique. La liberté de discussion était alors restreinte, il était impossible de faire apparaître le profond conflit entre le système idéologique alors en cours et l’art de Čiurlionis. Depuis lors sont apparues de nouvelles idées, de nouvelles publications et recherches concernant Čiurlionis. Pour autant, l’auteur n’a pas jugé bon d’apporter des modifications à cet ouvrage, qui porte ainsi l’estampe de son époque.

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Paru en 2011, les Lettres à Sophie [7]sont un ouvrage conçu et préparé comme un document biographique, constituant partiellement des mémoires sur les dernières années de la vue de Čiurlionis. Il renferme les lettres de Čiurlionis à sa fiancée, Sophie Kimantaité, devenue son épouse. Trois strates viennent compléter ce texte : des réminiscences de Čiurlionis ainsi que des lettres de Sophie et d’autres contemporains. Ainsi se dévoile la mise au jour d’un vaste panorama de la vie culturelle en Lituanie au début du XXe siècle. Ce livre, qui se réfère aux événements les plus marquants dans la vie du créateur et de l’homme est un témoignage sur la vision qu’avait Čiurlionis de son apport à l’évolution de l’humanité :

Nous voulons œuvrer pour un avenir meilleur pour toute l’humanité, remplis de l’espoir que nous apporterons ne fût-ce qu’une petite brique au palais érigé durant des centaines de siècles.

Charles Ridoux
Amfroipret, le 16 novembre 2011

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Notes

[1] Landsbergis Vytautas, Lužis prie Baltijos, Vaga, Vilnius, 1997 - [Autobiographie politique des années décisives].

[2] Sajudis - qui signifie « unité en lituanien, désigne le Mouvement réformateur de Lituanie, organisation politique qui a mené la lutte pour l’indépendance à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Cette organisation, créée le 3 juin 1988, fut dirigée par Vytautas Landsbergis, qui devint le premier président de la Lituanie.

[3] LANDSBERGIS Vytautas, Žodžio Kuryba, Lietuvos Rašytojų sąjungos leidykla, Vilnius, 1997 - Creation in Word - La création par le mot

[4] Landsbergis Vytautas, Vienas Menas, Vilnius, 2005 - [Un seul art]. 

[5] Landsbergis Vytautas, Visas Čiurlionis, Versus aureus, Vilnius, 2008 - [Complete Čiurlionis - Intégrale de Čiurlionis].

[6] Landsbergis Vytautas, Time and Content, Youngtree Press Ltd, Tokyo, 2008 - [Le témoignage d’une époque]. 

[7] Landsbergis Vytautas, Laiskai Sofijai, Baltu lanku leidyba UAB, Vilnius, 2011 - [Lettres à Sophie].

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