Centenaire de la mort de Čiurlionis - I

Vendredi 18 novembre 2011, par Charles RIDOUX // 3. Tolkien - Čiurlionis

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Ce livre [1] publié en 1977 chez l’éditeur Vaga, à Vilnius, date de l’époque soviétique, dans une période - fin des années soixante et années soixante-dix - où la recherche sur Čiurlionis est en plein essor, en dépit des contraintes imposées par le régime communiste. En témoigne la construction du nouveau musée de Kaunas, en 1967, qui réunit presque tous les tableaux (au nombre de 300 environ), ainsi que les travaux graphiques et les manuscrits des œuvres musicales de l’artiste.

Dans le présentation de l’ouvrage, Lionginas Šepetys donne un rappel du parcours biographique de l’artiste. Čiurlionis est né dans le sud de la Lituanie, à Varèna, le 22 septembre 1875, et son père était organiste à Druskininkai. Grâce à un ami de la famille, le docteur Markiewicz, Čiurlionis est admis en 1889, à l’âge de 14 ans, à l’école de musique fondée à Plungè par le prince M. Oginski, grand amateur de musique et mécène. Durant cinq ans, de 1884 à 1889, Čiurlionis suit les cours du Conservatoire de Varsovie (piano, composition, histoire de la musique) et il compose ses premières œuvres musicales, qui allient les procédés néoromantiques de la musique savante aux traditions musicales de son pays natal et à sa propre perception du monde. Au terme de ses études, Čiurlionis refuse le poste de directeur à l’école de musique de Lublin qui lui aurait assuré une vie exempte de tout souci matériel, mais aurait coupé les ailes à sa fougue artistique. Il choisit de poursuivre ses études musicales au Conservatoire de Leipzig, où il subit une forte influence de Richard Strauss et se sent proche de l’œuvre de Scriabine. Au musée de Leipzig, Čiurlionis est captivé par les tableaux symboliques de Böcklin et de Klinger ; il admire les romantiques polonais, de même que Dostoïevski et Tolstoï ; il s’intéresse à des philosophes tels que Wundt, Nietzsche, Schopenhauer, Ruskin, mais aussi à la philosophie hindoue. Dans sa production musicale, les deux poèmes symphoniques Dans la Forêt (1900-1901) et la Mer (1903-1907) évoquent tout un monde d’émotions complexes et sont chargées d’une profonde philosophie de l’existence : Lionginas Šepetys recourt à l’expression de « monumentalisme réfléchi ». A partir de 1907, Čiurlionis se consacrera essentiellement à la peinture. En 1904, il s’est inscrit à l’École des Beaux-Arts de Varsovie. Les années suivantes seront marquées par des voyages au Caucase, avec son ami Morawski (été 1905), puis à travers l’Europe centrale (1906), où il visite Prague, Dresde, Nuremberg, Munich et Vienne. L’année 1905 voit éclore un renouveau national, et Čiurlionis décide de dédier toutes ses œuvres à la Lituanie. En 1906, il s’établit à Vilnius et devient l’un des organisateurs les plus actifs de la vie culturelle lituanienne. Son séjour à Saint-Pétersbourg lui donne l’occasion de se lier avec les peintres du groupe « Le Monde de l’Art ». C’est une période de travail acharné, dans des conditions de privations et d’épuisement physique et psychique. La période 1907-1909 est certainement la plus féconde, notamment avec la création des Sonates et des fugues picturales.

Les derniers paragraphes de la présentation de Lionginas Šepetys illustrent la pensée esthétique soviétique de l’ère Brejnev. Disons que cet ouvrage a surtout le grand mérite d’offrir la reproduction de presque la totalité de l’œuvre picturale : 214 tableaux en couleurs et 215 pièces de dessins et travaux graphiques divers - le matériel étant disposé d’après la chronologie des tableaux. Rappelons que le Fonds Čiurlionis comporte douze carnets avec chacun quelque cent dessins du peintre ; ce livre ne reproduit qu’une faible partie de cet ensemble.

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A notre connaissance, Čiurlionis, Painter and Composer [2] est l’ouvrage le plus profond, englobant tous les aspects de la vie et de l’œuvre - tant musicale que picturale - de Čiurlionis. En outre, cet ouvrage est accessible à tout public cultivé, du fait qu’il n’est ni en russe ni en lituanien, mais en anglais.

Le maître d’œuvre de cette entreprise, Stasys Goštautas, présente en introduction « Le cas Čiurlionis ». Le musicien est connu surtout par ses deux poèmes symphoniques - La Mer et Dans la Forêt - qui le situent comme un compositeur « impressionniste » dans la lignée de Liszt, Smetana, Grieg, Debussy et Mahler. Quant à la peinture - plus de 400 tableaux et esquisses - elle résiste à toute classification ou identification à telle ou telle école, étant en avance sur son temps à bien des égards. Stasys Goštautas précise au passage que le temps de l’artiste a été, en fait, également partagé entre la musique et la peinture, qu’il n’a pas abandonné la composition musicale à partir du moment où il a choisi la peinture comme mode d’expression privilégié. L’auteur de cet article situe ensuite Čiurlionis dans le contexte culturel de son temps : après la révolte de 1863 qui avait secoué la Pologne et la Lituanie, toutes les activités culturelles avaient été supprimées ; Čiurlionis jouera un rôle clé dans la renaissance artistique en Lituanie après 1905. Est également traitée la question des liens avec Kandinsky. Ce dernier était proche de la théosophie et marqué par l’interprétation que Rudolph Steiner donnait du Livre de l’Apocalypse ; les sources d’inspiration de Kandinsky sont bibliques, et il s’inscrit dans la tradition du romantisme nordique. Selon Stasys Goštautas, le point commun de la quête de Čiurlionis et de Kandinsky est de rechercher non pas l’abstraction, mais des universaux.

Painter and Composer est divisé en plusieurs sections, dont la première est consacrée à la biographie et à une perspective historique. Nous laisserons de côté les deux premiers articles - « Une Vie », d’Alfred Erich Senn, qui propose une biographie détaillée de Čiurlionis, et « Pourquoi le monde ne connaît pas Čiurlionis » de Romas Viesulas.

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Mark Etkind (1925-1979) est un historien et critique d’art qui a vécu à Léningrad. Sa monographie sur Čiurlionis - Le monde comme une grande symphonie - a été publiée en russe en 1970 et traduite en lituanien en 1976 [3]. Le chapitre final de cet ouvrage offre une interprétation personnelle et provocante et cet article présente la conclusion, qui est tirée de l’introduction de Marc Etkind à son ouvrage. Les thèmes essentiels sont les suivants : la nation lituanienne peut être fière de Čiurlionis ; c’est un grand compositeur, la figure classique d’une musique nationale ; en tant que peintre, il a une stature internationale, il est l’un des artistes les plus intéressants du début du XXe siècle. L’attrait pour Čiurlionis provient de l’extraordinaire émotivité, sincérité et passion qui se manifestent dans son œuvre. L’art de Čiurlionis invite à un voyage dans le pur et vaste monde de la Faërie, un voyage de l’imagination dans l’espace cosmique, jusqu’au soleil et aux étoiles. On ne peut pas dire que l’héritage de Čiurlionis ait été totalement compris, exploré ou expliqué : ses admirateurs le dépeignent comme un génie novateur, mais il existe aussi une complète incompréhension de son œuvre, voire un rejet. En conclusion Marc Etkind reconnaît en Čiurlionis le fondateur de l’abstractionnisme et « le pionnier de l’art abstrait ».

Après un article de Stefan Jarocinski, « Un tournant dans l’art européen (1908-1914 », Stasys Goštautas traite de « Čiurlionis et la Lituanie ». Čiurlionis apparaît à Vilnius comme un météore à la fin de l’année 1906, disparaît en 1909 et meurt deux ans plus tard. La reconnaissance de Čiurlionis est rapide, alors même qu’il se trouvait encore à Varsovie. en 1906 ; en témoigne l’éloge que fait de son œuvre Jonas Basanavičius - figure marquante du renouveau national lituanien - lors de l’ouverture de la première exposition d’art de Lituanie :

L’originalité et l’individualité des œuvres de M. Čiurlionis attirent l’attention ; ce peut être là le point de départ d’un nouveau courant artistique [4].

Après la mort de l’artiste en 1911, les tableaux de Čiurlionis subissent une odyssée allant de Vilnius à Moscou, puis retour à Vilnius, enfin jusqu’à Kaunas, passant d’un appartement à un autre, jusqu’à l’édification d’un musée à Kaunas. C’est là qu’a lieu une commémoration solennelle en 1936, à l’occasion du 25e anniversaire de la mort de Čiurlionis, en présence du Président Antanas Smetona. La réception de l’œuvre de Čiurlionis a été faussée durant l’ère soviétique - que ce soit au moment du « réalisme socialiste » sous le règne pur et dur de Jdanov ou à l’époque du « dégel » khrouchtchévien ». Stasys Goštautas présente ensuite les étapes d’une meilleure compréhension de Čiurlionis à partir des années soixante.

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La deuxième section présente Čiurlionis parmi ses contemporains russes. C’est une section particulièrement intéressante, car elle permet au lecteur de retrouver des textes parus dans des revues d’art - Apollon, Le Monde de l’Art - parues en Russie peu avant ou durant la Première Guerre mondiale.

Le premier texte est fameux : c’est l’article de Viatcheslav Ivanov « Čiurlionis et la synthèse des arts ». Viatcheslav Ivanov (1866-1949) est le membre le plus érudit et le plus académique du mouvement des symbolistes russes ; sa poésie est Poésie marquée par la majesté et la solennité d’un néo-classicisme qui renvoie au XVIIIe siècle. Selon Viatcheslav Ivanov, l’œuvre de Čiurlionis est empreinte d’une philosophie qui se réfère à la distinction nietzschéenne entre tempéraments apollinien et dionysien : il situe l’art de Čiurlionis aux limites de la voyance et fait remonter sa source aux idées platoniciennes et à la théorie des nombres de Pythagore. Mais en même temps, la source de sa peinture est la réalité visuelle du monde ordinaire : A realibus ad realiora ascendit. Vient ensuite une analyse du traitement des éléments de la perception visuelle selon un principe dérivé de la musique. Viatcheslav Ivanov salue un art qui est une synthèse expérimentale entre la peinture et la musique, om l’espace et le temps sont considérés dans leur inséparable unité : on sent ici la proximité avec Richard Wagner, chez qui le temps se mue en espace, et avec les mutations scientifiques en cours qui déboucheront sur la théorie de la relativité et sur la physique quantique. Viatcheslav Ivanov est particulièrement sensible au profond sentiment cosmique et au sens de l’unité de l’univers - ou du lien entre notre univers et d’autres mondes. Il rapproche enfin Čiurlionis des aspirations de Wagner et de Scriabine à un « art total ».

Une analyse des plus stimulantes est proposée par Valerian Chudovski (1872-1919), dans un article - « Le poète de la ligne verticale » - paru dans la revue Apollon en 1914 ; il constitue l’une des trois plus importantes études publiées peu après la mort de Čiurlionis, avec celles de Viatcheslav Ivanov et de Boris Leman. Après des considérations générales sur l’univers de Čiurlionis, l’auteur montre combien ce monde est empreint de confiance rayonnante et d’harmonie, qu’il apporte une sublime leçon de beauté et d’optimisme et qu’il rend visible la révélation d’une vie sans fin. Mais c’est aussi une œuvre qui requiert un effort de compréhension et une méthode d’approche. En tant que musicien, Čiurlionis a subi la double influence de son père, organiste, et du prince Oginski, mécène. Malgré son remarquable talent musical, Valerian Chudovski estime que son génie propre réside dans sa peinture - une peinture indépendante de toute influence ou école. L’auteur situe ensuite l’œuvre de Čiurlionis dans son contexte politique et culturel, montrant l’intérêt de Čiurlionis, durant ses dernières années, pour l’art populaire lituanien, alors que lui-même ne parlait pas lituanien avant son mariage avec Sophie Kimantaité. A la différence des nations occidentales, la Lituanie n’a pas connu la grande tradition médiévale ; Chudovski estime cependant que d’énormes forces créatrices ont été tenues en réserve pour s’exprimer, dans le cadre d’une vis mystique, au XXe siècle. Il réfute toute influence des sciences occultes chez Čiurlionis, soulignant l’ancrage de l’œuvre dans l’observation de la nature et dans la poésie du monde. Toutefois, il présente Čiurlionis comme un « occultiste intuitif » : un artiste en quête de la Vie et de la Vérité, mais non d’un système. Čiurlionis ne peint pas des concepts abstraits, mais leur incarnation dans le visible. Par ailleurs, l’œuvre vit de sa vie propre sans renvoyer, à la manière d’un signal ou d’un hiéroglyphe, à quelque chose d’autre.

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La fin de l’article développe l’idée directrice de Valerian Chudovski, à savoir la prédominance, dans le l’œuvre de Čiurlionis, de la « ligne verticale » : il est le poète de la ligne verticale, et l’exemple le plus significatif, avec l’architecture, est celui de la forêt :

Il existe des esquisses de Čiurlionis qui montrent clairement que, lorsque il regarde dans les profondeurs d’une forêt, il ne voit pas les arbres individuellement. Ce qu’il perçoit en réalité, c’est essentiellement l’élan vertical des troncs d’arbres ; et à partir d’un extraordinaire réalisme il va créer un idéalisme abstrait [5].

C’est là, par ailleurs, l’un des points de rapprochement entre l’univers de Čiurlionis et celui de J.R.R. Tolkien, comme nous avons eu l’occasion de le montrer à différentes reprises [6].

Valerian Chudovski analyse enfin la forme sonate, qui atteint son plein développement avec sa structure cyclique en trois ou quatre mouvements. Des remarques suggestives portent notamment sur trois des Sonates de Čiurlionis : Sonate de la Mer, Sonate du Soleil, Sonate du Serpent. Le troisième de ces textes anciens réédités est celui que Mstislav Dobužinski consacre au séjour de Čiurlionis à Saint-Pétersbourg durant les années 1908-1909. Mstislav Dobužinski (1875-1957), membre du cercle du Monde de l’Art » à Saint-Pétersbourg, se fit naturaliser lituanien, sur le conseil de Jurgis Baltrušaitis, et s’installa à Kaunas jusqu’en 1925, avant d’émigrer en Angleterre puis aux États-Unis. C’est lui qui a présenté les œuvres de Čiurlionis aux membres du « Monde de l’Art ». Dans ses souvenirs, il évoque les visites à son domicile de Čiurlionis qui jouait au piano des pièces à quatre mains, notamment la 5e Symphonie de Beethoven ou la 6e Symphonie de Tchaïkovski qu’il appréciait particulièrement.

Cette section s’achève, d’une part, sur une brève note du peintre Nicolas Roerich (1874-1947), publiée dans le journal Rassvet (Chicago, 7 novembre 1936), souligne la parenté entre Čiurlionis et Scriabine ; d’autre part sur un article de Serge Makovski, « In Memoriam ». Fils du peintre russe Constantin Makovski, portraitiste de la cour de Russie, Serge Makovski (1877-1962) fut le fondateur et le maître d’œuvre de la revue Apollon en 1909, la grande revue des symbolistes, puis du courant « acméiste ». Il émigra en 1917 à Prague, puis s’installa à Paris en 1924. Cette étude fut publiée dans la revue Apollon en 1911, quelques mois après la mort de Čiurlionis :

Dans son âme, les sons se transformaient immédiatement en images visuelles, en univers d’ombres, tantôt en de cauchemardesques spirales magiques, tantôt en célestes visions [7].

Pour Serge Makovski, les « légendes » de Čiurlionis sont comme des hallucinations visionnaires de l’autre côté de la nature réelle ; il apprécie, dans ces « légendes », la touche épique dans le lyrisme. Il effectue une analyse du tableau « Cimetière dans le Žemaitis » (1909) et souligne l’ancrage national de Čiurlionis, « un barde de sa nation ». Il évoque le rôle de Čiurlionis dans la renaissance culturelle en Lituanie, rappelant que l’artiste fut le fondateur de la Société des Beaux-Arts de Lituanie (avec le peintre Žmuidzinavičius et le sculpteur Rimša) et aussi le fondateur d’une chorale consacrée aux mélodies anciennes de Lituanie.

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La troisième section de Painter and Composer traite d’une des plus éminentes contributions à la connaissance et à l’appréciation de l’œuvre de Čiurlionis, due à Nicolas Vorobiov (1903-1954). Né en Lituanie d’une famille russe, il suivit des études en histoire de l’art, archéologie classique, langues et littératures slaves à Marburg, Berlin et Munich. Après un enseignement à l’Université de Vilnius (1941-1944), il émigra aux États-Unis en 1948. Nicolas Vorobiov publie en 1938 M.K. Čiurlionis, der litauische Maler und Musiker (Čiurlionis, peintre et compositeur lituanien). Cette section comprend un chapitre de son ouvrage sur Čiurlionis, le chapitre 8 qui concerne les deux premières expositions d’art lituanien à Vilnius. Puis viennent deux comptes rendus de ce livre, l’un de George Hanfmann, de l’Université de Harvard, l’autre de Vladimir Weidlé, critique d’art russe émigré à Paris. Enfin, le chapitre de conclusion de la thèse de Vorobiov, L’Âge du modernisme dans l’art européen - thèse soutenue en 1943 à l’Université de Vilnius et non encore publiée.

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La quatrième section aborde la question, fort controversée, des liens entre Čiurlionis et l’art abstrait. Elle s’ouvre par un article d’Alexis Rannit (1914-1985), poète, critique d’art et traducteur estonien, qui émigra, après la Seconde Guerre mondiale, en Allemagne puis aux États-Unis. En 1956, Rannit soutient une thèse à l’Université Columbia de New York, qui est une biographie critique annotée de Čiurlionis. Dès 1947, Rannit a défendu la cause de Čiurlionis comme étant un peintre abstrait. L’article de Painter and Composer consiste en une nouvelle traduction en anglais de sa fameuse communication donnée en 1949 au Second Congrès international des critiques d’art, organisé à Paris sous l’égide de l’UNESCO. Ce texte contient une analyse détaillée du Cycle de l’Hiver (1906-1907).

Alexis Rannit a réuni en un ouvrage paru en 1984 quatre essais indépendants, qui sont la reprise, en partie critique, d’articles publiés anciennement et la synthèse de cours dispensés à l’Université de Yale [8]. Ces quatre essais ont pour titre : « A la recherche d’un fondement philosophique » ; « Le temps chez Čiurlionis » ; « La symbolisation chez Čiurlionis » ; « A propos des tendances des mouvements modernistes ». Dans son introduction, Alexis Rannit évoque une des caractéristiques de l’art populaire lituanien :

Art populaire lituanien marqué par une singulière indifférence envers le réalisme. Son abstraction fondamentale, centrée sur une vision du monde de dimensions cosmiques, révèle un fort instinct naturel orienté vers la symbolisation et l’allégorie, ainsi qu’une claire imagination intuitive qui se plaît dans l’imitation des relations rythmiques naturelles et surnaturelles [9].

Il estime que Čiurlionis peut être considéré comme un proto-surréaliste. Ses profondes facultés de contemplation en font aussi un précurseur de la peinture métaphysique (sans doute une allusion à Giorgio De Chirico). La conclusion de son introduction évoque divers artistes lituaniens du XXe siècle.

Outre celle d’Alexis Rannit, cette quatrième section comporte trois autres contributions, dont la première s’intitule « Débat dans das Kunstwerk et La Biennale de Venise - Alexis Rannit, Niona Kandinsky, Will Grohmann ». La relation de Čiurlionis avec l’art abstrait au sens moderne du terme a été relevée à de nombreuses reprises, dès avant les années vingt par V. Chudovski (1914), J. Tugenhold (1916), N. Pounin (1919), puis vers la fin des années trente par N. Vorobiov (1938), G. Hanfmann (1939), enfin par Alexis Rannit (1949) et V. Annenkov (1953). Une polémique se déclencha à partir de l’article de Rannit , publié d’abord en allemand dans la revue Das Kunstwerk (1950, n° 8-9), puis en italien dans La Biennale di Venezia (1952, n° 8). Il est présenté ici pour la première fois en anglais. Les réponses de Nina Kandinsky et de Will Grohmann, l’un des principaux spécialistes de Kandinsky, parurent en français dans un numéro suivant de La Biennale di Venezia (1953, n° 12). Ils déniaient toute relation entre Čiurlionis et Kandinsky, sans avoir jamais vu un seul tableau original du peintre lituanien. Rannit répondit par un article plein de fougue, en italien, dans le même numéro. Le dossier, qui présente un intérêt historique pour la recherche, est complété par un « Post Scriptum » de Rannit, rédigé en septembre 1979 dont voici la conclusion :

Kandinsky a débuté comme un poète réaliste et comme un continuateur de l’Art Nouveau. Puis il évolua vers l’expressionisme et créa, après la mort de Čiurlionis en 1911, de puissantes compositions dans un style semi-réaliste empreint d’expressionisme abstrait. Plus tard, cependant, il se voua à un abstractionnisme géométrique, sans toutefois atteindre à l’excellence d’un Mondrian dans la précise mesure asymétrique et dans la consistance de la méthode, et sans parvenir à la surface en perpétuel mouvement d’un Čiurlionis, avec sa facture pleine de liberté, de subtilité et d’imagination. Ainsi, à côté même du problème des aspects préfiguratifs du mouvement abstrait, il existe aussi une considérable différence de qualité entre Čiurlionis et Kandinsky [10].

La seconde contribution porte sur l »abstraction et l’expérience visionnaire », par Joan M. Vaštokas, historienne et anthropologue, née à Toronto. Elle est l’auteur d’un livre sur l’Art sacré des Algonquins (1973) et son article a été publié en 1975 dans la revue Lituanus. Elle s’intéresse aux aspects de la création de Čiurlionis qui ne renvoient ni à une biographie individuelle ni au substrat culturel de la Lituanie. Se référant à l’historien des religions Mircea Eliade, elle évoque les techniques d’extase du chamanisme susceptibles d’ouvrir à une expérience visionnaire de temps immémoriaux. Des réminiscences de formes symboliques apparentées au chamanisme se rencontrent dans l’art populaire lituanien qui dérive de l’Âge de Bronze, en particulier dans les images du soleil. C’est dans un tel contexte culturel que devrait pouvoir s’apprécier le caractère unique de l’art créateur de Čiurlionis ; pour lui, la nature était un être vivant et rempli de signification sacrée. Né lui aussi à Toronto, Audrius Plioplys est l’auteur de travaux sur l’histoire de l’art en relation avec Čiurlionis. Dans son article intitulé « Čiurlionis et l’abstraction. Un point de vue non-conformiste », il présente une thèse qui devrait susciter la discussion. Il observe d’abord que la vie intellectuelle de l’époque est marquée par quatre éléments : la relation de l’art à la musique, la révolution scientifique en cours, l’avènement de la psychologie moderne, l’influence de la théosophie. A la différence de Kandinsky et d’autres de ses contemporains, Čiurlionis n’a pas subi ces influences. Audrius Plioplys rejette la primauté de Čiurlionis comme concepteur de l’art abstrait. Il signale d’abord que l’on trouve chez Kandinsky une théorisation de l’abstraction comme une forme d’expression artistique, ce qui n’est pas le cas chez Čiurlionis, qui pour sa part n’a jamais formulé de théorie. Dans sa pratique, après quelques expérimentations dans ce domaine (en particulier dans le cycle de L’Hiver (1906-1907), Čiurlionis a abandonné cette voie et est retourné à des motifs naturalistes. Pour l’auteur, cette discussion a nui à la connaissance de ce qui détermine vraiment l’originalité et l’importance de Čiurlionis : l’incorporation de motifs lyriques, musicaux, dans la peinture :

(…) l’intégration d’aspects issus du romantisme et de symboles traditionnels dans une vision panthéiste, imprégnée des légendes populaires traditionnelles, produisant un art spécifique de dimension véritablement mythique [11].

Dans la cinquième section de Painter and Composer est étudiée la place de Čiurlionis en Occident. John E. Bowlt est un spécialiste d’art et de littérature russes, auteur en 1976 de L’Avant-garde russe . Théorie et critique 1902-1934, et de L’Âge d’Argent de l’art russe au début du XXe siècle (1979) ; il est également co-auteur avec Rose-Carol Washton Long de La Vie de Vassili Kandinsky dans l’art russe (1980). Dans son article sur « l’art visuel de Čiurlionis » - examinant l’œuvre dans le contexte international du XXe siècle - et non dans le cadre de la culture nationale lituanienne - il mène une réflexion sur le décalage du symbolisme de Čiurlionis par rapport à des avant-gardes qui ont déjà rejeté le symbolisme. Il propose une étude du Cycle La Création du monde et analyse le thème de l’envol dans la Sonate des Pyramides, Offrande, et L’Autel.

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John Bowlt rappelle que la première monographie consacrée à Čiurlionis par Boris Leman date de 1912 [12] et qu’en 1913 son nom fut donné à une chaîne de montagnes dans l’Archipel François-Joseph, située dans l’Océan Arctique : un témoignage de la renommée de Čiurlionis juste après sa disparition, et une signe de la résurrection du thème de l’Atlantide par Čiurlionis - mythe d’ailleurs mentionné dans l’article de Viatcheslav Ivanov.

Mindaugas Nasvytis, peintre lituanien et historien d’art né en 1929 étudie le « rapport de Čiurlionis à l’art occidental ». Cet essai constitue le chapitre final de sa thèse de doctorat L’œuvre de M.K. Čiurlionis en relation à son temps (1972), publié ici pour la première fois. Il souligne l’appartenance de Čiurlionis au courant de la tradition romantique et en présente plusieurs traits caractéristiques : fuite hors du monde ordinaire (escapism - tendance que certains critiques ont reproché aussi à J.R.R. Tolkien) ; exotisme ; mysticisme ; tendances visionnaires fantastiques. Mindaugas Nasvytis examine ensuite les relations de Čiurlionis avec le courant symboliste ainsi qu’avec l’Art nouveau, dont le rapproche son goût de l’ornementation - et dont témoigne la couverture du livre Lietuva, écrit par Sofia Kimantaité, épouse de Čiurlionis.

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L’article de Gabriella Di Milia est traduit d’un texte paru en français dans les Cahiers du Musée National d’Art Moderne (n° 3, 1980). L’auteur constate que Čiurlionis a été le « grand absent » d’une exposition organisée à cette époque par la France et l’Union Soviétique et intitulée « Paris-Moscou ». Gabriella Di Milia analyse ensuite les esquisses de la Sonate des Etoiles.

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Artiste lituanien né en 1907, Vytautas K. Jonynas a étudié au Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris. En 1949, il a réalisé une gravure sur bois représentant M.K. Čiurlionis. Dans son article, il discerne trois étapes dans le développement artistique de Čiurlionis : la période des premières œuvres académiques (1903-1904) ; la croissance et le perfectionnement des techniques de peinture (1904-1905) ; la maturité professionnelle (1905-1909).

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Genovaite Kazokas, diplômée de l’École des arts plastiques de Sidney (Australie), est l’auteur d’une thèse consacrée à Čiurlionis. Elle analyse dans son article sur « La première fugue peinte » les esquisses pour le diptyque Prélude et Fugue (1908).

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C’est une autre étude de la même période, Composition (1907-1908) qu’analyse Kestutis Paul Žygas, qui enseigne l’histoire de l’architecture à l’Université de Tempe (Arizona), dans un article intitulé « Observations sur les outils de la recherche et Čiurlionis ».

Félix Roziner, né en 1936, a émigré de Russie en Israël en 1978 et s’est installé aux États-Unis à partir de 1985. Il est l’auteur d’un roman traduit en français, Un certain Finkelmayer (Nouveau cabinet cosmopolite, 1985). Son article, « Peinture archétypale », constitue le chapitre V d’une monographie sur Čiurlionis qu’il est en train d’écrire. Il analyse les deux triptyques Le Voyage du Prince et Mon chemin (1907), propose une réflexion sur le conte populaire et la culture contemporaine et tente enfin une étude du « vocabulaire visuel » de Čiurlionis.

C’est à « l’art fantastique de Čiurlionis » que Stasys Goštautas consacre une troisième contribution dans Painter and Composer, qui se réfère Jurgis Baltrušaitis (Le Moyen Age fantastique) et à Jorge Luis Borges, lequel prouve que le fantastique déborde le cadre du Moyen Age. A propos du Cycle La Création du monde, Stasys Goštautas cite une lettre de Čiurlionis à son frère Povilas, vivant en 1905 aux États-Unis :

Le dernier cycle (Que cela soit ou la Création du monde) est inachevé ; je pense que je le peindrai durant toute ma vie, selon les idées nouvelles qui me viendront. C’est la création du monde, non pas de notre monde, comme dans la Bible, mais la création d’un autre monde, un monde fantastique. J’aimerais y consacrer une centaine de tableaux, mais je ne sais pas si j’en serai capable (20 avril 1905) [13].

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Le cycle sera finalement limité à 13 tableaux - dont aucun ne présente la création de l’homme. Alors que les carnets contiennent des centaines de dessins de figures humaines, dont certains évoquent les portraits dessinés par Dostoïevski dans ses Carnets préparatoires à Crime et Châtiment ou à L’Idiot [14]. Stasys Goštautas explique que les peuples baltes ressentent l’insignifiance de l’homme devant l’immense magnificence de la nature. D’où l’importance des motifs d’une architecture imaginaire chez Čiurlionis, chez qui l’on trouve peu de formes humaines ou animales. Son œuvre se caractérise par la prédominance des paysages, avec une présence des anges et des démons, par le mystère de la forêt, par une obsession des nuages. Ces traits confirment l’appartenance de Čiurlionis à la tradition romantique nordique qui commence avec Caspar David Friedrich et se poursuit au XXe siècle, jusque dans l’œuvre d’Edward Munch. Enfin, Stasys Goštautas fait allusion à l’esquisse d’un conte fantastique de Čiurlionis, rédigé en polonais, parfois mentionné sous le titre de « Testament ».

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L’élément fantastique apparaît aussi dans l’art décoratif, dans le style de l’Art nouveau, où une calligraphie fantastique évoque étrangement celle qu’on trouvera par la suite chez J.R.R. Tolkien.

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Né en 1932 Vytautas Landsbergis a été le premier Président de la République de Lituanie après le recouvrement de son indépendance le 11 mars 1990. Il a enseigné la musique et l’histoire de la musique au Conservatoire de Vilnius. Sa contribution intitulés « La Sonate du Printemps » est la reprise d’un article rédigé en 1965, publié avec d’autres essais sous le titre La Sonate du Printemps. Cet article est publié ici dans sa version originale, sans les ajouts effectués par l’auteur pour l’édition en russe de 1970. L’idée majeure de ce texte est l’affirmation de l’unité en profondeur entre l’inspiration musicale et picturale de Čiurlionis.

Le livre de 1970 (Sonata Vesny - Sonate du Printemps) comporte six chapitres, dont le premier relate la vie de Čiurlionis. Le second concerne l’œuvre musicale ; il traite des compositions pour piano, des œuvres de jeunesse (1894-1904), des chants populaires (1905-1906) , des nouvelles explorations formelles (1906-1908), des dernières années, de l’aboutissement (1908-1909). Vytautas Landsbergis démontre que le cycle pour piano « La Mer », créé à Vilnius en 1908, se différencie des cycles antérieurs, monothématiques. Ce chapitre traite enfin de la musique de chambre et de la musique chorale, ainsi que des deux poèmes symphoniques, Dans la Forêt et La Mer.

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Le troisième chapitre traite de questions relatives au style musical de Čiurlionis : la place respective du substrat national et de inspiration individuelle ; les modes et le rythme ; la ligne mélodique dans l’espace sonore ; la construction de la pensée et l’énergie tonale ; la question du vocabulaire musical ; enfin, la transition du romantisme à la musique nouvelle. Le quatrième chapitre s’interroge sur les rapports entre la peinture et la musique et analyse l’élément poétique et l’élément musical. Il comporte des considérations sur le symbolisme et sur l’interaction des arts. e cinquième chapitre est une analyse de la Sonate du Printemps, et le sixième intitulé « Hier et demain », forme la conclusion de l’ouvrage.

« Les conceptions idéologiques et artistiques de Čiurlionis », de Jonas Umbrasas, est une analyse marxiste datant de 1967, et à ce titre un témoignage historique intéressant. L’auteur effectue un survol de l’idéologie de Čiurlionis selon une interprétation marxiste de l’Histoire à des fins de propagande. Cet essai garde une valeur historique, dans la mesure où il étudie les tendances de l’intelligentsia intellectuelle et artistique de la Pologne au tournant entre le XIXe et le XXe siècle.

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Jonas Umbrasas cherche à déceler les conceptions philosophiques de Čiurlionis à partir du témoignage de ses amis et contemporains, notamment Eugeniusz Morawski et Antanas Žmuidzinavičius, peintre et collectionneur d’art (1876-1966). Il souligne que l’esprit qui régnait à l’École des Beaux-Arts de Varsovie était beaucoup moins rigide, dans son esprit et dans ses méthodes, que celui de l’Académie d’Art de Saint-Pétersbourg. La fin de l’article examine l’influence du mouvement national lituanien sur Čiurlionis.

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Né en 1939, Jonas Bruveris est un musicien, chercheur et enseignant, qui a voué son talent à la popularisation de l’art et de la musique parmi les enfants lituaniens. Il est aussi l’éditeur du meilleur ouvrage paru à l’occasion du centenaire de la naissance de Čiurlionis (Čiurlioniui 100, Vilnius, 1977). Son article « Čiurlionis et le romantisme » est tiré de cet ouvrage. Jonas Bruveris rappelle l’aspect « inclassable » des œuvres de Čiurlionis, qui demeure complètement étranger au programme esthétique du symbolisme et qui n’est pas davantage inséré dans le courant de l’expressionisme. On a là l’exemple d’un romantisme non entaché par les tendances négatives qui commençaient à prendre de l’ampleur à son époque. Čiurlionis est bien conscient des contradictions entre un idéal spirituel élevé et les aspects prosaïques de l’existence urbaine dans le monde bourgeois. Son aspiration profonde le pousse à se situer dans les « terres de l’éternelle beauté » - expression qui évoque, dans le Légendaire de Tolkien, le Royaume Béni de Valinor… La noblesse de la relation esthétique au monde transpire dans le carnet de Čiurlionis intitulé « Lettres à Devdorakelis ».

Krescencijus Stoškus, né en 1938, s’intéresse aux problèmes philosophiques en relation avec l’éthique et l’esthétique. Son article « Čiurlionis et la philosophie » est un essai publié en septembre 1977. L’auteur prend pour point de départ la possibilité d’une double lecture dans la reconstruction de la doctrine philosophique de Čiurlionis selon deux éclairages diamétralement opposés : une approche mystique ou une lecture rationnelle. L’approche mystique est favorisée par les points de vue de Sophie Kimantaité, ou de Viatcheslav Ivanov, repris par l’évocation des doctrines pythagoriciennes par Nicolas Vorobiov. Quant à l’approche rationaliste, la première interprétation de ce type remonte à Ignas Šlapelis, qui tentait d’expliquer l’originalité de Čiurlionis par sa parenté avec certaines théories contemporaines provenant des sciences naturelles, selon lesquelles la réalité est perçue en termes de relations et de fonctions énergétiques [15]. Un troisième cadre conceptuel, dont Alexandre Benois est à l’origine repose sur l’idée que l’œuvre de Čiurlionis reflète un conflit insoluble entre science et religion - position reprise par Jonas Umbrasas. Enfin, un autre courant d’interprétation envisage une synthèse entre le rationalisme occidental et le mysticisme oriental. Krescencijus Stoškus critique la dimension nettement spéculative de ces reconstructions de la philosophie de Čiurlionis. Il relève que, dans son œuvre, Čiurlionis ne prétend à aucune doctrine philosophique ni à une quelconque méditation religieuse. L’idée, essentielle pour lui, du sens de la beauté pourrait, selon l’auteur, dénoter une influence de Camille Flammarion, qui non seulement vulgarise des connaissances astronomiques et météorologiques, mais propose aussi des descriptions romantiques des beautés de la nature. On trouve chez le savant français l’idée d’une « humanité de l’univers », qui rend possibles différentes formes de développement spirituel pour l’homme. Rappelons que les œuvres de Flammarion furent publiées en russe : La Fin du monde (Saint-Pétersbourg, 1899 - publié en français en 1894) ; La Pluralité des mondes habités (Saint-Pétersbourg, 1896 - publié en français en 1862) ; Les Merveilles célestes, Saint-Pétersbourg (1899 - publié en français en 1865). Nous avons affaire là à une conception qui se situe à mi-chemin entre la science-fiction et les concepts théosophiques ; on en trouve quelques échos dans la correspondance et dans la peinture de Čiurlionis , notamment l’idée de la transmigration des âmes. Krescencijus Stoškus réaffirme dans sa conclusion que Camille Flammarion a exercé une influence majeure sur l’image du monde de Čiurlionis.

Cette sixième section de Painter and Composer s’achève avec un article de Jonas Umbrasas, « Les phases stylistiques dans les œuvres de Čiurlionis », qui reprend un essai paru dans l’ouvrage consacré en 1977 au centenaire de Čiurlionis. L’auteur y étudie les différentes périodes dans le développement artistique de Čiurlionis en tant que peintre.

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La section suivante traite de Čiurlionis en tant que compositeur. Une section particulièrement bienvenue puisque, bien souvent, le compositeur a été, en tout cas par le passé, négligé au profit du peintre. Le premier article, « Čiurlionis compositeur », a pour auteur Vladas Jakubėnas (1904-1976), lui-même compositeur, critique musical et professeur au Conservatoire de Kaunas : une figure marquante dans la vie musicale de la Lituanie. Cet article reprend un essai rédigé en 1938 et revu par l’auteur en 1961, qui présente les deux poèmes symphoniques (Dans la Forêt, La Mer). Vladas Jakubėnas reconnaît la supériorité de Čiurlionis en tant que peintre, mais estime son importance pour la musique lituanienne. Il expose les difficiles conditions pour un compositeur lituanien à l’époque de Čiurlionis, rappelant que ses poèmes symphoniques n’ont été donnés dans leur intégralité qu’en 1936.

Le second article de cette section, « L’art en tant que problème historique », est dû à la plume de Vytautas Landsbergis, et c’est également la reprise d’un essai publié en 1977 à l’occasion du centenaire de Čiurlionis. L’auteur montre combien l’appréciation de l’héritage de Čiurlionis a été sujet à des reformulations selon l’évolution de la conscience sociale à diverses époques. Dans sa musique comme dans sa peinture Čiurlionis témoigne d’une constante ouverture créative, d’une tendance à explorer divers moyens d’expression. Vytautas Landsbergis insiste dans sa conclusion sur le fait que Čiurlionis n’est pas « le fondateur de diverses choses séparées, mais le héraut de la synthèse de tous les éléments rationnels et le précurseur d’un art futur unifié ».

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Danutè Staškevičius a suivi des écoles de musicologie aux États-Unis et est l’auteur d’une thèse sur la vie et la musique de Čiurlionis. Elle est également le co-auteur de M.K. Čiurlionis : Music of the Spheres (Newtonville, 1986). Son article « Les caractéristiques stylistiques dans la musique pour piano et dans la musique orchestrale » analyse l’œuvre pour piano ainsi que la musique orchestrale.

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Parmi les partitions pour piano disponibles avant l’édition des Œuvres complètes pour piano de Čiurlionis par Vytautas Landsbergis, on peut signaler trois volumes consacrés aux chants populaires (Liaudies dainos), aux Préludes et fugues, ainsi qu’aux fugues, canons et préludes [16].

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Un autre article de Vytautas Landsbergis, publié en lituanien en 1984 dans la revue Pergale, a pour titre « Le symbolisme des sons ». L’auteur procède à une étude de la texture, de la structure musicale, qui fait émerger dans la musique pour piano une conception bi-mélodique : deux lignes mélodiques simultanées, contrastant entre elles. Il constate la faveur accordée, dans la palette des clés musicales, à la tonalité de ré mineur, présente également dans la 9e Symphonie de Beethoven et dans le Requiem de Mozart, œuvres fort appréciées de Čiurlionis. Vytautas Landsbergis poursuit avec une analyse du thème « héroïque » du poème symphonique la Mer. Sa conclusion souligne que la musique de Čiurlionis est une mine d’or pour qui veut observer le développement et la phénoménologie de la psychologie de la créativité : « Une musique pleine de signaux émanant des profondeurs de l’existence humaine ».

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Un certain nombre d’appendices apportent d’utiles précisions à ce précieux ouvrage. Audrius Plioplys donne la liste des œuvres de Čiurlionis présentées lors d’expositions tenues en dehors de la Lituanie. La première fut une exposition fermée, destinée aux étudiants, à Varsovie, en juin 1904. Signalons une exposition organisée par Le Monde de l’Art à Paris, du 20 juin au 9 juillet 1910, où furent présentées six œuvres de Čiurlionis sous le titre de Contes fantastiques. Après une importante exposition qui eut lieu à Moscou en 1916, il faut attendre septembre 1979 pour tomber sur un événement mémorable : l’exposition qui se tint à Berlin-Ouest en septembre 1979, avec la présentation de 36 tableaux ; les œuvres symphoniques de Čiurlionis furent données en concert ; cette manifestation artistique fut à l’origine d’une impressionnante quantité d’articles parus dans la presse européenne.

Stasys Goštautas procure, sur près d’une quarantaine de pages, un copieux tour d’horizon de la critique. Les annexes comportent aussi un très utile catalogue des œuvres picturales et musicales, avec 218 items, allant de 1901 à 1909, et donnant pour les tableaux les titres en lituanien et en anglais. On trouve enfin une bibliographie sélective de 6 pages.

Charles Ridoux
Amfroipret, le 15 novembre 2011

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Suite dans : Centenaire de Čiurlionis - II - [http://ridoux.fr/spip/spip.php?arti…]

Notes

[1] Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, Vilnius, Vaga, 1977.

[2] Čiurlionis : Painter and Composer. Collected Essays and Notes, 1906-1989, ed. by Stasys Goštautas, Vilnius, Vaga, 1994.

[3] Эткинд Марк, Мир как большая симфония, Ленинград, Искусство, 1970. - Le monde comme une grande symphonie, Léningrad, éd. Iskusstvo, 1970.

[4] Čiurlionis, Painter and Composer, p. 67.

[5] Ibid., p. 102.

[6] cf. Ridoux Charles, « Tolkien et Čiurlionis : deux visionnaires des temps anciens » - site : http://ridoux.fr/spip/spip.php?article70&var_mode=calcul ; « Tolkien et Čiurlionis : art pictural et sens visionnaire » - site : http://ridoux.fr/spip/spip.php?article68 ; « Les illustrateurs de Tolkien et le monde visionnaire de Čiurlionis » - site : http://ridoux.fr/spip/spip.php?article69 .

[7] Čiurlionis, Painter and Composer, p. 168.

[8] Rannit Alexis, M.K. Čiurlionis Lithuanian Visionary Painter, Lithuanian Library Press, Chicago, 1984.

[9] Čiurlionis, Painter and Composer, p. 14.

[10] Ibid., p. 231.

[11] Ibid., p. 247.

[12] Leman Boris, Čiurlionis, Saint-Pétersbourg, Butkovskaïa, 1912.

[13] Čiurlionis, Painter and Composer, p. 357.

[14] cf. Ridoux Charles, « Lire Dostoïevski » - site : http://ridoux.fr/spip/spip.php?article119 .

[15] Šlapelis Ignas, « M.K. Čiurlionio kūriba », Baras, 1925, n° 9-10. [« Les œuvres de Čiurlionis »] ; « M.K. Čiurlionio kūribos filosofinai pagrindai », Logos, 1925, n° 2. [« Les fondements philosophiques des œuvres de Čiurlionis »].

[16] M.K. Čiurlionis - Liaudies dainos - Valstybinė grožines literaturos leidykla, Vilnius, 1959, ed. J. Čiurlionytė ; Preliudai ir fugos - Valstybinė grožines literaturos leidykla, Vilnius, 1959, ed. J. Čiurlionytė ; Fugos, kanonai ir preliudai - Vilnius, Vaga, 1965, ed. J. Čiurlionytė.


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