Le Légendaire d’âge en âge

Colloque de Rambures - Juin 2008

Mercredi 13 juillet 2011, par Charles RIDOUX // 3. Tolkien - Čiurlionis

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L’œuvre de J.R.R. Tolkien est exceptionnelle à plus d’un titre dans l’histoire de la littérature occidentale. Sans même avoir besoin d’approfondir la question, elle apparaît exceptionnelle dès l’abord sous trois aspects au moins. D’abord, dans le processus même de constitution du Légendaire, dont les premiers germes remontent à l’époque de la Grande Guerre de 1914, dont le dessin se précise dans le début des années trente, mais qui n’apparaît, par étapes successives qu’avec la publication du Hobbit en 1937, celle du Seigneur des Anneaux en 1954, puis avec les publications posthumes dues à Christopher Tolkien – le Silmarillion en 1977, l’immense archipel de Home de 1983 à 1997 – enfin, maintenant, la toute récente publication des Enfants de Húrin par Adam Tolkien. Voilà encore, me semble-t-il, un trait spécifique inédit dans l’histoire de la littérature occidentale, que cette lignée qui va du père au petit-fils, et où le fils – Christopher Tolkien – a joué un rôle dans la mise en œuvre du Légendaire dès sa jeunesse, par son écoute attentive et par son apport à l’établissement de la cartographie de la Terre du Milieu. En second lieu, le Légendaire de Tolkien est exceptionnel par la plurivalence – plutôt que l’ambivalence – de son statut : certes, Tolkien imagine – ou plutôt explore, si l’on entre dans la logique narrative mise en œuvre par le Légendaire - un univers fictionnel qui déploie le tableau de temps immémoriaux ; un univers fictionnel rempli de personnages appartenant à des races multiples dont le statut ontologique diffère considérablement ; un univers, aussi, rempli de lieux prestigieux ou terribles, mais que l’on ne trouve sur aucune carte de notre monde actuel ; et pourtant, ces mondes anciens sont présentés comme des strates antérieures de « notre » monde - et non pas comme des mondes « autres », qui relèveraient de la pure fantaisie ou de la science-fiction. Et cet univers singulier se déploie, semblable en ceci à la fiction arthurienne du Moyen Age littéraire français, sur le double registre du merveilleux et de l’héroïque, la chronique des guerres menées par les Valar contre Melkor ou des guerres intestines entre les Elfes faisant pendant à des récits où la merveille est présente, d’une façon d’ailleurs plutôt discrète, le plus souvent concentrée autour d’objets magiques. Exceptionnel enfin est le cadre global du Légendaire puisque, fait unique à notre connaissance dans toute l’histoire de la littérature, ce cadre inclut toute l’étendue du temps et de l’espace, et même au-delà, puisqu’il englobe le stade de la conception de l’univers avant sa création, et qu’il envisage, après la fin du monde, la perspective d’un nouveau grand chant créateur.

Pour autant, le Légendaire ne se présente pas comme un bloc, et, au fil de son exploration et de sa mise à jour par J.R.R. Tolkien, il se structure selon une succession d’Âges qui présentent chacun leur propre organisation spatio-temporelle. Nous prendrons, comme outil opératoire de notre lecture, le concept de « chronotope », forgé par Mikhaïl Bakhtine dans le contexte des formalistes russes, école qui a trouvé son prolongement, dans les années soixante, chez les sémioticiens soviétiques de Tartu, au premier rang desquels se place l’œuvre de Iouri Lotman. Cette notion de « chronotope », étude de la structure de l’espace et du temps propre à une œuvre ou à un genre littéraire, ne doit pas s’entendre dans un sens trop étroit ; outre la structuration du temps et de l’espace, qui sont certes fondamentales, le chronotope englobe toute une série d’aspects qui qualifient tel ou tel type de narrativité : nature des personnages, type de décor, type d’action. Il convient surtout, nous semble-t-il, de bien saisir ce qui constitue ce qu’on pourrait appeler le « foyer organisateur » d’un chronotope, la marque typique de tel ou tel univers fictionnel, ainsi que sa tension dynamique, son orientation propre. Si l’on prend par exemple, l’univers arthurien - tel qu’il se présente dans les romans en vers de la fin du XIIe siècle, mais surtout dans le roman en prose du premier tiers du XIIIe siècle, où ce genre atteint sa plénitude avec le Lancelot-Graal – le foyer organisateur est constitué par l’institution de la Table Ronde autour du roi Arthur et de la reine Guenièvre, avec le jeu constant d’aller et retour des chevaliers entre la périphérie que constitue la forêt ou les îles, lieux de l’aventure et de la mise à l’épreuve, et le centre où l’on se réunit périodiquement, généralement à la Pentecôte, pour les grandes fêtes solennelles au cours desquelles le roi Arthur se présente en majesté, portant couronne. La tension dynamique, ici, nous paraît double, à la fois cyclique et eschatologique : elle tient aux aventures singulières dans lesquelles s’engagent les meilleurs parmi les chevaliers de la Table Ronde, et qui suscitent souvent des quêtes collectives pour retrouver celui dont le roi constate l’absence lors d’une des fêtes solennelles de la cour ; mais elle relève aussi de l’aventure collective qui est la plus haute quête, celle du Graal, dont l’accomplissement entraîne toutefois le déclin du monde arthurien, dont les gloires crépusculaires ne suffisent à empêcher la catastrophe finale.

Qu’en est-il, à ce propos du Légendaire ? Tout d’abord, si on le prend dans sa globalité, sans tenir compte des spécificités de chaque Age, il nous semble que l’on pourrait assigner comme « foyer organisateur » les rapports entre le Royaume béni de Valinor et la Terre du Milieu, conjointement d’ailleurs au thème de la diffraction de la lumière, si magistralement étudié par Verlyn Flieger. Au fil des Âges, la lumière primordiale, toujours présente essentiellement - fût-ce au fond du regard de Gandalf dans les pires moments de la Guerre de l’Anneau ou dans le bref scintillement d’une étoile observé par Sam Gamegie engagé dans l’aride pérégrination en Mordor – tend à se retirer de la Terre du Milieu, que les Elfes quittent eux aussi en passant par les Havres Gris ; et dans la même logique involutive, la distance entre la Terre du Milieu et le Royaume béni s’accroît, les communications se distendent jusqu’à presque disparaître sauf d’exceptionnelles rencontres, comme l’apparition d’Ulmo à Tuor sur les rivages de Vinyamar ou comme l’accueil d’Eärendil à Valinor. Il y a là un schéma classique d’involution temporelle que l’on peut observer également à propos de la légende du Graal et de son retrait du monde, d’abord sur un plan horizontal, d’Occident en Orient, puis sur un plan vertical, avec l’élévation du Graal saisi par une main céleste, qui fait écho à l’engloutissement d’Escalibor, l’épée d’Arthur, dans un lac où une main reprend ce symbole de souveraineté. Ce thème du retrait du Graal hors du monde a été interprété par René Guénon, dans les Symboles fondamentaux de la Science sacrée, comme une image du retrait de centres spirituels dont l’influence bénéfique ne trouve plus à s’exercer dans un monde envahi par des forces ténébreuses. Dans le Légendaire de Tolkien, le retrait de Valinor correspond à une même logique. Quant à la tension dynamique qui anime le Légendaire pris dans son ensemble, elle tient dans cette logique involutive qui doit conduire à une fin du monde cataclysmique à la suite d’une ultime bataille, sur le modèle du Ragnarök scandinave.

Mais ce qui donne au Légendaire toute sa complexité et en même temps toute sa richesse suggestive, c’est qu’il ne se réduit pas à ce mouvement général et que chaque Age possède son chronotope particulier. Le Premier Age s’organise autour de la polarité entre Valinor, la demeure des Valar - êtres dont le statut oscille, dans l’esprit de Tolkien, entre celui des dieux du panthéon gréco-romain de l’Antiquité et celui des archanges dans la tradition chrétienne – et la Terre du Milieu, elle-même scindée, dans une coupure nord-sud, entre Angband, la forteresse de Morgoth, et les terres du Beleriand, habitées par les Elfes après leur éveil au bord du lac de Cuiviénen, puis par les Hommes, après leur apparition au jour même de la première aurore du Soleil. En dépit de la foisonnante richesse des aventures et des personnages, ce premier Age trouve son unité spatio-temporelle dans le Beleriand où se sont établis les trois royaumes elfiques de Gondolin, de Nargothrond et de Doriath, et dans les trois gestes héroïques de Túrin, de Tuor et de Beren qui aboutiront à la chute de ces royaumes sous les assauts des forces ténébreuses de Morgoth. Le « foyer organisateur » de cet Age est constitué par les Silmarils, forgés par Fëanor et auxquels s’attache une malédiction qui entraînera la ruine du Beleriand. C’est autour de l’image des trois Silmarils rendus aux éléments – la terre, la mer et l’air – que s’achève le Silmarillion, dont le titre même indique que ces joyaux sont au cœur du premier Age, de même que l’Anneau de pouvoir sera au centre du Troisième Age. La tension dynamique est celle de la malédiction, de la prophétie et de son accomplissement final. Il paraît difficilement concevable de séparer, dans la cohérence de ce chronotope du Premier Age, les trois gestes de Túrin, de Tuor et de Beren – et en particulier les deux premières, qui ont pour thème la chute de Gondolin et celle de Nargothrond. Un des moments forts où s’articule l’ensemble de ces récits est celui où les deux cousins se croisent sans se reconnaître, chacun allant vers son destin, et chacun étant également porteur du destin collectif d’un royaume elfique. Ce premier Age se caractérise par une tonalité héroïque et, conformément à une doctrine des styles qui remonte à l’Antiquité et qui a été reprise et développée au Moyen Age par Dante, Tolkien a eu tendance à traiter cette partie du Légendaire dans un style élevé, notamment dans le Livre des Contes perdus, dont la traduction en français, par Adam Tolkien, rend admirablement les effets voulus d’archaïsme. On peut en effet, très schématiquement, préciser que le Premier Age fait l’objet d’une double approche narrative, dans le Silmarillion et dans le Livre des Contes perdus. Selon cette version antérieure, les événements du Premier Age sont inclus dans le récit-cadre des navigations d’Eriol, et le « foyer central » est alors occupé par le lieu même où s’énonce le récit, la Chaumière des Jeux perdus, foyer rayonnant des légendes de temps immémoriaux que transmettent les chansons qui ouvrent ce lieu clos et délicieux aux dimensions épiques du monde et aux aventures les plus palpitantes. En ce sens, d’ailleurs, la « Chaumière » préfigure l’une des fonctions narratives de la Comté dans les récits de la Guerre de l’Anneau : permettre au lecteur invité à se hausser au niveau altier et exigeant de l’épopée de trouver une possible identification avec un lieu protecteur, relevant d’un registre idyllique, plus proche de ses conditions ordinaires d’existence.

Dans le Second Age, l’île de Númenor est au cœur d’un monde bouleversé à la suite de la grande guerre menée par les Valar contre Morgoth, désormais jeté dans le Vide extérieur. Númenor occupe une position centrale entre la Terre du Milieu - d’où le Beleriand a disparu mais où vont apparaître les royaumes qui joueront un rôle central durant le Troisième Age, Arnor et Gondor – et le Royaume béni de Valinor duquel a été rapprochée l’île solitaire de Tol Eressëa, lieu de refuge des Elfes. Désormais, les Hommes vont tendre à imposer leur prépondérance sur la Terre du Milieu, grâce aux navigations des Númenoréens. La forme même de l’île de Númenor, une sorte d’étoile à cinq branches, évoque par la symbolique des Nombres ce rayonnement nouveau des Hommes. La tension dynamique propre à cet Age est celle de la lente montée d’une puissance ténébreuse désormais incarnée par Sauron, qui, à la différence de Morgoth, vise à imposer son pouvoir sur les âmes et les esprits plus encore que sur la matière et sur les corps. La séduction de Sauron sur les Númenoréens jouera du désir qui habite ces derniers de devenir immortels à l’image des Valar, alors qu’ils ont reçu en récompense de leur fidélité lors des guerres contre Morgoth le don d’une exceptionnelle longévité. La progressive perversion des Númenoréens qui les conduit à vouer un culte au Seigneur Ténébreux sera la cause de leur perte et de la submersion de Númenor par laquelle s’achève le Second Age, évoquant la fin de l’Atlantide. Cette fois, la structure même du monde est bouleversée de fond en comble, la rotondité de la Terre empêche désormais toute communication avec le Royaume béni – si ce n’est par la « voie droite » qu’emprunteront, à la fin du Troisième Age, Frodo et les porteurs des trois Anneaux elfiques.

Chacun des Âges est présenté, dans le Légendaire, selon des modalités narratives distinctes. Un récit continu et chronologique couvre quasiment l’entièreté du Premier Age. Le Second Age se présente comme un « archipel » de récits fragmentaires qui ont été recueillis dans les Contes et Légendes inachevés, alors que la part du récit qui lui est consacrée dans le Silmarillion est fort réduite. Pour le Troisième Age, l’accent est placé sur la phase finale, la Guerre de l’Anneau, qui conduit à la chute de Sauron et au couronnement d’Elessar ; le Seigneur des Anneaux éclaire les événements en cours par le biais de récits rétrospectifs ou de chansons qui se rapportent soit aux débuts du Troisième Age, soit aux Âges antérieurs. Les chansons ont ici une fonction essentielle, en tant que véhicule de la mémoire de temps immémoriaux, fonction que l’on pourrait rapprocher de celle du rêve qui permet l’accès à la Chaumière des Jeux perdus dans le Livre des Contes perdus. Le « foyer organisateur » du Troisième Age nous paraît être la confrontation entre le Gondor et le Mordor, qui se font face dans la carte de la Terre du Milieu, confrontation qu’évoque d’ailleurs le titre de la seconde partie du Seigneur des Anneaux, « Les deux Tours ». Tout s’organise autour de la polarisation entre les puissances de l’Ombre qui croissent et la résistance des êtres de lumière que symbolise la Compagnie de l’Anneau guidée par Gandalf avant son éclatement aux abords des chutes du Rauros. La tension dynamique repose sur l’équipée de Frodo qui conduit quelques Hobbits aventureux à quitter le cocon protecteur de la Comté pour se hausser - afin de permettre la survie de ce petit monde auquel ils sont si attachés – jusqu’au vaste monde où se déploie le grand affrontement épique. Si le déplacement d’ouest en est jusqu’à Fondcombe rappelle l’équipée précédente de Bilbo, le grand tournant se produit lorsque la Compagnie de l’Anneau prend la route du sud, qui conduira Frodo et Sam jusqu’au cœur du Mordor. Mais, du fait de la présence des Hobbits, ainsi que par l’évocation des « dernières demeures hospitalières », la tonalité propre du Seigneur des Anneaux n’est pas celle du sublime propre à la dimension épique, mais plutôt un mélange de sublime et d’idyllique, ce qui rend d’ailleurs si attachant la lecture de cette œuvre et qui permet à tout lecteur d’entrer de plain-pied dans cet univers, alors que la lecture du Silmarillion est plus aride.

Le Légendaire ne s’arrête pas, cependant, avec la fin du Troisième Age. Selon la chronologie insérée dans les Appendices au Seigneur des Anneaux, celui-ci s’achève le 20 septembre 3021, deux ans et demi après le couronnement du roi Elessar, lorsque les porteurs des trois Anneaux quittent les Havres Gris. Le Quatrième Age s’ouvre ainsi sur un monde d’où les Elfes ont disparu et que dominent désormais les Hommes. Mais de cet Age, le Légendaire ne présente que des bribes – des sortes d’îlots isolés – ce qui ne signifie pas que ces morceaux soient sans intérêt. Le récit esquissé dans The New Shadow est ainsi très prometteur et ouvre de profondes perspectives ; il met en scène des jeunes gens qui, un siècle après le couronnement d’Elessar, sont déjà suffisamment pervertis pour porter leur intérêt et leur curiosité sur les mœurs barbares des Orques. La loi de l’involution cyclique est bien à l’œuvre et, comme le laissait entendre Gandalf, la victoire sur Sauron n’est qu’un moment permettant le rétablissement temporaire d’un ordre traditionnel, voué à son tour à la dégradation et à la corruption de toutes choses en ce monde. Par delà le Quatrième Age, le Légendaire va jusqu’à explorer des périodes qui se situent dans notre monde contemporain, en particulier avec le remarquable récit The Notion Club Papers, qui met en scène des professeurs d’Oxford parmi lesquels l’un apparaît assez nettement comme une incarnation fictive de Tolkien en personne. L’auteur entrant dans sa subcréation : c’est là un reflet de ce qui est au cœur de la doctrine chrétienne, l’Incarnation du Créateur dans sa Création. Cependant, tout ce qui se rapporte aux Âges suivants la chute de Sauron demeure assez flou, inachevé, fragmentaire. Et surtout, le Légendaire se garde bien de trop préciser la suite des Âges susceptibles de rattacher le monde actuel aux Âges Anciens du Légendaire. C’est là sans doute une nécessité interne au chronotope du Légendaire, de même que le flou et les apparentes contradictions relatives à la structure du monde. Le Légendaire, il est toujours bon de le rappeler, n’est ni une œuvre théologique, ni une œuvre scientifique, même s’il comporte des réflexions d’ordre théologique, philosophique et scientifique.

Arrêtons-nous un instant. Nous venons d’esquisser, à grands traits, certains des aspects des chronotopes propres à chacun des Âges du Légendaire. Il convient de relever ici que notre approche demeure très schématique, que nous n’avons voulu saisir que le mouvement d’ensemble ; mais ce qui fait le charme inépuisable du Légendaire, ce sont aussi les détails. Il convient de rendre à Niggle sa part : une fois l’Arbre, œuvre de toute sa vie, inscrit dans son harmonie d’ensemble, n’est-il pas bon et légitime de se pencher amoureusement sur chaque feuille ? Le souci de percevoir les grandes articulations du Légendaire ne devrait pas nous priver du bonheur de la rêverie, d’une rêverie heureuse, à la Bachelard – celle par exemple à laquelle nous convie l’imaginaire géographique que Pierre Jourde a, naguère, exploré chez Tolkien, mais aussi chez Gracq, Borges et Michaux. C’est un vrai bonheur que de feuilleter, par exemple, un atlas du Légendaire, tel que celui de Karen Wynn Fonstad, sans trop chicaner sur les détails, toujours contestables, mais en prenant cet imaginaire géographique comme un tremplin pour une rêverie créatrice, qui conduit le lecteur à poursuivre l’exploration de cet univers fictionnel entreprise par Tolkien. Jusqu’à présent, parmi les épigones, ce sont des illustrateurs de grand talent – Alan Lee, John Howe, Ted Nasmith – qui ont embelli le Légendaire, sans pour autant le prolonger de façon créative. Or, le Légendaire est porteur d’une multitude de récits potentiels, il fourmille de brèves allusions à des épisodes demeurés en dehors du récit ; il laisse en blanc – comme sur les cartes du monde encore au milieu du XIXe siècle – de vastes zones, aussi bien dans l’espace que dans le temps. Sans doute, cette alternance du plein du récit et du vide narratif est-elle un des éléments constitutifs du chronotope du Légendaire.

Il en va de même aussi en ce qui concerne la complémentarité des textes narratifs et des textes « encyclopédiques » qui portent sur les langues, sur les coutumes et les mœurs, sur la philosophie et la métaphysique. Il existe une forte tendance du Légendaire à évoluer vers une saisie globale de l’univers fictionnel, à en proposer une « histoire totale », au sens où les historiens de la nouvelle école, tels que Fernand Braudel, ont pu le faire en France. N’oublions pas que Tolkien était contemporain du grand historien des civilisations que fut Arnold J. Toynbee, qu’il a pu croiser à Oxford où il enseignait également. Avec cette tendance à transformer l’univers fictionnel en univers secondaire, doué d’une vie aussi intense, si riche, et avec des potentialités aussi multiples que le monde réel, le subcréateur doit se faire lui-même non seulement narrateur, mais également historien, géographe, ethnologue, artiste. Tout cela, Tolkien le fut pleinement, comme en témoigne, par exemple, son œuvre picturale si variée, présentée par Christina Scull et Wayne Hammond. Cette visée « totalisante » du Légendaire peut être mise en rapport avec ce que fut l’évolution même de la littérature durant les derniers siècles du Moyen Age, en tout cas dans son foyer le plus riche, en France. En effet, si l’on prend la littérature arthurienne, la tendance a été de plus en plus à la constitution de vastes cycles englobant des univers fictionnels au départ séparés. Cela commence avec le Lancelot-Graal, qui regroupe la matière de deux romans en vers de Chrétien de Troyes, le Chevalier de la Charrette et le Conte du Graal. Le Tristan en prose vient arrimer la légende des amants de Cornouailles à la matière arthurienne. Un siècle plus tard, dans le Hainaut, le Perceforest propose une synthèse englobant l’histoire d’Alexandre et celle du roi Arthur et de la Table Ronde, dans le cadre d’un récit qui touche à la fois au thème de la grandeur et du déclin des empires et à celui des progrès de la religion conduisant du paganisme antique à la révélation chrétienne. Si l’on quitte la matière arthurienne, on retrouve une même tendance totalisante très marquée dans le théâtre des Mystères de la Passion du XVe siècle, qui culminent dans les œuvres d’Arnoul Gréban et de Jean Michel. Ici, le chronotope est celui de l’histoire du Salut, depuis la Chute d’Adam et Ève au Jardin d’Éden jusqu’à la Passion du Christ, la Résurrection et la Pentecôte.

On pourrait penser que de telles visées totalisantes sont peut-être propres à des périodes de déclin ou de transition, lorsqu’une civilisation prend conscience, plus ou moins confusément, de sa fragilité et de la possibilité d’un effondrement. En ce sens, l’amitié qui a lié J.R.R. Tolkien et le P. Louis Bouyer, auteur du Prélude à l’Apocalypse ou les Derniers Chevaliers du Graal, n’est pas le fait d’un simple hasard, mais témoigne peut-être d’une affinité en profondeur quant au sentiment de la « fin d’un monde ». Et il en va de même de la parenté spirituelle que nous avons décelée, dans notre ouvrage Le Chant du Monde, entre l’œuvre de Tolkien et celle du peintre et compositeur lituanien M.K. Čiurlionis : ce dernier pressentait l’imminence d’une catastrophe qu’il n’a pas connue, étant mort en 1911 à l’âge de 36 ans, mais que Tolkien a traversée par deux fois, en tant que combattant lui-même sur le front de la Somme en 1916, puis en tant que père d’un fils engagé dans les combats de la Seconde Guerre mondiale. Mais il convient de préciser que le Légendaire, malgré la tonalité souvent sombre et terrible des récits qu’il renferme, n’est en aucune manière une œuvre accablante, portant au désespoir. Bien au contraire, le Légendaire est traversé par la lumière très diffuse d’une espérance qui réside dans la certitude de la bienveillance infinie du Créateur, de l’Unique, Ilúvatar, qui est un Père pour les Elfes comme pour les Hommes. L’élément tragique, inscrit dès le Grand Chant des Ainur du fait de la discordance de Melkor, demeure jusqu’au bout, mais il n’a pas le dernier mot. La fin d’Arda, inéluctable, ne sera pas la fin de toutes choses, mais l’ouverture à un nouveau Grand Chant, auquel seront appelés à participer les Elfes, les Humains et peut-être aussi les Nains.

Charles Ridoux]/

[/Amfroipret, juin 2008