Pèlerinage en Russie

Juin 2004

Mardi 18 mars 2008, par Charles RIDOUX // 5. Tradition

 Afin de répondre à une demande du Père Bart, je vais essayer de mettre par écrit quelques éléments du témoignage qu’il m’a été donné de faire lors de la réunion de synthèse qui clôturait, à Saint-Pétersbourg, le pèlerinage en Russie organisé par le Père Philippe de Sainte-Croix, auquel ont participé huit membres de notre paroisse Saint-Martin et Saint-Silouane de Bruxelles.

On a souvent tendance à projeter des images ou des idées préconçues sur ce que doit être (selon nos vues humaines) une expérience spirituelle, qu’il s’agisse d’une liturgie, d’un carême, d’une confession ou de toute autre forme de notre vie religieuse. Or notre pèlerinage en Russie présentait un caractère quelque peu insolite, dans le sens qu’il s’est effectué tout entier dans un cadre touristique fortement marqué, parfois même ressenti comme pesant ; ce fut le cas notamment à Moscou, où nous étions hébergés dans le colossal hôtel Rossia, construit au temps de Khrouchtchev sur le modèle du Palais des Congrès du Kremlin et destiné à accueillir les délégués aux congrès du parti communiste de l’ex-URSS : voilà donc dès le départ nos pèlerins installés dans un antre bien particulier ! Mais le cadre touristique, qui aurait pu être vécu comme une chaîne emprisonnant les pèlerins dans un carcan mondain et terrestre, s’est avéré plutôt fonctionner comme l’anneau d’un collier permettant à chacun de recueillir chaque jour des perles spirituelles tout au long de cet « Anneau d’Or » constitué par les vieilles cités du nord de la Russie : Souzdal, Kostroma, Iaroslav, Serguéi Possad, Novgorod.

Ainsi, notre voyage en Russie a-t-il été, malgré les apparences, un véritable pèlerinage. Deux lignes de force ont, me semble-t-il, orienté notre longue pérégrination durant laquelle nous avons accompli en une semaine des centaines de kilomètres à travers un paysage frappant avant tout par son immensité et par la présence constante de la forêt – dans laquelle, à ma grande joie, une participante à ce pèlerinage a témoigné avoir senti la modalité propre de la présence de Dieu sur la terre russe.

La première orientation spirituelle de notre pèlerinage répondait aux vues des organisateurs, puisqu’il était prévu que nous ferions connaissance avec la personnalité du Père Alexandre Men, avec son œuvre et peut-être avec certains de ceux qui tentent de la prolonger aujourd’hui en Russie même, après son tragique assassinat le 9 septembre 1990. Cette rencontre, qui marqua le point culminant de notre pèlerinage, fut préparée dès le départ par la Divine Liturgie à laquelle nous assistâmes dans le centre de Moscou, dans une église où nous eûmes le bonheur de partager la prière fervente d’une assistance nombreuse et de recevoir des paroles d’amitié de la part d’un prêtre desservant de cette paroisse fondée à l’initiative de disciples du Père Alexandre Men. Un de nos compagnons de pèlerinage, Pierre, nous fit ensuite, durant une soirée, un exposé chaleureux sur la vie et l’œuvre d’Alexandre Men. C’est après notre passage au plus haut lieu saint de la Russie, à Serguéi Possad où l’on vénère les reliques de saint Serge de Radonège qui établit en ce lieu son ermitage, qu’il nous fut donné d’approcher enfin de plus près les lieux où vécut le Père Alexandre Men. D’abord aux abords de la maison où il vivait et sur le lieu de son assassinat où a été élevée une église. Après nous être recueillis en ce lieu, nous avons rejoint, dans la banlieue de Moscou, la paroisse de Pouchkino où il officiait et nous avons chanté une nouvelle panykide sur sa tombe. Ce fut sans doute un moment très émouvant que d’être accueillis là par un prêtre de cette paroisse qui a évoqué devant nous la personnalité spirituelle d’Alexandre Men et le rôle qu’il a joué en Russie lorsque, après un regain de persécution religieuse au moment même où Gorbatchev faisait une ultime tentative pour sauver le régime communiste en essayant de le réformer, la liberté d’expression s’est finalement imposée et où la soif spirituelle de nombreux Russes les a rendus avides d’écouter les paroles de vie transmises par ce prêtre à la fois ancré dans la foi orthodoxe et ouvert aux inquiétudes du monde. Je dois dire que je ne partageais pas la passion exprimée par certains à l’égard du Père Alexandre Men, car il me semble important pour nous autres, orthodoxes d’Europe occidentale, de prendre en considération tous les courants de pensée qui traversent aujourd’hui le monde orthodoxe russe sans nous identifier à priori à l’un ou l’autre d’entre eux. Mais je ne manquerai pas, dans les années qui viennent, de lire les œuvres d’Alexandre Men et je demeure touché en mon cœur par la clarté des iconostases de l’église de Pouchkino et par la ressemblance avec la simplicité et la ferveur de nos paroisses occidentales.

Icône de la Mère de Dieu de Tikhvinsk (Komsomolskaïa Pravda, 24 juin 2004)

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 Mais il y eut une seconde orientation spirituelle à ce pèlerinage, tout à fait imprévue, et qui fut un véritable cadeau du Ciel. Sans le savoir, nous avons accompagné le retour en Russie d’une icône de la Mère de Dieu qui faisait retour chez elle, à Tikhvine près de Saint-Pétersbourg, après une absence de soixante ans. Elle était là à Moscou, dès notre arrivée, et certains d’entre nous purent assister à l’imposante procession qui traversait le dimanche soir la Place Rouge, alors qu’elle était accueillie par le patriarche Alexis et par des groupes de fidèles priant dans les rues avoisinantes : spectacle à peine croyable en ce lieu naguère encore réservé aux défilés militaires devant le mausolée de Lénine et sous le regard des dirigeants communistes. Une semaine plus tard, nous avons retrouvé la Vierge de Tikhvine à Saint-Pétersbourg, d’abord à la Laure Alexandre Nevski, à la périphérie de la ville, puis le dimanche matin à la cathédrale de Kazan. A la suite de circonstances imprévues, nos deux prêtres avaient décidé de nous emmener à la Divine Liturgie dans cette cathédrale qui donne sur la fameuse Perspective Nevski ; quelle surprise de retrouver là, au milieu d’une foule d’environ dix mille fidèles, l’icône de la Vierge qui témoignait de la vivacité de la foi orthodoxe sur la terre russe et qui porte l’espérance d’un rayonnement spirituel et d’une prospérité matérielle de la Russie épuisée par près d’un siècle d’épreuves que les Européens d’Occident ont souvent peine à imaginer.

Cette Russie, pauvre sur le plan matériel mais riche cependant de potentialités intellectuelles et spirituelles, nous l’avons parcourue au long d’une pérégrination en car qui nous a conduits dans les villes de « l’Anneau d’Or », au cœur de la vieille Russie d’avant l’invasion mongole - qui a brisé pour près de trois siècles l’élan civilisateur de la Russie kiévienne et novgorodienne en contact avec Byzance dans le sud et avec les villes commerçantes de la Baltique et de la Hanse, jusqu’à Anvers, Bruges et Londres dans le nord. Loin des capitales, c’est dans des monastères ou dans des églises en bois que nous avons pu nous recueillir et c’est peut-être là que chacun des pèlerins a eu l’occasion de recevoir une grâce appropriée aux besoins de son âme. Pour moi, j’ai été très ému de la célébration d’une panykide à l’intention d’une chrétienne défunte en Belgique dans une église en bois aux abords du monastère saint Hypati de Kostroma ; ce monastère est le berceau de la dynastie des Romanov, c’est là, qu’en 1613, les boyards venus de Moscou jusque sur les bords de la Volga ont imploré la mère du jeune Michel, alors adolescent, de donner son fils au pays afin que la Russie, après un Temps des Troubles où elle faillit périr, retrouve avec son Tsar un protecteur et un rassembleur. Je n’oublie pas non plus le sentiment de paix qui se dégage de Souzdal avec ses cinq monastères éparpillés dans la campagne sur des collines au pied desquelles serpente une petite rivière : je rêve au long hiver studieux qu’il serait possible de passer là dans une des isbas qui longent la clôture du monastère de la Déposition du Manteau de la Vierge où vit une communauté de moniales. Novgorod aussi, demeure une étape inoubliable, par l’ambiance paisible et priante du monastère des moniales visité le matin, après un voyage en train de Moscou vers cette cité marchande du Nord ; également par un signe inattendu, au monastère Saint-Georges, de saint Nicolas, si cher au cœur du Père Bart.

Ce que nous avons côtoyé, en ces quelques journées denses de pèlerinage, c’est une sainte Russie en train de renaître : partout des églises récemment construites ou en réfection, dont les bulbes dorés brillent au soleil. Quelle est exactement l’ampleur de ce renouveau de la foi orthodoxe en Russie, où pullulent par ailleurs toutes sortes de sectes et où perdure, après soixante-douze ans de communisme, une culture athée et matérialiste renforcée par l’imitation des modes de vie occidentaux ? Il faudrait bien plus qu’un bref passage comme le nôtre pour répondre à ces questions. Toujours est-il qu’en Russie les Européens de l’Ouest, qu’ils soient ou non orthodoxes, sont confrontés à une véritable altérité : voilà une excellente occasion de mettre en pratique les idéaux si hautement proclamés de tolérance et d’écoute de l’autre !

Le plus important, peut-être, c’est que, grâce à ce pèlerinage, nous avons pu non seulement prier pour des Russes et pour la sainte Russie, mais que l’occasion a été donnée également à des Russes de prier pour nous et pour nos Églises orthodoxes installées en Occident. S’il est bon que nous prenions conscience de l’altérité de la Russie par rapport à l’Europe occidentale, il est hautement désirable que les chrétiens de Russie approfondissent la conscience de l’universalité de la foi orthodoxe dans le monde. 

Charles Ridoux
Le 24 août 2004
 

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Saint-Silouane – Semaine Radieuse 2005 

 Il arrive parfois que les désirs de notre cœur soient exaucés avant même qu’ils aient eu l’occasion d’être clairement formulés. J’avais la vague intention, s’il m’était possible de m’entretenir avec le Père Siméon, de l’interroger sur la foi orthodoxe dans la Russie actuelle. Or, à peine arrivé au monastère, comme j’attendais dans un petit salon d’accueil de pouvoir m’installer dans une cellule, voici que tombe entre mes mains le livre du Père Alexandre Men, Le Christianisme ne fait que commencer. J’ai lu d’abord l’article qui a donné son titre général à ce livre, puis les homélies du Père Alexandre m’ont accompagné jusqu’à la fin de ce séjour. Ainsi, j’ai parcouru en quelques heures presque tout le cycle liturgique d’une année, et j’ai pu entrer dans la vie spirituelle qui fut celle des fidèles de ce prêtre en un temps où sévissait encore en Russie, jusqu’à la fin des années 1980, une cruelle persécution contre les chrétiens. Ainsi, pour moi, ce séjour paisible et lumineux au monastère Saint-Silouane durant la Semaine Radieuse, s’est effectué en continuité de notre pèlerinage en Russie l’an dernier. Mais notre vie tout entière n’est-elle pas un long pèlerinage qui nous conduit, par des voies souvent surprenantes, jusqu’à la rencontre – à la fois redoutable et tant espérée – avec le Haut Maître ? 

Le 17 mai 2005