Hommage à Jean Phaure - Trois témoins de la Tradition : Jean Phaure, Raoul Auclair, Vlaicu Ionescu

Conférence à Paris le 23 novembre 2003

Mardi 18 mars 2003, par Charles RIDOUX // 5. Tradition

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Trois témoins de la Tradition

Voici un an, le 13 octobre 2002, Jean Phaure nous a quittés pour naître au ciel. Le 13 octobre, c’est le jour anniversaire des apparitions de Fatima, qui tiennent une place éminente dans les conceptions eschatologiques développées dans l’œuvre de Raoul Auclair. Et Henri Bodard, dans une brève notice sur Jean Phaure parue dans la revue Atlantis, rapproche ce départ de celui de Vlaicu Ionescu, auquel Jean Phaure venait de rendre un dernier hommage publié dans ce même numéro d’Atlantis [1]. Pour nous, depuis notre rencontre avec Jean Phaure en novembre 1986, lors du colloque organisé par Louis Pauwels en l’honneur du centième anniversaire de la naissance de René Guénon, ces trois auteurs – Jean Phaure, Raoul Auclair et Vlaicu Ionescu – ont toujours été intimement associés dans nos lectures comme trois témoins de la Tradition particulièrement attachés, durant la seconde moitié du XXe siècle, à mettre en lumière la dimension eschatologique de notre temps. Aussi notre hommage à Jean Phaure prendra-t-il la forme d’une triple évocation des destins croisés de ces trois exégètes inspirés qui ont, chacun à sa façon, attiré l’attention de leurs lecteurs – des décennies avant l’événement – sur l’importance de l’année 1989 et sur la chute du communisme en Russie : Jean Phaure en scrutant les cycles planétaires et les grandes concentrations planétaires auxquelles les astrologues donnent le nom de « doriphories », Vlaicu Ionescu en se faisant l’interprète de l’extraordinaire vision prophétique de Nostradamus relative à « l’Ère Prolétaire » (qui englobe toute la période comprise entre le début de la Révolution française et la fin du communisme en Russie), Raoul Auclair en scrutant à la lumière des Nombres sacrés les développements de la prophétie de Daniel tout au long d’un cycle de 2520 ans qui s’est achevé en 1917 ainsi que les 72 ans qui vont de 1917 à 1989.

Le moment providentiel

Si l’on considère l’existence de nos trois témoins de la Tradition, on observe que chacun d’eux a connu, de manière plus ou moins frappante, un moment providentiel, une sorte d’illumination spirituelle. Il semble que pour Jean Phaure, cela se soit passé au moment de sa rencontre avec l’œuvre de René Guénon. En tout cas, lors du colloque organisé à l’occasion du centenaire de la naissance de Guénon, Jean Phaure citait, en le faisant sien, le témoignage de Luc Benoist, un des proches de Guénon, collaborateur de la revue Études Traditionnelles :

« J’ouvrais par hasard un livre signé du nom inconnu de René Guénon. Je sentis aux premières pages qu’il m’apporterait ce que je cherchais. Il fut le messager du bonheur. J’avais compris, et comprendre, pour certains, c’est le bonheur. (…) Je jouissais du calme de l’intelligence satisfaite à qui s’ouvre la voie désirée d’un nouveau développement possible. » [2]

Providentielle fut aussi, sans doute, pour Jean Phaure, sa rencontre, à l’âge de trente-trois ans, avec Jacques d’Arès qui lui a généreusement ouvert les portes de la revue Atlantis et l’a incité à entreprendre son grand ouvrage Le Cycle de l’Humanité adamique. Il ne semble pas que Jean Phaure ait été particulièrement gêné par les incompatibilités – et d’humeur et de doctrine – entre ces deux grandes références qu’étaient pour lui René Guénon et Paul Le Cour ; sans doute a-t-il glané chez l’un et chez l’autre les éléments qui correspondaient à sa vocation propre de poète et de métaphysicien spécialement tourné vers les domaines de la géographie sacrée et de la cyclologie traditionnelle, laissant dans l’ombre d’autres questions doctrinales autour desquelles s’affrontaient ces deux esprits dont il lui répugnait sans doute de choisir l’un au détriment de l’autre.

Vlaicu Ionescu était, lui aussi, un lecteur de Guénon dès sa jeunesse, se référant d’ailleurs à certains aspects de l’ésotérisme moderne peu conformes à la stricte doctrine traditionnelle. Il a témoigné, dans son dernier ouvrage en français où il dialogue avec Marie-Thérèse de Brosses, d’une sorte d’illumination qu’il a connue alors qu’il s’interrogeait sur sa carrière :

A l’âge de vingt et un ans, en faisant les exercices spirituels de Rudolf Steiner, j’ai eu une expérience mystique au cours de laquelle j’ai demandé à cet « être intérieur » qui communiquait avec moi comme mon alter ego ce que je ferais de ma vie. (Je rêvais à l’époque d’être un grand peintre). A mon profond étonnement, il m’a répondu : « Tu seras une sorte de Nostradamus ». Pour moi, Nostradamus, ce n’était qu’un nom, mais ce jour-là naquit mon intérêt pour ce personnage hors du commun - un intérêt qui allait se transformer en passion. [3]

Mais c’est chez Raoul Auclair que l’on rencontre, de la manière la plus spectaculaire, une véritable illumination qu’il eut en 1941, à l’âge de 35 ans, à la terrasse d’un café à Marseille. Le temps d’une fraction de seconde, une illumination lui a fait comprendre qu’il aurait à écrire sur la « connaissance divine » et que cette connaissance lui serait, en quelque sorte, révélée au fil de l’écriture. On peut ajouter aussi comme des signes d’une orientation providentielle de sa vie et de son œuvre les propos de Marthe Robin qui lui avait dit qu’il avait une mission à remplir et le fait que sa communion solennelle eut lieu le 13 mai 1917, jour de la première apparition de Marie à Fatima, qui vient comme marquer du sceau marial sa destinée terrestre. Marie-Paule, la fondatrice de l’Armée de Marie, association à laquelle Raoul Auclair fut attaché durant ses dernières années, apporte un témoignage très précieux et détaillé à propos de cette illumination ; elle rapproche notamment ce phénomène de l’embrasement semblable que connut, au XIIe siècle, sainte Hildegarde de Bingen :

« A l’âge de 42 ans et 7 mois, une lumière et un éclat éblouissant, me venant du ciel entr’ouvert, pénétra tout mon esprit, tout mon cœur et tout mon être… Et tout à coup, j’eus l’intelligence des Psaumes, des Évangiles et des autres livres catholiques, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament. » [4]

Marie-Paule précise que c’est à partir de ce jour que Raoul Auclair, qui de longues années durant garda le plus grand secret sur son illumination, entreprit la rédaction de son Livre des Cycles, dont il écrivit les 144 chapitres tout d’un trait, sans calcul et sans recherche.

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Né le 4 mars 1906 dans l’Indre, Raoul Auclair sera attaché, à partir de 1941, à la radio française et se fera connaître par une série d’émissions consacrées aux apparitions mariales. Après la Seconde Guerre mondiale paraissent ses premiers ouvrages qui éclairent le sens de l’histoire à la lumière des prophéties : Le Livre des Cycles (1947), Le Crépuscule des Nations (1949) et Les Centuries de Nostradamus (1958). 1967 semble marquer une étape importante dans sa carrière d’écrivain. En cette année, les éditions Beauchesne publient les textes sur les apparitions de Marie que Raoul Auclair a écrits pour l’ORTF dans un recueil intitulé : Les Épiphanies de Marie. Raoul est le premier à y souligner le caractère eschatologique des grandes apparitions de la Vierge Marie. Pendant les dix années qui suivent, Raoul Auclair produit de nombreuses œuvres à caractère eschatologique et marial : Kérizinen (1968) ; La Prophétie des Papes (1969) ; La Fin des Temps (1973) ; Histoire et Prophétie (1973), livre couronné par l’Académie Française ; Prophétie de Catherine Emmerich pour notre Temps (1974) ; Le Jour de Yahvé (1975) ; une réédition revue et augmentée des Centuries de Nostradamus (1975) et Mystère de l’Histoire (1977).

Jean Phaure, étant de ceux qui suivent avec attention le développement de cette œuvre, écrit dans Atlantis :

D’un livre à l’autre, Raoul Auclair continue d’élaborer la plus magistrale et la plus actuelle exégèse des apocalypses de Daniel et de saint Jean. Actuelle, oui, car bien des aspects de la crise que nous traversons aujourd’hui s’éclairent magistralement à cette lecture. Et ceci par l’harmonie d’un style à la fois précis et musical que nous apprécions depuis plusieurs années.

L’abbé André Richard, directeur de L’Homme Nouveau, commente en ces termes les Épiphanies de Marie en juillet 1967 :

L’auteur, Raoul Auclair, n’est ni un théologien, ni un exégète de profession. C’est un laïc qui mange, mâche et rumine le pain de l’Écriture, à la manière d’un Claudel, et comme peut le faire le plus humble chrétien, sans aucun mépris pour les théologiens ou exégètes de profession, mais avec la liberté de l’enfant de Dieu, et dans l’esprit de l’Église

En septembre 1976, après la mort de son épouse survenue quelques mois plus tôt, Raoul offre ses services à l’Armée de Marie, dont il deviendra oblat le 15 août 1981. ». Tous les articles de Raoul parus dans L’Étoile, organe de cette association, seront rassemblés en deux volumes : ses écrits à caractère eschatologique dans Eschatologie de notre Temps (1982) et ses écrits mariaux dans Tous ces mystères dans le Mystère de Marie (1987). Peu de temps après son arrivée à Québec en 1978, Raoul créait sa propre maison d’édition : les Éditions Stella. Il y publie deux œuvres écrites au temps où il travaillait à l’ORTF : Sainte Catherine de Sienne (1980) et Le Secret de la Salette (1981). Le 27 novembre 1984, Raoul Auclair présente à ses lecteurs le premier tome de L’Apocalypse ; deux autres tomes suivront, le tout couvrant l’interprétation des seize premiers chapitres, mais, pour des raisons mystérieuses, la parution du tome IV n’a jamais eu lieu. En 1985, Raoul Auclair publie un autre de ses ouvrages majeurs : L’Homme Total dans la Terre Totale. Voici comment Séverin Batfroi - un des collaborateurs d’Atlantis - présente, dans Le Royaume, ce dernier livre de Raoul Auclair :

Revenant à la pureté originelle des textes sacrés, Raoul Auclair entreprend un véritable travail d’exégèse à partir des sources mêmes du mystère universel. Grâce au présent ouvrage, Raoul nous prouve que l’histoire de l’Univers et celle de l’homme sont étroitement liées, et il n’est point d’autre rédemption que celle, globale, du monde, pour laquelle l’être humain est tout à la fois le révélateur et le catalyseur.

Le 13 octobre 1987, Raoul Auclair confirme son désir de devenir Religieux Fils de Marie. Il reçoit l’habit, gardant le nom secret de Père Marie du Rosaire qu’il a pris en entrant dans la Famille des Fils et Filles de Marie. Le 8 janvier 1997, il est rappelé à Dieu, à l’âge de 90 ans et 9 mois.

Rappelons en deux mots ce qu’est l’Armée de Marie, suivant la brochure de présentation intitulée Manuel de l’Armée de Marie :

L’Armée de Marie a pour but de revivifier la vie intérieure de ses membres par la réforme personnelle pour rayonner ensuite dans un apostolat fécond. (…) L’Armée de Marie poursuit ce but par une attention à trois points particuliers, soit la dévotion eucharistique dans une liturgie authentique, la dévotion mariale selon la doctrine de saint Louis-Marie Grignon de Montfort et le service de l’Église dans le respect à son Pasteur suprême et aux autres Évêques [5] (…) L’Armée de Marie est une armée pacifique dont les armes sont la prière, l’esprit de renoncement et de sacrifice, la charité et la pratique des vertus, tout spécialement l’humilité et la pureté. L’Armée de Marie puise sa spiritualité dans les Saintes Écritures, en particulier dans les Évangiles ; les documents du Concile Vatican II – spécialement Lumen Gentium -, Signum Magnum et les encycliques ; le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge ; les œuvres de saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et saint Maximilien Kolbe.

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Si la mission de Raoul Auclair a été d’interpréter la Fin des Temps à la lumière du grand cycle de Daniel inauguré en 603 av. J.-C. avec le songe du roi Nabuchodonosor ayant la vision de la statue d’or, d’argent, d’airain et de fer que le prophète interprète comme signifiant la succession des Empires en conformité avec la doctrine traditionnelle des Quatre Ages qui se retrouvent dans maintes civilisations, Jean Phaure se présente lui-même comme un témoin d’une période qui se situe au terme de ce grand cycle de Daniel, achevé en 1917, année fatidique marquée, au mois d’octobre, par deux événements de portée eschatologique : l’avènement du communisme en Russie et l’apparition miraculeuse de la Vierge à Fatima :

Douloureux honneur que d’appartenir à une Humanité finissante qui ne sait pas sa fin prochaine, qui ne veut pas le savoir – et de le dire pourtant, car il faut qu’en cette époque certaines choses soient dites, aussi inconfortables soient-elles. Dans le demi-siècle à venir les événements les plus brutaux, les plus inconcevables, à la fois maléfiques et bénéfiques, vont éclater – et ce n’est qu’alors que la plupart s’apercevront que certains les avaient prévus. [6]

Jean Phaure, né à Cholon en Indochine le 26 novembre 1928 était fils d’un Français de Pondichéry, descendant d’un compagnon de Dupleix, et l’une de ses grands-mères était cornouaillaise et l’autre poitevine. Il découvre sa patrie, la France, en 1937, lors d’un voyage avec ses parents à l’occasion de l’Exposition Universelle, et il est émerveillé par Paris. Alors qu’il poursuit des études au lycée de Dalat, vient le temps des épreuves : la mort de sa mère en 1942, puis de son père deux ans plus tard, au milieu des rigueurs de l’occupation japonaise. A la fin de la guerre, il se fixe à Paris où, après un bref passage à l’école des Beaux-Arts, il gagne sa vie en pratiquant « dix-sept métiers en dix-sept ans », comme le rappelle Jean-Claude Massa qui a consacré à Jean Phaure une notice biographique à la fois détaillée et chaleureuse, parue dans la revue Contre-littérature, et dont nous nous inspirons pour ce bref rappel des principaux événements de sa vie. Après sa rencontre providentielle avec Jacques d’Arès alors qu’il était employé à l’Hôtel de Ville, Jean Phaure, désormais installé (depuis avril 1946) dans son deux pièces au sixième étage de la rue de Turenne, va construire son œuvre, faire d’innombrables conférences (plus de trois mille), attirant autour de lui de nombreux amis qui se regroupent dans le « Pèlerin de Paris ». Poète et artiste, auteur des Cantates du temps et de l’éternité, c’est par le sensible que Jean Phaure parvient à la métaphysique, comme le dit justement Jean-Claude Massa, et ses domaines de prédilection sont la géographie sacrée et la cyclologie traditionnelle qu’illustrent aussi bien ses grands ouvrages – Le Cycle de l’Humanité adamique, la France mystique et Les Portes du IIIe millénaire – que les cinq films issus de sa collaboration avec Paul Barbanegra de 1974 à 1981. Citons encore la conclusion de la notice de Jean-Claude Massa :

Jean Phaure n’a jamais prétendu apporter une nouveauté, il a témoigné d’une recherche assidue, servie par une culture et une faculté de synthèse peu communes alliées à une remarquable intuition d’artiste. [7]

Mais à cela il faut ajouter que ce qui anime cette œuvre et en est le centre rayonnant, c’est l’amour de la France, présentée par Jean Phaure comme « le Graal géographique de la chrétienté » [8]. Une France incarnée dans ses hauts-lieux – Paris et Notre-Dame, Arche du Temps ; Reims, la cathédrale du Sacre ; le Mont Saint-Michel ; Versailles - qui sont le fruit de la collaboration avec Paul Barbanegra. Voici, par exemple, en quels termes Jean Phaure expose sa conception du Grand-Œuvre de Versailles :

L’homme a été mis sur la Terre (y compris après la Chute) pour continuer la Création divine, pour être le jardinier patient, inspiré, bienfaisant, du monde terrestre. (C’est l’idée métaphysique fondamentale du Jardin « à la française » et du Grand-Œuvre de Versailles : retrouver la divine géométrie dans et par la Nature maîtrisée, prolongée). [9]

Par la projection sur Terre des figures célestes, qui inscrivent sur le sol de la France du Nord la constellation de la Vierge en reliant les cathédrales qui portent le nom de Notre-Dame, Jean Phaure prolonge les travaux de Jean Richer sur le symbolisme zodiacal des sanctuaires de la Grèce antique. Dans sa réponse à l’enquête d’Éric Vatré pour son livre La Droite du Père, Jean Phaure évoque sa biographie spirituelle et intellectuelle, soulignant « une soif torrentielle de lecture » et son intérêt pour les œuvres qui s’efforcent d’apporter une réponse au problème du Mal. Jean Phaure cite notamment deux œuvres décisives qui ont « rallumé à jamais le feu caché d’une foi profondément blessée » : Simone Weil et René Guénon. Ce qui retient avant tout Jean Phaure dans l’œuvre de Guénon, c’est son apport au christianisme, le ressourcement qu’il a permis dans le symbolisme traditionnel (ici, Jean Phaure fait allusion avant tout aux études de Guénon recueillies dans Les Symboles fondamentaux de la Science sacrée). Un autre mérite de Guénon, aux yeux de Jean Phaure, est d’avoir « remis en valeur la tradition proprement métaphysique du christianisme, c’est-à-dire la tradition platonicienne et gnostique » [10] qui s’oppose à l’aristotélisme porteur de la scolastique déjà rationaliste du XIVe siècle ; c’est sans doute négliger les nombreuses références de Guénon à saint Thomas d’Aquin, mais cela se comprend à partir du moment où l’on admet que Jean Phaure n’emprunte à Guénon qu’une partie de la doctrine qu’il expose. Ce qui, dans l’œuvre de Guénon attire tout particulièrement Jean Phaure, c’est la doctrine de l’involution cyclique qu’il adapte d’ailleurs à sa lecture de l’histoire de France :

A travers Guénon nous avons pu comprendre la logique des marches descendantes de l’Ère chrétienne et en particulier du cycle des Lys, du cycle de la monarchie française qui est l’objet de mon dernier livre La France mystique, dans la succession des pouvoirs sacerdotal, chevaleresque, bourgeois et populaire, puisque cette prééminence successive des brahmanes, des kshatrias, des vaishias et des shudras reflète en notre ère précessionnelle des Poissons les quatre âges de la Tétraktys pythagoricienne et manifeste analogiquement la loi des quatre âges magnifiquement remise en lumière par René Guénon. [11]

La double référence aux cycles de la tradition hindoue, conforme aux enseignements de René Guénon, et à l’ère précessionnelle des Poissons, héritée de Paul Le Cour, témoigne ici, avec le renfort d’une référence à la Tétraktys pythagoricienne, de la synthèse propre à Jean Phaure qui s’exprime tout au long de son œuvre maîtresse, Le Cycle de l’Humanité adamique. Jean Phaure témoigne aussi de sa gratitude envers René Guénon pour avoir rétabli les bases d’une connaissance perdue, la Géographie sacrée. Parmi les ouvrages de Guénon, Jean Phaure cite uniquement ceux qui ont trait à l’ésotérisme chrétien (Le Roi du Monde, Les Symboles fondamentaux de la science sacrée, Le symbolisme de la Croix et Les aperçus sur l’ésotérisme chrétien) ; tout ce qui concerne ce que l’on pourrait appeler le « noyau dur » de la doctrine transmise par Guénon, l’exposé des doctrine hindoues de l’école de Shankara, est passé sous silence et ne semble pas avoir marqué profondément l’œuvre de Jean Phaure qui, dans ses références métaphysiques, s’en tient en fait à la doctrine de la Tétraktys pythagoricienne. En outre, Jean Phaure émet, en tant que catholique et en tant que poète, une nette réserve à l’égard d’un des thèmes significatifs de l’œuvre de Guénon, à savoir son refus de la mystique (entachée à ses yeux d’éléments sentimentaux) au profit d’une pure approche métaphysique :

Ce recours à la métaphysique ne veut être salvateur que si celle-ci est baignée de mystique authentique. Le savoir ne peut être transmuté en connaissance que par l’amour. Trop souvent René Guénon a assimilé toute mystique à une effusion sentimentale. Or Plotin, saint Augustin, sainte Hildegarde de Bingen, saint Bonaventure, Duns Scott, Maître Eckhardt , Ruysbroeck, Jacob Boehme, Simone Weil, entre beaucoup d’autres, sont à même de témoigner par leur œuvre, par toute leur vie, qu’à une certaine hauteur de vision suprarationnelle et d’exercice de cette intuition spirituelle que Guénon appelle intellect, il est dérisoire de tracer une frontière entre métaphysique et mystique et que l’amour divin qui en véhicule la convergence ne saurait être en aucun cas assimilé à la sentimentalité. [12]

C’est une réserve d’importance, qu’il conviendrait sans doute de rattacher au courant critique à l’égard de Guénon qui s’exprime dans les milieux de l’ésotérisme chrétien, en particulier dans le dernier ouvrage de Jean Borella, Ésotérisme guénonien et mystère chrétien. [13] Cet attachement de Jean Phaure à la dimension mystique du christianisme l’amène, par ailleurs, à évoquer la théologie de l’Église d’Orient, et notamment, sans qu’elle soit nommée, la théologie du Père Serge Boulgakov explorant les profondeurs du mystère de la divine Sophia :

Comment se réalisera le règne social du Christ  ? Peut-être par une manifestation visible, à travers Marie, de cette divine Sophia que n’a jamais cessé de vénérer l’Église d’Orient. D’ailleurs, si nous osons dire ici toute notre pensée, c’est sans doute cette Église d’Orient, plus mystique en son corps social et sa théologie que la trop rationaliste et thomiste Église de Rome qui nous semble devoir assurer dans ce « temps de l’Esprit » la Renaissance de l’Église véritable, de l’Église du Christ. Nous croyons en effet qu’après nous avoir été révélée sous la forme de Marie Mère de Dieu et Mère de l’Église, la parèdre du Verbe, sans cesser d’être Marie et la nouvelle Ève, nous sera révélée comme la Sophia. [14]

On peut donc dire que, pour Jean Phaure comme pour d’autres lecteurs de Guénon qui se rattachent à la tradition de l’ésotérisme chrétien, l’influence de Guénon est à la fois considérable et cantonnée, si ce n’est marginalisée, à certains aspects ; chez Jean Phaure, les trois principaux tournent autour du symbolisme chrétien, de la doctrine des cycles traditionnels et de la géographie sacrée.

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C’est par l’intermédiaire de Paul Barbanegra que Jean Phaure a été mis en contact, dès 1976, avec l’œuvre de Vlaicu Ionescu dont il présenta le manuscrit aux éditions Dervy. Dans un cours, daté du 15 novembre 1995 [15], où Vlaicu Ionescu était venu parler aux Pèlerins de Paris, Jean Phaure exprimait sa joie et présentait leur destinée comme celle de deux « ouvriers dans le même chantier, avec des dignités différentes, des créneaux différents, mais qui sont voisins et complémentaires ». Décédé le 22 février 2002 à New York où il résidait avec sa famille depuis 1971, Vlaicu Ionescu est né à Sibiu en Transylvanie le 1er avril 1922. Fils d’un prêtre qui enseignait l’histoire de l’Église, Vlaicu Ionescu suivit des études universitaires en philosophie, architecture, mathématiques, peinture et musicologie, sanctionnées par trois diplômes obtenus en Roumanie. Il fut, comme tant d’autres de sa génération, persécuté par le régime communiste et contraint à l’émigration. C’est en 1976 qu’est publié son premier livre sur les prophéties de Nostradamus, où il fait la prédiction de l’effondrement de l’Empire soviétique en juin 1991 (ce qui était alors contraire à toutes les opinions des politologues, futurologues et kremlinologues). Ce livre, rédigé d’abord en Roumanie grâce à une exceptionnelle documentation dont bénéficiait Vlaicu Ionescu du fait de l’héritage d’une très riche bibliothèque ésotérique, était le fruit de dix ans de travail, de 1947 à 1957 ; dans des conditions dramatiques, sa femme dut le détruire en catastrophe à la suite d’une perquisition à son domicile de Bucarest, le 18 novembre 1958, où Vlaicu Ionescu, coupable du crime d’être en possession d’œuvres d’art, fut condamné à deux ans de prison et vit ses tableaux confisqués. En prison, l’auteur fit le vœu, s’il pouvait s’échapper dans un pays libre, de refaire son livre sur Nostradamus et de le publier. Et, lorsque la chose fut rendue possible, grâce à Jean Phaure, c’est en français qu’il voulut le publier, en l’honneur de Nostradamus qu’il considère comme l’un des plus grands poètes français. Mais l’intelligentsia française n’était guère portée à admettre cette prédiction de la fin du communisme et une chape de plomb accueillit ce premier livre de Vlaicu Ionescu, alors même que Charles de Fontbrune, qui prédisait l’invasion de la France par les Soviétiques, la destruction de Paris, de Genève et de Toulouse, ainsi que l’assassinat de Jean-Paul II à Lyon, était encensé par les média et faisait fureur en France. [16] Curieusement, c’est au Japon que Vlaicu Ionescu devait trouver un accueil triomphal en 1991, alors que s’étaient déjà réalisées dans les temps annoncés la chute du Mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne en 1989. Le professeur Tadao Takemoto, de l’Université de Tsukuba, un ami de Malraux, obtint que sa traduction du livre de Vlaicu Ionescu en japonais fût publiée au mois de mars 1991, trois mois avant la date fatidique annoncée pour l’effondrement du communisme en Russie. Vlaicu Ionescu profita de son passage à Tokyo, en avril 1991, pour annoncer à la télévision la fin prochaine de la carrière politique de Gorbatchev. Parmi les autres succès prévisionnels de Vlaicu Ionescu on peut signaler l’annonce, de façon très précise dans le temps, du scandale du Watergate :

Alors que j’étais, en 1970, à New York, j’ai conclu, en analysant Nostradamus, que Nixon gagnerait un second mandat présidentiel, mais que celui-ci serait écourté par un grand scandale. Dans ma naïveté, j’ai écrit à Nixon ; la lettre a été lue par M. Elliot, qui était le secrétaire de la Maison Blanche, qui m’a répondu, d’une façon très polie : « Il ne faut pas déranger le Président avec des questions comme ça ! ». [17]

En 1998, Vlaicu Ionescu fut enfin reçu avec honneur dans son pays natal et quelques-uns de ses livres sont maintenant publiés en Roumanie. Membre de l’Académie roumaine des hommes de science, Vlaicu Ionescu était aussi membre de l’Académie des Sciences de New York et président du Centre International des Études Nostradamiques. Ses deux livres, aujourd’hui introuvables – Le Message de Nostradamus sur l’Ère prolétaire (1976) et Nostradamus. L’Histoire secrète du monde (1987), devraient à nouveau être accessibles grâce à une synthèse en quatre tomes de son exégèse de Nostradamus. [18]

Autour de 1989

Nature du prophétisme

Commençons par deux citations que Vlaicu Ionescu met en exergue de son livre Le Message de Nostradamus sur l’Ère prolétaire :

Il est dit que dans le Kali Yuga on ne peut entendre la voix de Dieu, excepté par la bouche d’un enfant, d’un fou, ou d’une personne de cette sorte. (Sri Râmakrishna)

Il y a une folie qui est un don de Dieu, et la source de la plus grande bénédiction accordée à un homme. Car la prophétie est une folie, et la prophétesse de Delphes et la prêtresse de Dodone ont apporté de grands bienfaits à l’Hellade, quand elles étaient hors de leurs sens. (Platon, Phèdre, 244 B).

Ni Jean Phaure, ni Raoul Auclair, ni Vlaicu Ionescu ne sont des prophètes ; mais tous trois ils ont consacré une bonne part de leur œuvre à scruter les prophéties, qu’elles soient tirées de l’Écriture Sainte - les Prophètes de l’Ancien Testament et l’Apocalypse - pour Raoul Auclair, ou la chaîne des prophéties relatives au thème du Grand Monarque pour Jean Phaure, ou encore Nostradamus pour Vlaicu Ionescu. Jean Phaure apporte, dans son Cycle de l’Humanité adamique, d’utiles précisions sur la nature du prophétisme :

L’essentiel du prophétisme n’est pas la prédiction, mais le dévoilement progressif du dessein de Dieu sur le monde. Leur principale fonction est de rappeler la précarité des institutions humaines et l’existence d’un sens transcendant de l’Histoire au milieu même des événements historiques à première vue chaotiques et sans signification. [19]

Si, dans sa préface au livre de Vlaicu Ionescu sur le Message de Nostradamus sur l’Ère prolétaire, Jean Phaure évoque la résurgence du prophétisme, en un temps d’échéances cycliques cruciales, Vlaicu Ionescu s’attache, pour sa part, à mettre en rapport les prophéties de Nostradamus avec le grand cycle de Daniel, qui est au cœur de l’exégèse de Raoul Auclair : il rappelle qu’entre le songe de Nabuchodonosor (603 av. J.-C.) et la révélation du texte nostradamien en 1557, il y a exactement 2160 ans, soit la durée de transit d’un signe zodiacal dans le cycle de la Précession des équinoxes (d’une durée totale de 25 920 ans). Et Vlaicu Ionescu situe également l’année 1989 dans le cadre de la semaine de Daniel :

Qu’est-ce que la semaine de Daniel ? La durée d’un signe équinoxial est de six fois le jour de Daniel qui est de 360 ans. Pour faire 7 jours de Daniel, nous ajoutons 360 à 2160 = 2520. La distance entre la révélation du Saint Esprit de 1557, quand la première édition complète des Prophéties apparaît à Lyon et la Révolution russe en 1917 est exactement un jour de Daniel : 360 ans. Cette semaine de Daniel s’achève sur quatre événements très importants : la révélation de Fatima ; la déclaration de lord Balfour pour le retour des Juifs en Palestine ; la Première Guerre mondiale ; la révolution russe. A partir de là, il y a eu encore 72 ans – la durée de 1° du zodiaque sur la marche rétrograde de la Précession des équinoxes – qui nous amène à 1989, année de la chute de l’Empire soviétique. [20]

Raoul Auclair, pour sa part, insiste sur les aspects complexes de l’année 1917 qui clôt la semaine de Daniel. D’une part, les temps anciens – le Temps des Nations – sont clos, mais les nouveaux temps ne sont pas encore ouverts. D’où un temps intermédiaire entre la fin d’un cycle et le commencement d’un nouveau cycle, un « temps hors du temps » :

En 1917, commence une sorte de temps « où il n’y a plus de temps ». Et qui est un temps extraordinaire. Un temps où continue de vivre ce qui est mort et où commence à vivre ce qui n’est pas encore né. [21]

Quant à Jean Phaure, c’est à un double titre qu’il pointe, dans son Cycle de l’Humanité adamique, sur la date fatidique de 1989 : d’une part en référence au cycle de Daniel de 2520 ans, qui, augmenté de 72 ans conduit à l’année 1989 et au nombre de 2592, qui est la dixième partie du cycle précessionnel de 25 920 ans ; d’autre part, Jean Phaure prend en compte une série exceptionnellement rapprochée de grandes conjonctions affectant les planètes lentes, entre 1981 et 2000, et dès les années 1970 il attire l’attention sur la grande doriphorie de la Noël 1989 (jour qui vit la chute de Ceaucescu en Roumanie). De fait, sur un plan purement astrologique, de telles concentrations planétaires se produisent tous les cinq siècles, de sorte que c’est la combinaison des références tirées de l’astrologie mondiale avec celles issues de la cyclologie traditionnelle qui permet seule de donner toute sa dimension eschatologique à cette concentration de la fin du XXe siècle.

La fin du communisme en Russie

Lors de sa visite à Paris en novembre 1995, Vlaicu Ionescu développe la compréhension métaphysique du communisme en Russie qui est la sienne, dans la foulée du grand philosophe chrétien Nicolas Berdiaev et en plein accord avec la vision de l’essence du communisme qui est celle du romancier Vladimir Volkoff, en particulier dans son livre La Trinité du Mal [22], que Vlaicu Ionescu met en correspondance avec un thème présent chez Nostradamus dans son Épître à Henri Second, qui est celui du triangle du Mal. Et, dans une démarche qui associe exégèse nostradamique, géographie sacrée, astrologie et connaissance musicale, Vlaicu Ionescu fait part à cette occasion aux Pèlerins de Paris de sa récente découverte relative à l’interprétation de l’Épitre à Henri Second :

Personne n’a réussi à interpréter cette épître, et ce n’est que durant ces deux dernières années que j’ai réussi à interpréter ce texte extraordinaire, qui nomme trois personnes : le « nordique », c’est-à-dire l’Aquilonaire (en latin, Aquilonus signifie le vent du nord), le « méridional » et l’ « oriental ». L’inspiration m’est venue : où sont-ils nés ? Lénine à Oulianovsk, au nord de la Russie, entre Moscou et l’Oural ; Trotski au bord de la mer Noire, à Ianovka, près d’Odessa ; Staline à Gori en Géorgie. Reportés sur la carte, ces trois points forment non pas un triangle quelconque, mais un triangle isocèle parfait. Un triangle isocèle faisant partie d’un octogone inscrit sur un cercle centré sur Oulianovsk, avec un arc de 45° entre Oulianovsk et Gori. Ayant poussé plus loin ma recherche en examinant les relations entre ce triangle et des lieux tels que Saint-Pétersbourg, Moscou, Bucarest, Budapest, j’ai découvert des relations extraordinaires sur le plan symbolique. Le triangle inscrit dans l’octogone (avec un angle de 45°) est le triangle dissonant par excellence, que ce soit en astrologie (aspect de semi-carré) ou en musique, avec la dissonance essentielle de la gamme diatonique, que les musiciens du Moyen Age nommaient diabolus in musica. Fa dièse correspondant à Sol bémol divise la gamme en deux parties. Il y a, face à la géographie sacrée, une géographie « à rebours », où le diable s’insinue dans les structures du monde en essayant d’en inverser les puissances et d’en inverser la signification. [23]

L’une des thèses majeures de Vlaicu Ionescu dans son exégèse de Nostradamus est que la mission essentielle du prophète de Salon consistait en une « présentation critique de l’Ère Prolétaire du point de vue de la Pensée Traditionnelle et que c’est de cette époque que nous parlent, sinon la majorité, au moins une très grande partie de ses quatrains » [24]. Très vite, Vlaicu Ionescu a reconnu dans l’expression, employée par Nostradamus, du Commun Advènement, une allusion au communisme, ce régime étant caractérisé également par d’autres termes tels que la loi commune, la loi morique (allusion à l’utopie de Thomas More), la pestilence, la dame adultérine, la prostituée, la dame gracque de beauté laïdique (allusion à une célèbre courtisane grecque du nom de Laïs et à la démocratie corrompue d’Athènes). C’est dans l’Épitre à Henri Second – qu’il est erroné d’identifier au roi Henri II – que Vlaicu Ionescu a trouvé la prédiction majeure de Nostradamus relative à la durée du régime communiste en Russie :

… et sera au Moys d’Octobre que quelque grande translation sera faicte, et telle que l’on cuidera la pesanteur de la terre avoir perdu son naturel mouvement, et estre abismée en perpetuelles ténèbres, seront precedens au temps vernal et s’en ensuyvant après d’extremes changements, permutations de regne, par grand tremblement de terre, avec pullulation de la neufve Babylone, fille misérable augmentée par l’abomination du premier holocauste, et ne tiendra tant seulement que septante trois ans, sept mois. [25]

  • au temps vernal  : au mois de mars – Révolution de mars avec l’abolition de la monarchie.
  • la neufve Babylone, fille misérable  : Révolution russe fille de la Révolution française.
  • augmentée par l’abomination du premier holocauste  : l’exécution de Louis XVI et de sa famille (premier holocauste) et le massacre de la famille du Tsar (augmentée par l’abomination). Cinq éléments de ce paragraphe permettent, selon Vlaicu Ionescu, de l’attribuer sans hésitation à la Révolution russe de 1917 :
  • L’indication du mois aujourd’hui devenu un paradigme de cette Révolution dite « d’Octobre ».
  • La claire allusion à la Révolution de mars au cours de laquelle le gouvernement de Kerenski a liquidé la monarchie.
  • La comparaison de la Révolution russe avec la Révolution française.
  • La contemporanéité de cette Révolution d’octobre avec une grande guerre.
  • La claire allusion à deux « holocaustes » : l’exécution de Louis XVI et de sa famille, et l’assassinat de la famille impériale du tsar Nicolas II.

Vlaicu Ionescu commente ainsi sa découverte :

Je me suis contenté d’ajouter 73 ans et 7 mois à cette date bien connue d’octobre 1917 et j’ai obtenu juin 1991 ! Le 25 octobre 1917 [date de la prise du Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg] du calendrier julien correspond au 7 novembre du calendrier grégorien. C’est le 12 juin que l’élection libre de Boris Eltsine sonna effectivement le glas des forces communistes. Cette précision de Nostradamus est tout à fait remarquable car elle est confirmée d’une autre manière. La RSFSR (République soviétique fédéraliste socialiste de Russie) a été fondée officiellement par Lénine lors du 3e congrès des Soviets, le 31 janvier 1918. Depuis cette date et jusqu’à la dissolution du parti communiste, le 29 août 1991, il y a aussi exactement 73 ans et 7 mois ! [26]

Ainsi, toujours selon Vlaicu Ionescu, l’Épitre à Henri Second constitue le foyer des Prophéties de Nostradamus, le centre autour duquel gravitent toutes les Centuries. Il conçoit l’Épitre comme une charpente des grands événements dont les quatrains des Centuries précisent les détails secondaires.

Conclusion

Il est frappant de constater combien, par des cheminements différents mais complémentaires, ces trois témoins de la Tradition que furent Raoul Auclair, Vlaicu Ionescu et Jean Phaure aboutissent à des conclusions convergentes qui mettent en valeur la période de la chute du communisme en Russie entre 1989 et 1991, prévoyant cette échéance cyclique plusieurs décennies à l’avance, alors que les futurologues et les politologues patentés demeuraient fascinés par la puissance de l’empire soviétique. Il est vrai que certains astrologues, et en particulier André Barbault, qui a relevé la corrélation entre les destinées du communisme russe et le cycle Saturne-Neptune scandé par les conjonctions de 1917 (révolution russe) et de 1953 (mort de Staline), s’attendaient pour 1989 à de nouveaux bouleversements en Union soviétique [27] ; mais André Barbault, dont l’astrologie mondiale n’est pas éclairée par une perspective cyclologique traditionnelle, n’était pas en mesure de prédire longtemps à l’avance pour cette date la chute du communisme. Alors que Vlaicu Ionescu, dès le milieu des années cinquante, avertissait ses amis roumains qu’il leur faudrait patienter et subir le joug communiste durant trente ans encore, André Barbault se demandait, au début des années soixante, si la Russie n’allait pas finir par l’emporter et par vaincre l’Amérique sur le plan économique :

Disons-le tout net : d’après nos indices, les États-Unis, en nette avance sur tous les autres pays, à la tête du monde pour la richesse, la puissance et le prestige, sont sur le point de passer le flambeau à l’URSS, appelée à devenir la première force planétaire ! [28]

Alors que le jeu incessant des cycles planétaires, sur quoi s’appuie l’astrologie mondiale, demeure sur le plan horizontal d’une histoire susceptible d’être appréhendée comme une lente marche vers le progrès de l’humanité, s’intégrant dans le paradigme des Lumières, la perspective de la cyclologie traditionnelle permet d’intégrer la dimension verticale d’une méta-histoire qui s’inscrit dans la perspective d’une eschatologie et qui a la capacité de discerner la qualité des temps. Si l’astrologie mondiale a été en mesure de prévoir l’année 1989 comme un moment important du cycle Saturne-Neptune, la cyclologie traditionnelle vient donner à ce moment toute sa portée eschatologique en l’inscrivant au terme du cycle de Daniel.

Une question demeure – qui nous conduit au-delà du chemin éclairé par Raoul Auclair, par Jean Phaure et par Vlaicu Ionescu : quelle est la qualité propre au temps postérieur à 1989 dans lequel nous nous trouvons maintenant ? Si, selon la pensée de Raoul Auclair, 1917 vient clore le Temps des Nations et si le Jour de 72 ans qui va de 1917 à 1989 et qui englobe toute la durée du « Commun Advènement » correspond à ce que Raoul Auclair interprète comme le « Jour de Yahvé », il apparaît clairement aujourd’hui que 1989 n’est pas le terme ultime de cette Prophétie réalisée en Histoire. Lors d’un stage d’astrologie organisé à Laval en commun avec Philippe Lavenu et en présence de Jean Phaure, en 1993, nous avions évoqué déjà ce problème et émis l’hypothèse d’une période supplémentaire de fin de cycle, d’une durée de 42 ans (un des nombres clés de l’Apocalypse) allant de 1989 à 2031 (date parfois avancée comme pouvant être celle de la fin du Kali-Yuga). La plus grande prudence est de rigueur en cette matière, mais, après la triple disparition de Raoul Auclair, de Vlaicu Ionescu et de Jean Phaure, il nous faut continuer à scruter l’horizon de cette Fin des Temps qui, on ne le rappellera jamais assez, n’est en aucune manière la « fin du monde », et qui, pour nous, en dépit des aspects terrifiants qu’elle peut prendre, est d’abord auréolée de l’espérance du Royaume.

Lors du Colloque du centenaire de la naissance de René Guénon, en 1986, Jean Biès, lui aussi poète, comme Jean Phaure, et très conscient lui aussi de la dimension eschatologique de notre temps, relevait le fait que la date de la mort de personnages importants est aussi importante que celle de leur naissance :

Elles se produisent souvent à la veille d’une nouvelle baisse de niveau ; leurs œuvres apparaissent comme la récapitulation d’une époque chargée d’éclairer l’époque suivante. [29]

Jean Biès rapproche ainsi la disparition de Dante, en 1321, et celle de Maître Eckhardt, en 1327, dont les œuvres constituent le testament du Moyen Age, de celle de Guénon dont l’œuvre peut à bon droit apparaître comme le testament des Temps de la Fin. La disparition, à quelques années de distance, de Raoul Auclair, de Vlaicu Ionescu et de Jean Phaure annonce vraisemblablement, elle aussi, une nouvelle « baisse de niveau », un nouveau degré franchi dans l’involution cyclique qui devrait conduire au grand retournement de la Fin, qui pourrait être ponctué, sur le plan astrologique, par le carré Uranus-Pluton entre 2010 et 2015, puis par les trois prochaines grandes conjonctions de Saturne avec les planètes trans-saturniennes, Saturne-Pluton en 2020, Saturne-Neptune en 2026 et Saturne-Uranus en 2032.

Mais pour l’heure, en ce jour où nous rendons hommage à Jean Phaure, c’est à lui-même que nous laisserons le dernier mot, et ce dernier mot, c’est dans l’œuvre du poète que nous irons le chercher, dans ces Cantates du Temps et de l’Éternité qui étaient si chères à son cœur, et dont il se désolait qu’elles n’aient pas autant de lecteurs qu’elles le mériteraient. Ces Cantates nous font d’abord pénétrer dans l’Age de Fer, avec au cœur de cette partie l’évocation amère de « L’An quarante » où les ricanements de la foule indifférente et abrutie viennent insulter aux malheurs des réfugiés de la défaite :

Je parle à des gens qui se foutent

De tout comme de l’an quarante :

Vous savez bien, la belle année

Où l’on voyait au long des routes

De noirs chariots chargés d’enfants

Et des autos dans les fossés… ? [30]

Le poète, ensuite, entraîne le lecteur dans une plongée dans la Nuit, qui rappelle la descente aux enfers d’un Nerval ou la Nuit obscure des grands mystiques, une Nuit qui est souffrance et ivresse tout à la fois, et désir ardent de la Lumière :

Dans l’éblouissante Nuit de l’Amour monte un murmure inconsolable.

Un désir extasié, une brûlante interrogation pousse aux lèvres de la Nuit une salivation dorée de langues chuchotantes.

D’elles émane un secret : la Nuit est un grand corps en fièvre,

Le Cœur invisible du monde brûle d’un incessant battement ;

Une respiration frémissante rythme le monde qui dort et rêve en planètes tournoyantes,

Tandis que balancé dans mon obscur battement, ivre de mon ténébreux tournoiement, je contemple mon propre cœur et ses planètes douloureuses.

O ma douleur, enivre-moi, ô ma souffrance, tourne en moi, enroule-moi dans mon propre halètement, jusqu’à l’ivresse d’un sommeil lucide et délivré.

Et qu’au plus creux de ta ténèbre, au plus obscur de ta caverne,

au plus aride de mes sables,

en ma souffrance inconsolable,

Je retrouve le corps en fièvre de la Nuit,

le cœur en fièvre de l’Amour,

jusqu’au plus haut de la Lumière et de la Mort. [31]

La souffrance cosmique de la Nature déchue, elle aussi, après la chute d’Adam, trouve ici un écho dans le ciel intérieur du poète où tournoient ses planètes douloureuses. Mais aux tourments de la Nuit obscure succède la plénitude de l’Éternité, célébrée par Orphée et par le Christ (« Cantate du Ressuscité », « Noël »), et c’est alors le moment de l’extase :

O dialogue sous les paupières

de l’âme en fièvre avec l’esprit,

Fleuve soudain blanchi de pierres,

Aube douce dorée de cris !

Une flamme autrefois visible

Se change en ce qu’on ne voit pas,

Ici l’archer n’a plus de cible,

Le piéton n’entend plus son pas ;

Aucune image plus ne s’offre

Au poète privé de mots

Qui ne peut plus ouvrir ses coffres

Et n’est qu’un indicible oiseau.

Dedans ? Dehors ? Il est le temple

Et le dieu céleste à la fois,

Il est l’œil clair qui se contemple

Et l’enfant de sa propre voix.

Passé ? Futur ? Plus de distance ;

Océan surgi de l’oubli,

En lui s’exhume en transparence

Tout le Royaume enseveli.

L’énorme Roue des Résurgences

Le hisse en la neuve clarté

Du monde vierge en son Enfance,

Où coule en sa fraîche puissance

La Fontaine d’Éternité [32]

Mais le poète, après s’être abreuvé à cette « Fontaine d’Éternité », redescend dans le monde d’aujourd’hui, dans le temps qui est le nôtre, et qui est celui de « La Onzième heure », partie qui s’ouvre par un poème intitulé « Les Chevaliers du Paraclet », dédié à Henry Montaigu, dont l’œuvre, altière et intransigeante, est proche dans son esprit de celle d’un Jean Phaure ou d’un Jean Biès :

O vous, chevaliers purs d’un Ordre sans visage

Dont la prière porte une Terre dans l’Ombre,Dont le regard reflète un rameau vrai de l’Arbre

Et qui la Nuit fécondez l’homme par ses songes,

Je vous sais déjà prêts en moi, l’homme inhabile,

Vous travaillez en moi, moi qui ne sais rien faire,

Je vous entends parler, moi qui ne sais rien dire,

Et je vole avec vous, vous qui avez des ailes. [33]

Les deux dernières parties – « Genèses » et « Apocalypses » - se répondent, et le poète nous conduit du « Fiat lux » - où « L’Arbre de Vie jaillit au milieu des soleils » jusqu’au « Dernier Passage » et au « Rayon d’Or », dédié à Jean Biès :

L’homme qui songe et prie en son ombre relie

Le gouffre universel à la Sphère infinie.

Il est le Rayon d’or à travers le ciel bleu

Qui descend vers le monde et remonte vers Dieu. [34]

Charles Ridoux
Amfroipret, le 30 octobre 200

Notes

[1] PHAURE Jean, « Hommage à Vlaicu Ionescu », Atlantis, n° 411, 2002, pp. 305-306.

[2] PHAURE Jean, « Géographie sacrée et vision chrétienne dans l’oeuvre de René Guénon », in René Guénon (1886-1951). Colloque du Centenaire Domus Medica, Edition Le Cercle de Lumière, 1993, p. 147.

[3] IONESCU Vlaicu et Marie-Thérèse de BROSSES, Nostradamus. Les dernières victoires de Nostradamus, Éditions Filipacchi, 1993, p. 20.

[4] « Hommage à Raoul Auclair », Le Royaume, n° 115, février 1997.

[5] Manuel de l’Armée de Marie, 1984, Les Editions de l’Armée de Marie, Québec, Canada.

[6] PHAURE Jean, Le Cycle de l’humanité adamique. Introduction à l’étude de la cyclologie traditionnelle et de la fin des Temps, Dervy-Livres, Paris, 1973, p. 543.

[7] MASSA Jean-Claude, « Jean Phaure. In memoriam », Contrelittérature, n° 12, été/automne 2003, p. 34.

[8] VATRE Eric, La Droite du Père, Guy Trédaniel, 1994, p. 295.

[9] PHAURE Jean, « Atlantis et la géographie sacrée », Atlantis, n° 300, 1978, p. 11.

[10] PHAURE Jean, « Géographie sacrée et vision chrétienne dans l’oeuvre de René Guénon », in René Guénon (1886-1951). Colloque du Centenaire Domus Medica, Edition Le Cercle de Lumière, 1993, p. 149.

[11] Ibid., p. 150.

[12] Ibid., p. 148.

[13] BORELLA Jean, Ésotérisme guénonien et mystère chrétien, Delphica – Age d’Homme, 1997.

[14] PHAURE Jean, Le Cycle de l’humanité adamique. Introduction à l’étude de la cyclologie traditionnelle et de la fin des Temps, Dervy-Livres, Paris, 1973, p. 599.

[15] Cours transcrit par Anne-Marie Robin qui, avec Franz Tinel, fait un précieux travail de mise à jour des cours de Jean Phaure dans le cadre du Pèlerin de Paris.

[16] IONESCU Vlaicu et Marie-Thérèse de BROSSES, Nostradamus. Les dernières victoires de Nostradamus, Editions Filipacchi, 1993, p. 14.

[17] Vlaicu Ionescu , dans le cours du 15 novembre 1995 chez Jean Phaure.

[18] PHAURE Jean, « Hommage à Vlaicu Ionescu », Atlantis, n° 411, 2002, p. 306.

[19] PHAURE Jean, Le Cycle de l’humanité adamique. Introduction à l’étude de la cyclologie traditionnelle et de la fin des Temps, Dervy-Livres, Paris, 1973, p. 548.

[20] Vlaicu Ionescu , dans le cours du 15 novembre 1995 chez Jean Phaure.

[21] AUCLAIR Raoul, Histoire et Prophétie, NEL, 1973, p. 26.

[22] VOLKOFF Vladimir, La Trinité du Mal, Éd de Fallois / L’Âge d’Homme.

[23] Vlaicu Ionescu , dans le cours du 15 novembre 1995 chez Jean Phaure.

[24] IONESCU Vlaicu, Le Message de Nostradamus sur l’Ere prolétaire, P., Dervy-Livres, 1976, p. 21.

[25] IONESCU Vlaicu et Marie-Thérèse de BROSSES, Nostradamus. Les dernières victoires de Nostradamus, Editions Filipacchi, 1993, p. 28.

[26] Ibid., p. 31.

[27] BARBAULT André, « Histoire d’une prévision », L’Astrologue, N° 89 (1990), p. 1-21.

[28] BARBAULT André, 1964 et la crise mondiale de 1965, Paris, Albin Michel, 1963, p. 82.

[29] BIES Jean, « René Guénon : au-delà de la Conjuration silencieuse », in René Guénon 1886-1951, Colloque du Centenaire, Domus Medica, Édition Le Cercle de Lumière, 1993, p. 239.

[30] PHAURE Jean, Cantates du Temps et de l’Éternité, Éditions du Borrégo, 1987, p. 43.

[31] Ibid., p. 79.

[32] Ibid., p. 99.

[33] Ibid., p. 135.

[34] Ibid., p. 211.

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