Quelques aspects de la Tradition dans les conditions de vie du monde moderne

Conférence à Compiègne le 18 mai 1999

Mercredi 18 novembre 2009, par Charles RIDOUX // 5. Tradition

 

La conscience de la Tradition dans le monde moderne - Sensibilité traditionnelle et intelligence de la Tradition

Nous allons parler ce soir de la Tradition, de la conscience de la Tradition dans les conditions faites par le monde moderne. Malgré toutes les entraves portées à la conscience de la Tradition, celle-ci subsiste à l’état résiduel sous deux formes : une sensibilité traditionnelle manifestée spontanément par certains êtres, et une intelligence de la Tradition à laquelle accèdent encore certains esprits.

Concernant la sensibilité traditionnelle, permettez-moi d’évoquer quelques exemples qui me semblent parlants dans leur banalité. Il nous arrive à tous d’aller acheter du pain chez le boulanger ; pour ma part, je me sens toujours scandalisé quand on me propose de trancher mon pain de façon industrielle, de passer en quelque sorte mon pain au laminoir. Cette sorte de guillotine anodine est précisément aux antipodes de la pratique traditionnelle de la fraction du pain, qui rappelle le geste fondateur de l’Eucharistie.

Autre exemple : la vie de l’homme moderne est rythmée, essentiellement, par les informations, entre le poste de radio qui sert de réveil et ouvre la journée par les fracas et le vain bavardage de ce monde et le poste de télé qui accompagne le repas du soir ; alors que la vie traditionnelle est rythmée par les heures monastiques, depuis les laudes qui célèbrent chaque journée comme l’aurore de la Création aux vêpres et aux complies par lesquelles l’homme remet son esprit à Dieu, préfigurant ainsi sa réintégration dans sa nature véritable, adamique.

Un dernier exemple nous sera fourni par le contenu des campagnes électorales où les promesses les plus démagogiques abondent de tous côtés, mais se caractérisent toutes par l’aspect purement quantitatif de leur contenu et par leur réduction de la politique à une gestion économique ; nous trouverons un contre-exemple éloquent dans le « programme » politique formulé, au début du XIVe siècle, par Dante dans son traité De la Monarchie  : 

L’ineffable Providence de Dieu proposa à l’homme deux fins : la béatitude de cette vie, qui consiste dans l’exercice de la vertu propre et qui est représentée par le Paradis terrestre ; et la béatitude de la vie éternelle, qui consiste à jouir de la vue de Dieu, à quoi la vertu humaine ne peut pas se hausser si elle n’est aidée par la lumière divine, et qui est représentée par le Paradis céleste. A ces deux béatitudes, comme à des conclusions diverses, il faut arriver par des moyens différents ; car à la première nous arrivons par les enseignements philosophiques, pourvu que nous les suivions en agissant selon les vertus morales et intellectuelles ; à la seconde, par les enseignements spirituels, qui dépassent la raison humaine, pourvu que nous les suivions en agissant selon les vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité. Ces conclusions et ces moyens, bien qu’ils nous soient enseignés, les uns par la raison humaine qui nous est manifestée tout entière par les philosophes, les autres par l’Esprit-Saint, qui nous a révélé la vérité surnaturelle, à nous nécessaire, par les prophètes et les écrivains sacrés, par le Fils de Dieu, Jésus-Christ, coéternel à l’Esprit, et par ses disciples, ces conclusions et ces moyens, la cupidité humaine les ferait abandonner si les hommes, semblables à des chevaux qui vagabondent dans leur bestialité, n’étaient par le frein retenus dans leur route. C’est pourquoi l’homme a eu besoin d’une double direction suivant sa double fin, c’est-à-dire du Souverain Pontife, qui, selon la Révélation, conduirait le genre humain à la vie éternelle, et de l’Empereur, qui, selon les enseignements philosophiques, le dirigerait à la félicité temporelle. Et comme à ce port nul ne pourrait parvenir, ou il n’y parviendrait que très peu de personnes et au prix des pires difficultés, si le genre humain ne pouvait reposer libre dans la tranquillité de la paix, après qu’auraient été apaisés les flots de la cupidité insinuante, c’est à ce but que doit tendre surtout celui qui régit la terre, le prince romain : que, dans cette petite habitation des mortels, on vive librement en paix.(Dante, De Monarchia, III, 16.)

La vie moderne – et en particulier l’éducation nationale – tendent à éradiquer toute sensibilité traditionnelle. On pourrait citer à cet égard le livre du peintre Georges Mathieu sur ce sujet, livre qui a donné lieu à une belle émission sur Radio Courtoisie. Je voudrais évoquer un autre homme de tradition, sensible à cet aspect des choses : Jean Biès. Il présente lui-même ainsi sa date de naissance (le 28 août 1933) : 

L’année où le chancelier Hitler prit le pouvoir, ouvrit à Dachau le premier camp de concentration, et où Staline fit fusiller des milliers de koulaks ; l’année où fut inventé le mot « totalitarisme ».

 

Jean Biès est l’auteur d’une Lettre aux professeurs malades de l’enseignement (Éd du Rocher, 1993) et surtout d’un ouvrage que son auteur considère comme son essai théorique le plus important, intitulé Passeports pour des temps nouveaux (Dervy, 1982), dans lequel il tente de fournir une sorte de « manuel de survie traditionnelle » dans des temps de confusion, sa perspective étant, plutôt que de sauver le monde actuel, de préparer le monde futur ; voici ce qu’il écrit dans la conclusion de cet ouvrage : 

Nous savons aujourd’hui de quels dangers est pavé l’Age sombre, d’où il ne sera possible de sortir que par une rénovation totale. Nous savons que la civilisation occidentale moderne est condamnée au niveau de la pollution de la Nature ; au niveau économico-politique, par l’instabilité ou la toute-puissance de l’État ; au niveau intellectuel, dans la crise de la Culture ; au niveau moral et psychologique, où névroses et psychoses dévastent l’Âme humaine ; au niveau religieux enfin, où le déclin des Églises les laisse survivre entre le berceau de l’Antichrist et le catafalque de Dieu. Nous savons qu’en dépit de certains aspects positifs qu’il faut reconnaître comme autant de “consolations” ou de “freins” aux processus dissolutifs, les divers traditionalismes sont de moins en moins capables de conserver des formes inadaptées ou inadéquates, cependant que les progressismes n’ont fait que détruire les derniers vestiges d’intellectualité.

Vouloir réagir officiellement contre les tendances telluriques d’un tel monde est devenu, selon les cas, inutile, impossible ou interdit. On ne peut venir à bout de systèmes à ce point cohérents dans l’incohérence, admis par une écrasante majorité d’individus irresponsables, même si ceux-ci font mine de le critiquer incessamment. On ne peut rien attendre d’autre, sinon que l’inévitable phénomène d’usure ait fait son œuvre, en sachant combien l’énorme machine est en réalité fragile, qu’une simple crise financière ou économique un peu forte, une guerre de quelques jours suffirait pour mettre à bas. Est-il d’ailleurs absolument obligatoire de vouloir sauver ce monde, tel qu’il se présente sous nos yeux, plutôt que d’en préparer un autre ? (…) Plutôt que de déplorer l’inévitable, une tâche plus urgente, plus exaltante s’impose : jeter des arches vers l’Age nouveau.

 

C’est à l’âge de 18 ans, en 1951, que Jean Biès fait la découverte de l’œuvre de René Guénon, qui le marquera pour le restant de ses jours. En 1958, il séjourne au Mont Athos, auquel il consacre son premier ouvrage. Celui-ci sera profondément remanié et réédité, sous le titre Athos, la montagne transfigurée (Les Deux Océans, 1997). Ce livre contient notamment deux remarquables chapitres qui relatent les entretiens de l’auteur avec un moine de l’Athos, le père Cyrille, ainsi que deux chapitres sur la prière du cœur, l’invocation du Nom divin étant une pratique commune aux traditions les plus vénérables ; Jean Biès, qui a fait le choix de l’orthodoxie et qui a été initié, dans sa jeunesse, à la tradition soufie, souligne l’importance de cette pratique dans les temps de la fin que nous vivons : 

Toutes les traditions, qui s’accordent pour voir dans l’époque actuelle la fin d’un cycle d’humanité, s’accordent également pour affirmer que, dans une telle phase, le meilleur et le seul moyen de salut réside dans la prière onomastique. (…) Que dit la tradition judéo-chrétienne ? Selon Joël, quand “le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang…. quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé”. Pour la tradition soufie, à la fin des temps, l’homme ne pourra accomplir qu’ “un dixième de la Loi” ; ce dixième consiste en l’invocation du Nom.

[Pour la tradition hindoue], dans le Kali-yuga (l’Age sombre), “la répétition du nom de Hari suffit pour détruire toutes les erreurs”. Shrî Râmakrishna allait jusqu’à dire que le souvenir permanent de Dieu est la loi, le dharma propre à cet Age.

 La vie moderne, dans sa banalité quotidienne, semble bien éradiquer toute trace de sensibilité traditionnelle ; mais, dans ses aspects paroxystiques, dans les situations extrêmes qu’elle engendre inévitablement, elle provoque chez certains un ultime et salvateur recours à l’essentiel. Ainsi, les bombardements sur la Serbie ont commencé, le 24 mars dernier, sous une configuration astrologique particulière, formant une sorte de « blason astrologique » identifié comme une Tente, figure à laquelle correspondent par analogie les références symboliques suivantes : « Nomadisme. Errance dans des espaces désertiques passionnément aimés parce que les aïeux les ont déjà sillonnés ». Et encore : « Libération de tous les attachements. Quête du sens dans la solitude » Enfin : « Symbolisme du vent, venu d’un point quelconque de l’horizon, et que rien ne peut arrêter ». Ces formules quasi divinatoires ne donnent-elles pas une image frappante de ce que connaissent les déracinés – qu’ils soient Serbes ou Albanais – contraints de fuir leur province, sous l’ouragan des bombes, et confrontés au redoutable mais essentiel face à face avec la divinité ? Le monde moderne tend à rendre impraticable la vie ordinaire et les victimes de ces calamités soit s’insurgent contre le Ciel en vomissant des imprécations et des malédictions, soit trouvent dans l’évocation du Nom divin leur refuge et leur consolation.

La sensibilité traditionnelle ne requiert pas de compétences intellectuelles hors du commun, mais un éveil de ce que les mystiques appellent « l’intelligence du cœur », c’est-à-dire une ouverture au divin, ou ce que diverses traditions rapportent au « troisième œil », c’est-à-dire au sens de l’éternité. Mais la sensibilité traditionnelle n’est en aucun cas exclusive d’une intelligence de la Tradition que, paradoxalement, le monde moderne a, dans une certaine mesure, facilitée par les moyens de communication. C’est ainsi que l’on peut trouver – mais encore faut-il le vouloir – les œuvres d’un grand nombre d’auteurs, à commencer par celles de René Guénon. Il convient cependant de nuancer le tableau : il y a une quinzaine d’années encore, les œuvres de René Guénon, dans les rayons des librairies ésotériques, se trouvaient à peu près à la hauteur des yeux des clients potentiels ; aujourd’hui, pour y atteindre, il faut se hausser jusqu’aux rayons les plus hauts et les plus inaccessibles… Les librairies ésotéristes ont tendance à noyer les œuvres de qualité au milieu de tout un fatras et il faut véritablement être guidé d’en haut pour tomber sur les ouvrages dignes d’intérêt. Il n’empêche qu’il est possible aujourd’hui, sinon de vivre selon la Tradition, du moins d’étudier les doctrines traditionnelles d’une façon qui eût été inimaginable, par exemple, au siècle dernier. Il convient sans doute de considérer cet aspect des choses comme l’un des « signes des temps » pour reprendre une expression chère à René Guénon. La fin d’un cycle s’accompagne en effet d’une sorte de récapitulation générale de toutes ses potentialités.

Si l’œuvre et la pensée de René Guénon jouent un rôle central dans l’intelligence actuelle de la Tradition, il convient certainement de tenir compte du fait de la progression vers la fin du cycle et de l’accélération du mouvement de l’Histoire vers une fin que la Tradition présente comme cataclysmique. Les conditions actuelles ne sont plus tout à fait les mêmes que celles qui régnaient du vivant de René Guénon, et l’on peut penser que les tendances anti-traditionnelles de la société moderne se sont gravement accentuées depuis sa disparition en 1951. Mais aussi, durant près d’un demi-siècle, la pensée de Guénon a été prolongée, parfois peut-être corrigée sur certains points, par plusieurs auteurs que l’on peut regrouper dans la mouvance de la Tradition. Je pense à des personnages tels que Gaston Georgel ou Jean Phaure qui ont prolongé l’œuvre de Guénon dans le domaine de la cyclologie ; ou à celle d’un Louis Lallement, guide précieux dans le dédale de la Divine Comédie de Dante, qu’il considère à juste titre comme l’un des grands maîtres initiatiques de l’Occident et dont l’œuvre conduit aux ultimes mystères divins, à l’instar de celle d’un mystique comme saint Jean de la Croix, auquel Louis Lallement a consacré également une étude pertinente. On doit aussi à ce même auteur un livre magnifique sur La Vocation de l’Occident (Dervy, 1988 – 1ère éd. 1947), qui propose une lecture traditionnelle de l’histoire radicalement contraire à la vision moderne qui privilégie la Grèce antique par rapport au monde celte et la Renaissance par rapport au Moyen Age. Louis Lallement propose un tableau remarquable de la royauté sacrée en France à son moment culminant, sous le règne de saint Louis. Voici comment cet auteur présente ce qu’il appelle « la grande Fête-Dieu » : 

La cathédrale : une réplique symbolique de la création. L’art gothique, né de l’enseignement spirituel et technique dispensé par le compagnonnage, ne présente en rien le caractère d’activité gratuite et d’individualisme anarchique que l’on se figure de nos jours être inhérent à l’œuvre artistique. Rien de plus éloigné du « genre artiste » que l’artisan des chefs-d’œuvres médiévaux, qui s’efface derrière l’œuvre L ’iconographie du Moyen Age vise à l’enseignement autant qu’à la décoration. La cathédrale est un livre d’images instructif ouvert par les clercs sous les yeux du peuple. Le symbolisme, procédé requis pour la traduction sensible des réalités ineffables, est le moyen approprié d’un enseignement universel. L’art est appelé à opérer la transcription du spirituel dans le langage des sens, la traduction du vrai dans le beau. L’art gothique et l’art grec, comme les deux faces complémentaires d’une esthétique de l’incarnation, traduisent deux mouvements spirituels opposés. L’artiste grec enrobe de matière sa vision intellectuelle. L’artiste médiéval exténue une forme charnelle appropriée jusqu’à ce qu’elle laisse transparaître l’essence spirituelle de sa vision. L’un réalise une traduction charnelle du spirituel, l’autre opère une transposition spirituelle du charnel. La cathédrale est temple par essence et par excellence, comme était le Temple de Jérusalem. C’est un véritable microcosme, le chef-d’œuvre intégral, au sens compagnonnique. « Dieu géomètrise » : souvent, une figure, une dimension, un nombre servait de module fondamental à ce savant jeu de proportions qui s’étendait au tracé de chaque partie de l’édifice. C’était alors, en quelque sorte , le chiffre personnel de cet être architectural, mis en résonance avec les rythmes universels. Les traditions pythagoriciennes des collèges de bâtisseurs antiques avaient été recueillies dans les monastères bénédictins, d’où l’architecture médiévale prit son essor.

Pour les offices capitaux, trois personnages trônaient dans la cathédrale : l’Évêque, le Roi et le Maître-d’œuvre, incarnant le sacerdoce, la chevalerie et le compagnonnage (le Père, le Fils et l’Esprit). La prééminence se partageait entre le roi et l’évêque selon le double aspect temporel et spirituel de la cérémonie, comme le double reflet de Dieu entre le Pape et l’Empereur. La liturgie en la cathédrale est une initiation à la vie éternelle.

Le sacre du roi de France. Le successeur sacré de Clovis trônant dans la cathédrale de Reims, c’ était l’Homme à l’image de Dieu dans le Temple à l’image de la création. Il représentait Adam investi de sa fonction royale au milieu des créatures. La cérémonie du sacre offrait la représentation sacramentelle et liturgique de la doctrine eschatologique chrétienne, concernant l’individu et la société (d’où la portée véritable de la tradition du « Grand Monarque », en général platement interprétée sous le jour politique). Ce mémorial était également prophétie, et cette promulgation renouvelait l’annonce de la parousie. Tout roi de France, en ce jour, préfigurait Celui qui doit venir à la fin des Temps accomplir la promesse de l’évangile du royaume, il était précurseur de l’avènement du Christ en gloire. Le sacre du roi très-chrétien était en vérité la fête du Christ-Roi.

Le roi qui a inauguré la cathédrale gothique de Reims, saint Louis, incarna précisément à la perfection le principe spirituel de la royauté française, marqua de son rayonnement l’apogée glorieuse de la Chrétienté. Il est le vivant symbole de la tradition royale en France.

C’est vers la fin de son règne, en 1264, que fut solennellement instaurée dans l’Église la fête du Saint-Sacrement, où l’on vénère le « Très Saint Corps du Christ ». La procession du Saint-Sacrement sortant du sanctuaire et parcourant les rues, c’était le Roi des rois prenant possession de la cité et visitant son peuple. Toute ville s’en trouvait assimilée à Jérusalem la sainte, et la Chrétienté au royaume de Dieu.

 

Cette double conception traditionnelle de la royauté sacrée et de l’architecture sacrée a été magistralement traitée dans les ouvrages de Jean Hani, notamment Le Symbolisme du Temple Chrétien (Trédaniel, 1962), La Divine Liturgie (Trédaniel, 1981) et La Royauté Sacrée (Trédaniel, 1984) ; ce dernier ouvrage porte comme sous-titre évocateur « Du pharaon au roi très chrétien » et montre la continuité de la doctrine traditionnelle concernant la royauté sacrée depuis la plus haute antiquité jusqu’à la monarchie capétienne.

Le fondement de cette doctrine est celui du Corps mystique, le plan temporel étant à l’image du plan spirituel. Citons Jean Hani : 

Et c’est ce sentiment de la présence divine dans le roi qui était réellement le lien de la société. Par le sacre, le roi devenait l’expression visible, en même temps que l’instrument, de l’union de Dieu avec son peuple ; et c’est par là qu’il réalisait l’intégration de la communauté. (…) De même que, sur le plan spirituel, tous les fidèles sont un dans le Christ, formant avec Lui un seul Corps, de même, sur le plan temporel, ils sont un dans le roi, “image du Christ” sur terre. (…) Le roi sacré fait l’unité de la société en transformant les individus en membres d’un Corps mystique qui les surélève au-dessus d’eux-mêmes. Les régimes politiques laïcisés agissent à l’inverse en atomisant la communauté, en laissant les individus de plus en plus seuls et isolés.

A la fin de cet ouvrage, Jean Hani évoque le thème du « Grand Monarque », incarnation de la royauté sacrée intégrale, qui doit se présenter à la fin des temps ; mais il évoque aussi le risque de voir surgir auparavant un faux « grand monarque » universel et il évoque à ce propos la parodie que constitua l’aventure hitlérienne : 

On peut considérer comme une première esquisse du faux monarque universel l’aventure hitlérienne, dont les racines occultes et ténébreuses sont certaines. Hitler voulait rétablir le Saint-Empire romain germanique à visée universelle et, dans cette perspective, fit ramener de Vienne à Nuremberg, où ils se trouvaient au Moyen Age, les insignes impériaux, dont la couronne dite de Charlemagne. Il s’agissait, bien sûr, d’une inversion du Saint-Empire. Cette première parodie était ratée, et bien naïfs ceux qui ont pu s’y laisser prendre. Celle qui éventuellement se produira sera capable de tromper un bien plus grand nombre en revêtant toutes les apparences de l’authentique royauté sacrée, car il est dit que les ’Anges de ténèbres” peuvent se déguiser en “Anges de lumière”.

 

Dans La Divine Liturgie, Jean Hani met en parallèle le rite chrétien avec les rites d’autres traditions afin de mettre en valeur « un schéma universel de réalisation spirituelle » et de montrer « combien le christianisme s’enracine dans les traditions de l’humanité et répond ainsi aux exigences spirituelles fondamentales des hommes de toutes races ». Jean Hani montre surtout combien « la messe visible, terrestre, n’est que le médium par lequel nous entrons en relation et participons à la Liturgie céleste » : 

La messe a son prototype dans le sacrifice céleste de l’Agneau décrit par l’Apocalypse. (…) La liturgie visible n’est que la réfraction symbolique, dans le plan de la corporéité sur lequel l’homme se meut pendant l’existence terrestre, de la réalité invisible d’En-Haut.

 

Le livre de Jean Hani sur Le Symbolisme du Temple Chrétien s’inscrit dans une perspective platonicienne et développe la conception traditionnelle de l’art sacré dont la caractéristique est d’être un art supra-humain, « la traduction d’une réalité dépassant largement les limites de l’individualité humaine ». 

Il faudrait se rappeler la haute dignité de l’art, qui est la traduction sur le plan sensible de la Beauté idéale : car la Beauté est une forme du Divin, un attribut de Dieu, “un reflet de la Beauté divine” (F. Schuon) en même temps que de la Vérité divine, fondement de l’Être Voilà pourquoi le Beau est, selon la formule platonicienne, “la splendeur du Vrai”. L’art sacré est le véhicule de l’Esprit divin.

 

On trouve ici les mêmes accents que le pape Jean-Paul II a repris dans une de ses récentes encycliques, intitulée Veritatis Splendor. Mais Jean Hani signale les potentialités infernales d’un art dénaturé : 

Il ne faut pas oublier que l’art peut tout autant véhiculer des influences néfastes : la laideur des formes, quand elle est d’une certaine espèce, est une manifestation de satanisme, ce pôle inversé de la Beauté divine.

 

Voilà qui jette un éclairage percutant sur de nombreuses réalisations de l’art moderne, et de telles considérations pourraient certainement être reprises par un Georges Mathieu ou par un Philippe Lejeune qui témoignent de l’existence d’une conscience persistante d’un art traditionnel dans le monde contemporain.

 

Jean Phaure et Jean Borella

 Parmi les continuateurs actuellement vivants de l’œuvre de René Guénon, je voudrais mettre particulièrement en valeur deux personnalités : le poète, cyclologue et métaphysicien Jean Phaure et le philosophe Jean Borella. L’œuvre majeure de Jean Phaure, dont la première édition remonte à 1973, s’intitule Le Cycle de l’Humanité adamique (Dervy, 1973, 1977 et 1983). C’est une vaste synthèse de plus de six cents pages dont le sujet central est la présentation de la doctrine traditionnelle des cycles, développée et appliquée à notre temps. L’auteur se fonde sur les traditions égyptienne, hindouiste, grecque et biblique pour aboutir à un schéma synthétique du Cycle de l’Humanité adamique, articulé sur la loi traditionnelle des Quatre Ages (de l’Age d’Or à l’Age sombre ou Kali Yuga), doctrine d’ailleurs largement évoquée par René Guénon et développée dans l’œuvre de Gaston Georgel. A la suite de René Guénon, comme le fait également Jean Hani, Jean Phaure met l’accent sur la nette opposition entre le paradigme de la modernité, qui repose sur un temps et sur un espace purement quantifiables, avec le paradigme traditionnel qui met en valeur un temps qualifié et un espace sacré. Tandis que les travaux de Jean Hani concernent avant tout l’architecture et l’espace sacré, ceux de Jean Phaure s’orientent surtout sur la notion de temps qualifié.

Comment se présente cette doctrine traditionnelle des Quatre Ages, fondement de la cyclologie traditionnelle, que l’on retrouve dans des traditions aussi différentes que l’Inde, la Grèce antique, ou la Bible ? Jean Phaure formule en ces termes son projet d’ensemble : 

L’hypothèse de travail qui se trouve au cœur de notre dessein : fonder sur la chronologie hindouiste des Védas la mesure de ce Cycle d’humanité, et montrer que cette datation traditionnelle constitue le cadre harmonieux de la mise en ordre des éléments fournis par les autres traditions révélées, aussi bien quant à la genèse du Cycle qu’à sa structure quadripartite et qu’à son eschatologie.

 

Dans la tradition grecque, la doctrine des Quatre Ages a été exposée par Hésiode, dans Les travaux et les jours. Dans la tradition hindoue, Jean Phaure cite longuement le Vishnou Purâna (Les Purânas sont des recueils de mythes et de cosmologies composés comme les grandes épopées du Râmâyana et du Mahâbhârata deux ou trois siècles avant notre ère). Dans cette conception, quatorze Manvantaras ou cycles d’humanité composent un Kalpa. Les quatorze Manvantaras se subdivisent en deux septénaires. Le Cycle de l’humanité actuelle est le septième du premier septénaire. Chaque Manvantara se divise en quatre Ages, et il est précisé que la durée de ces quatre Ages, qui correspondent aux Ages d’Or, d’Argent, d’Airain et de Fer d’Hésiode, est proportionnelle à 4, 3, 2, 1, c’est-à-dire en fait à la Tétraktys de Pythagore. La durée de ces Ages est en relation avec un des nombres cycliques essentiels, qui correspond à un cycle astronomique, celui de la Précession des équinoxes : en effet, le point vernal, c’est-à-dire le point que franchit le Soleil chaque année lors de l’équinoxe de printemps, se déplace lentement, parcourant un signe du zodiaque en 2160 ans, et faisant donc un tour complet du zodiaque en 25 920 ans. Jean Phaure, qui reprend sur ce point les éclaircissements de René Guénon, explique que les quatre Ages s’échelonnent selon des durées proportionnelles à la Tétraktys pythagoricienne inversée :

Age d’Or  25 920 ansAge d’Argent 19 440 ansAge d’Airain  12 960 ansAge de Fer   6 480 ans Cela fait une durée totale de 64 800 ans pour la durée du Manvantara. Le plus important est que toutes les traditions qui évoquent ces quatre Ages sont d’accord pour indiquer avec force que notre époque correspond à la fin du dernier Age.

Dans la tradition biblique, la doctrine des Quatre Ages est exposée à l’occasion de l’interprétation du songe du roi Nabuchodonosor par le prophète Daniel (Dn 2, 31-45). 

« Tu as eu, ô roi, une vision. Voici : une statue, une grande statue, extrêmement brillante, se dressait devant toi, terrible à voir. Cette statue, sa tête était d’or fin, sa poitrine et ses bras étaient d’argent, son ventre et ses cuisses de bronze, ses jambes de fer, ses pieds partie fer et partie argile. Tu regardais : soudain une pierre se détacha, sans que main l’eût touchée, et vint frapper la statue, ses pieds de fer et d’argile, et les brisa. Alors se brisèrent, tout à la fois, fer et argile, bronze, argent et or, devenus semblables à la bale sur l’aire en été ; le vent les emporta sans laisser de traces. Et la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne qui remplit toute la terre. Tel fut le songe ; et son interprétation, nous la dirons devant le roi. C’est toi, ô roi, roi des rois, à qui le Dieu du Ciel a donné royaume, pouvoir, puissance et honneur- les enfants des hommes, les bêtes des champs, les oiseaux du ciel, en quelque lieu qu’ils demeurent, il les a remis entre tes mains et t’a fait souverain sur eux tous, la tête d’or, c’est toi. Et après toi se dressera un autre royaume, inférieur à toi, et un troisième royaume ensuite, de bronze, qui dominera la terre entière. Et il y aura un quatrième royaume, dur comme le fer, comme le fer qui réduit tout en poudre et écrase tout ; comme le fer qui brise, il réduira en poudre et brisera tous ceux-là. Ces pieds que tu as vus, partie terre cuite et partie fer, c’est un royaume qui sera divisé ; il aura part à la force du fer, selon que tu as vu le fer mêlé à l’argile de la terre cuite. Les pieds, partie fer et partie argile de potier : le royaume sera partie fort et partie fragile. Selon que tu as vu le fer mêlé à l’argile de la terre cuite, ils se mêleront en semence d’homme, mais ils ne tiendront pas ensemble, de même que le fer ne se mêle pas à l’argile. Au temps de ces rois, le Dieu du Ciel dressera un royaume qui jamais ne sera détruit, et ce royaume ne passera pas à un autre peuple. Il écrasera et anéantira tous ces royaumes, et lui-même subsistera à jamais : de même, tu as vu une pierre se détacher de la montagne, sans que main l’eût touchée, et réduire en poussière fer, bronze, terre cuite, argent et or. Le Grand Dieu a fait connaître au roi ce qui doit arriver. Tel est véritablement le songe, et sûre en est l’interprétation. »

 

L’interprétation de ce récit est le fondement de l’œuvre prophétique et eschatologique d’un des plus grands théologiens de notre temps, Raoul Auclair, dont s’inspire d’ailleurs Jean Phaure. Le Livre des Cycles, écrit en 1947 par Raoul Auclair, dévoile le contenu de ce songe : la tête d’or correspond à la monarchie babylonienne, la poitrine et les bras d’argent à l’empire médo-perse, le ventre et les cuisses d’airain à l’empire grec, les jambes de fer à l’empire romain ; quant aux pieds de la statue, faits de pierre et d’argile, ils représentent les dix royaumes, les dix nations issues de l’Empire romain, la première ayant été la France chrétienne et monarchique, constituée au baptême de Clovis en 496. Toute la suite de l’œuvre de Raoul Auclair, mort au Québec à l’âge de 91 ans le 11 janvier 1997, s’inspire de ce texte fondamental et du Cycle de Daniel qui s’est achevé en 1917, année de la Révolution d’Octobre qui met fin au « Temps des Nations », mais aussi année des apparitions mariales à Fatima et année de la Déclaration Balfour qui préludait au retour du peuple juif en Terre Sainte. C’est toute l’œuvre de Raoul Auclair qu’il faudrait commenter, et surtout ses deux derniers ouvrages, une magistrale interprétation de l’Apocalypse (Éd Stella, 1984, 3 tomes parus) et un livre très étrange, L’Homme total dans la Terre totale (Éd Stella, 1985).

Jean Phaure s’accorde avec Raoul Auclair pour fixer à l’année 1917 le véritable commencement des temps de la Fin – une Fin qui, d’ailleurs, n’en finit pas de finir, et qui a été ponctuée, 72 ans plus tard, par la chute du Mur de Berlin en 1989, qui a entraîné la fin du communisme en Russie. L’importance de cette année 1989 avait d’ailleurs été signalée depuis longtemps par divers personnages. L’astrologue André Barbault, se fondant sur le cycle Saturne-Neptune qui préside aux destinées du communisme russe avait signalé qu’après les conjonctions de 1917 (révolution russe) et de 1953 (mort de Staline), l’année 1989 verrait une nouvelle conjonction de ces deux planètes et l’entrée dans un nouveau cycle de 36 ans qui apporterait sans doute des changements considérables à Moscou et dans le monde. Un des rares spécialistes sérieux de Nostradamus, le roumain Vlaicu Ionescu, avait lui aussi fixé la chute du communisme en Russie pour cette époque (Le Message de Nostradamus sur l’Ère prolétaire, Dervy, 1976 ; L’Histoire secrète du Monde, Éd du Félin, 1987). Quant à Jean Phaure, il avait relevé précisément les configurations de la Noël 1989 dès la parution de son Cycle de l’humanité adamique en 1973, et cette date fut, nous nous en souvenons tous, celle de la chute de Ceaucescu en Roumanie.

Cette « métahistoire » qu’il nous est donné de vivre, c’est-à-dire l’intrusion dans l’horizontalité du temps ordinaire d’une verticalité transcendante, est à nouveau abordée dans le dernier ouvrage publié par Jean Phaure, Les Portes du IIIe Millénaire (Éditions Ramuel, 1994). Ce livre se présente comme une « actualisation » du Cycle de l’humanité adamique, et tente de préciser les phases à venir de la fin du cycle après les événements de 1989. Si Le Cycle de l’humanité mettait en valeur la configuration astrologique de la Noël 1989, ce nouvel ouvrage présente le thème de l’éclipse du mercredi 11 août 1999, qui fait actuellement couler beaucoup d’encre, puisque cette éclipse totale de Soleil, dont la trajectoire traverse le Nord de la France et coupe l’Europe en deux en passant par les Balkans, a été mise en rapport avec un fameux quatrain des Centuries de Nostradamus, qui évoque l’arrivée depuis le ciel d’un « grand Roy d’effrayeur ». Contre les interprétations catastrophistes d’Élisabeth Teissier, j’ai été personnellement amené à relativiser cette configuration et à la resituer dans le champ global des cycles planétaires en cours ; il n’en demeure pas moins que les configurations planétaires de l’été prochain sont très lourdes et laissent présager une crise de grande ampleur touchant d’une part la France, d’autre part les États-Unis.

Si l’œuvre de Jean Phaure constitue une sorte de synthèse de la pensée traditionnelle axée sur la cyclologie, l’œuvre, parfois difficile d’accès, de Jean Borella apparaît comme un prolongement critique de la pensée de René Guénon et s’inscrit nettement dans le cadre de la tradition chrétienne et d’une pensée néo-platonicienne. Professeur de philosophie à l’Université de Nancy, Jean Borella s’attache à libérer ses contemporains des interdits du rationalisme et à redonner le sens du caractère sacré de la connaissance religieuse, à revivifier le sens du surnaturel. Son premier grand ouvrage, La Charité profanée (Éd Dominique Martin Morin, 1979), part de la notion très guénonienne de la confusion du psychique et du spirituel pour analyser la subversion de l’âme chrétienne qui aboutit à la sinistre farce du « charity business » que l’on voit encore à l’œuvre en ce moment à propos du Kossovo. Jean Borella a des accents particulièrement mordants pour l’affligeante niaiserie des chrétiens modernistes qui cherchent, depuis un bon siècle, à flatter le monde et s’attirent par là-même le mépris des athées authentiques : 

Avec bonne foi ils professent un rousseauisme vague, s’extasient de confiance sur les vertus de l’homme moderne et les progrès de la technique, sur les valeurs humaines du sexe, du sport ou de la révolution culturelle. Semblables à ces vierges adolescents qu’une éducation sévère a tenu éloignés des mauvais plaisirs, mais qui, un jour de grand courage, sautent le pas, s’émancipent, courent à toutes les prostitutions, et finissent, dans l’excès de leurs débordements, par écœurer les plus libertins de leurs aînés. Mais, hélas ! nos maîtres en néo-religion ne sont plus des enfants. Les voici pourtant prêts à toutes les amours, du scientisme au marxisme, du syndicalisme à la cybernétique, de l’érotisme à la guérilla. Or, les vrais athées n’y font pas attention. Ce sont des gens sérieux qui construisent, non pas une néo-religion, mais le monde moderne. Les gambades ecclésiastiques de ces tard-venus à la course au progrès les amusent un instant, le temps d’un colloque, d’une semaine de la pensée marxiste, d’une récompense cinématographique, puis ils retournent à leur travail qui est l’élimination radicale de Dieu et la suppression de toute espèce de vie intérieure.

 

Jean Borella justifie le choix de son thème – la charité profanée – par le fait que toutes les entreprises des réformateurs modernes se font au nom de la charité, et il tient à dénoncer l’illusion d’amour qui aveugle les chrétiens modernes : 

Ce dont il s’agit, c’est d’une maladie intérieure, qui corrompt le christianisme dans son âme même, dans le principe animateur de sa vie religieuse.

 

Par « âme chrétienne », Borella n’entend pas seulement l’âme d’un homme pris singulièrement, en tant qu’il est chrétien, mais bien l’âme du christianisme, l’ambiance animique propre à la collectivité chrétienne. Or, la charité chrétienne est devenue folle. La mentalité chrétienne est devenue marxiste, la charité du chrétien moderne n’est plus l’amour des hommes, mais l’amour d’une construction abstraite qui doit rendre les hommes heureux. Bien des années avant que le mot de « repentance » ne connaisse la fortune que l’on sait, Jean Borella fustigeait les inutiles renoncements de l’Église face aux exigences insatiables d’un monde qui n’aspire qu’à l’anéantissement de la religion chrétienne : 

On vit ainsi une Église, deux fois millénaire, s’accuser des crimes que lui imputait un monde apostat et pervers. L’Univers retentissait du cri de ses remords. Église et cléricalisme, Église et pouvoir politique, Église et puissances d’argent, Église et sexualité, Église et protestantisme, partout où l’atteignaient les critiques, Elle se découvrait coupable. Ce faisant, Elle espérait désarmer ses adversaires : ah ! qu’au moins tombent les anciens griefs ! Pouvait-on douter d’une bonne foi qui consentait aux plus extrêmes reniements ? On abandonnait aux mains de la justice humaine l’Inquisition et Galilée, Constantin et le Concile de Trente, la soutane et le latin, l’art sacré et la théologie ; et l’on guettait anxieusement, sur le visage des athées nos juges, les premières marques du pardon.

Vains espoirs ! Ce que l’Église croit accompli volontairement et par amour, le monde moderne n’y voit qu’un effet de la contrainte et de la peur. Ce n’est pas à dire qu’il y soit indifférent, bien au contraire : quelle attente, quels frémissements, quelle secrète jubilation, dans ce monde apostat, au spectacle du grand reniement : “ah ! les temps approchent, pense-t-il. L’Infâme doute, l’Infâme avoue, l’Infâme pleure”. Mais cela ne saurait le satisfaire. Croit-on qu’il va se contenter des cadavres de la liturgie, de la théologie et de la tradition ? La religion, la foi, l’Église, tout cela vit encore, et cela doit mourir. Car voici le secret le plus sinistre et le plus certain de cette comédie : la religion est en exécration au monde moderne, dans la mesure même où ce monde est moderne. Secret proclamé durant quatre siècles par mille voix insolentes, secret que partagent aujourd’hui des millions d’athées tout prêts à la curée, mais secret oublié des chrétiens.

 

Dans sa conclusion, datée du 9 octobre 1978, en la fête de saint Denys l’Aréopagite, Jean Borella appelle les chrétiens à tenir bon : 

Que pouvons-nous faire, sinon « demeurer fermes et garder les traditions » que les Apôtres nous ont enseignées, soit de vive voix, soit par écrit, nous opposer inlassablement aux interminables révolutions du temps, non par colère ou par orgueil, mais par sincérité de cœur et droiture d’intelligence, enfin nous refaire une âme chrétienne capable « d’accueillir la charité de la Vérité », l’âme de la Vierge Marie en qui fut reçue et aimée la Vérité éternelle, Jésus-Christ.

 

Dans La Crise du Symbolisme religieux (L’Âge d’Homme, 1990), Jean Borella dénonce chez les principaux penseurs de la modernité l’éradication, de tout ce qui relève du symbolique et il restaure la légitimité d’une intellectualité symbolique et sacrée, récusant le divorce de la raison et de la foi. Jean Borella signale l’emprise massive du matérialisme sur la civilisation occidentale : 

Le terrorisme matérialiste atteint un tel degré de puissance sur tous les esprits, que l’identification du réel au matériel est passée à l’état de réflexe spéculatif, que tout penseur qui ose s’élever là-contre éprouve en lui-même comme un sentiment de culpabilité : il brave l’interdit majeur de la culture scientifique, il se dresse contre des milliers de savants et de philosophes, il n’est pas loin d’admettre, au fond de lui-même, que son combat n’est qu’une concession aux postulations irrationnelles de l’être humain, alors qu’il devrait être évident que le matérialisme, scientifique ou philosophique, est nécessairement le dernier degré de la déchéance intellectuelle, l’abrutissement-limite d’une intelligence exténuée.

 

Jean Borella n’épargne pas non plus, dans cet ouvrage, ce qu’il appelle la « contre-religion freudienne ». A la suite de René Guénon, Jean Borella voit dans la psychanalyse une inversion de la relation entre le supérieur et l’inférieur : 

L’inversion freudienne consiste à révéler que ce qui est symbolique, ce sont les réalités supérieures prétendument invisibles, et que le référent vers lequel elles pointent, ce sont des réalités « inférieures », réellement invisibles. (…) Dieu est enfermé pour toujours dans la cage aux monstres des phantasmes névrotiques. De même que le monde physique de Galilée est sans au-delà, de même le monde psychique de Freud. Mais c’est aussi, et par voie de conséquence, un monde sans espérance. Nous sommes en enfer parce que l’enfer est en nous, parce que l’enfer est nous. C’est alors que le freudisme se révèle pour ce qu’il est, c’est-à-dire une contre-religion, c’est-à-dire encore une religion, mais la pire de toutes. En dénonçant inlassablement l’illusion religieuse, en faisant même de cette dénonciation le but essentiel de la thérapeutique des névroses, dans l’exacte mesure où le complexe d’Œdipe est le concept majeur de la psychanalyse, Freud désigne en même temps son véritable Dieu, et ce Dieu, c’est le ça.

 

Parmi tant de questions majeures abordées dans ce livre, je ne ferai que signaler au passage une réflexion d’une grande profondeur sur les rapports entre la pensée d’Aristote et celle de Platon, suivie d’une étude sur la dégradation du symbolisme religieux au Moyen Age et sur la consommation de la rupture entre pensée rationnelle et pensée symbolique à l’aube des temps modernes (notamment au travers de « l’affaire Galilée »).

Le dernier livre paru de Jean Borella, Ésotérisme guénonien et mystère chrétien (L’Âge d’Homme, 1997) me paraît d’une extrême importance et marque une nette distanciation de l’auteur à l’égard de René Guénon, cet ouvrage faisant la démonstration de la profonde méconnaissance de la tradition chrétienne par René Guénon. Jean Borella montre en particulier qu’il n’y a rien de commun entre le contenu des thèses de Guénon sur l’initiation et la réalité des sacrements chrétiens. Surtout, Borella remet en cause la coupure fondamentale qu’opère Guénon entre ésotérisme et exotérisme  ; il n’y a pas deux Églises, l’une de l’extérieur, l’autre de l’intérieur (« Église de Pierre » et « Église de Jean », comme on l’entend souvent dire dans les milieux ésotéristes). Le revelatum, la manifestation de la Vérité divine dans notre monde humain, n’est en lui-même ni ésotérique ni exotérique. Mais il y a, selon les capacités de chacun, des degrés de compréhension plus ou moins extérieurs ou plus ou moins intérieurs de ce revelatum. On peut regretter que ce livre ne présente que la première partie - critique – d’un diptyque auquel manque encore la seconde partie, consacrée au contraire à l’apport précieux de René Guénon concernant diverses traditions autres que la tradition chrétienne, ainsi que divers aspects du christianisme que Guénon a contribué à mettre en valeur. Il eût été préférable que les deux aspects de la démarche de Jean Borella puissent être présentés au lecteur en même temps, afin d’éviter une sorte de déséquilibre entre la critique envers un aspect de l’œuvre de Guénon et la référence maintenue à cette œuvre.

 

De l’intelligence de la Tradition au retour à une vie de tradition

 

Parmi les continuateurs de l’œuvre de René Guénon, une place de choix revient à Jean Reyor, dont les Éditions Archè, à Milan, ont publié trois volumes sous le titre général de Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon (1988-1991). Jean Reyor avait fait la connaissance de René Guénon en 1928, et les plus remarquables de ses études sur le maître disparu s’échelonnent de 1945 à 1970. Cette œuvre est consacrée à commenter le message guénonien et à en expliciter les conditions pratiques d’un aboutissement en milieu chrétien et catholique, tout en posant les questions relatives aux rapports entre tradition catholique et franc-maçonnerie. S’efforçant de répondre à des questions de lecteurs de Guénon qui s’interrogeaient sur les qualifications requises pour un passage de l’initiation virtuelle à un début de développement spirituel effectif, Jean Reyor « insiste tout spécialement sur les exigences du présupposé de la pratique religieuse fervente et de l’approfondissement intellectuel de la tradition dont relève l’initiation prise en considération ».

Étant donné l’évolution ultérieure et l’enfoncement dans les ténèbres de la fin du cycle que nous connaissons en cette fin de siècle, les préoccupations de Jean Reyor peuvent apparaître à certains égards dépassées. En effet, les éléments traditionnels, tant au sein de la Maçonnerie qu’au sein de l’Église catholique semblent bien être de plus en plus rares et marginalisés, davantage en tout cas qu’ils ne l’étaient au milieu du XXe siècle, avant le Concile Vatican II. Mais l’œuvre de Jean Reyor peut, me semble-t-il, garder toute son utilité pour des lecteurs sincères de l’œuvre de René Guénon qui en viendraient à se poser le même type de questions que leurs aînés.

Jean Reyor insiste particulièrement sur deux points : la nécessité, pour qui prétend atteindre à une réalisation spirituelle au sens que donne Guénon à cet terme, d’une ascèse de la vie quotidienne allant dans le sens d’une simplification, d’un dépouillement, d’un détachement par rapport à tous les mirages et à tous les faux désirs suscités par la vie moderne ; et aussi la nécessité d’un rattachement à une tradition exotérique, c’est-à-dire, pour les Occidentaux, la nécessité d’une pratique religieuse régulière dans le cadre du Catholicisme ou de l’Orthodoxie, cette dernière présentant l’avantage d’avoir conservée intact la tradition de l’hésychasme, c’est-à-dire de la prière du cœur : 

Chaque aspirant à l’initiation, pris en son particulier, doit concentrer tous ses efforts sur sa préparation intellectuelle, d’une part, par l’étude des textes traditionnels ; sur sa préparation psychique, d’autre part, par la pratique des ’vertus’. Tout le reste ne saurait être que ’distractions’ relativement à son but. Mais, pour atteindre ce but, nous avons indiqué assez clairement que chaque aspirant devait se rattacher d’abord à l’exotérisme d’une forme traditionnelle, ensuite solliciter son rattachement à une organisation initiatique.

 

Aux yeux de Jean Reyor, l’homme occidental moderne doit d’abord se libérer, par une ascèse appropriée, des besoins et des habitudes factices qui ont fait de lui, surtout depuis le milieu du XIXe siècle, un être artificiel : 

Il s’agit, avant tout, de se dégager pour recréer une vie simple, dépouillée de tout ce qui n’est pas la satisfaction des besoins élémentaires de l’être humain, l’accomplissement des devoirs d’état les plus impérieux et l’exercice de la charité effective et non verbale à l’égard du prochain, en commençant par le prochain le plus proche.

 

A la suite de Guénon, qui récusait toute direction spirituelle et ne se présentait pas comme un maître, Jean Reyor insiste sur le fait qu’il n’y a pas de « voie guénonienne » pour mener une vie spirituelle. Je prendrais volontiers l’image suivante : Guénon est, pour notre temps, comme le doigt qui montre le pôle céleste, mais le sage s’attache précisément au pôle et non au doigt qui en indique seulement la direction : 

L’œuvre de Guénon est trop universelle pour être, à elle seule, le support intellectuel d’une vie spirituelle et il n’y a pas de « voie guénonienne ». Il y a, pour chacun, un moment où il doit « quitter » René Guénon et son universalité pour « s’enfermer » mentalement (aussi bien que psychiquement et même « corporellement ») dans une forme traditionnelle déterminée des différents aspects de laquelle il doit acquérir une connaissance aussi complète que possible. Si la tradition considérée est le Christianisme, une telle recherche fera bientôt découvrir que bien des notions capitales n’ont pas été si complètement oubliées qu’on se l’imaginait tout d’abord.

 

Un autre aspect caractéristique des orientations que préconise Jean Reyor à l’adresse d’un aspirant à la réalisation spirituelle est le détachement par rapport aux illusions relatives à une transformation de ce monde : on sent chez lui l’écho de la parole du Christ selon laquelle la seule chose nécessaire est la recherche du Royaume des cieux : 

Toute action extérieure représente des énergies soustraites à l’accomplissement de ces buts essentiels. Alors que nous voulons sortir de ce monde, de tous les mondes, comment pourrait-on nous demander de nous mêler aux activités insensées de ce monde ? (…)Aspirer à la Réalisation spirituelle implique une tendance à sortir du domaine de l’action - qui est celui du changement - pour atteindre l’immuable, à sortir du monde, de tous les mondes, pour atteindre Ce qui est au-delà de tous les mondes.

 

Aussi Jean Reyor rejette-t-il catégoriquement tout engagement au sens politique de ce terme : 

L’individu qui aspire à une réalisation spirituelle n’a pas à « prendre parti » entre les divers groupes humains qui se disputent la domination de notre monde, et il ne pourrait le faire qu’en devenant la dupe ou le complice des influences anti-traditionnelles qui animent chacun de ces groupes.

 

A ses yeux, les courants politiques que l’on appelle parfois « traditionalistes » participent de l’esprit du monde moderne et représentent des éléments aussi anti-traditionnels que ceux qui se réclament de l’esprit démocratique et des valeurs issues de la Révolution française : 

L’esprit traditionnel n’est nullement lié au conservatisme social, bourgeois plutôt qu’aristocratique, des milieux « réactionnaires » du XIX° s. et du début du XX° s. qui, sur bien des points, est aussi anti-traditionnel que la démocratie ; il en est de même des idéologies « totalitaires » qui sont nées ou qui se sont imposées entre les deux dernières guerres. Que la démocratie soit une conception essentiellement anti-traditionnelle, il ne peut y avoir là-dessus aucun doute, puisque toute société traditionnelle est essentiellement hiérarchique.

 

Pour autant, ce retrait du monde est avant tout une attitude intérieure et n’implique pas nécessairement le repli dans un monastère ou dans un ermitage. 

Sortir du monde, c’est se détacher du monde dans toute la mesure où l’on n’est pas rigoureusement obligé d’agir dans le monde. Le monde en est arrivé à un point tel qu’il est devenu presque impossible d’agir dans le monde extérieur sans se faire le serviteur de l’Adversaire. Nous ne pouvons certes pas éviter cette participation involontaire au jeu des forces qui se disputent la domination de ce monde, mais nous pouvons du moins éviter d’aller au-delà de ce « service obligatoire ». La seule activité proprement initiatique ne peut être que l’acquisition, la conservation et la transmission de la Connaissance.

 

Jean Reyor, qui s’inscrit dans la lignée de l’ésotérisme chrétien, cite un certain nombre d’œuvres majeures rendues disponibles, notamment grâce aux travaux de savants tels que Maurice de Gandillac, durant la seconde moitié du XXe siècle : 

Les monuments qui nous sont parvenus de l’ésotérisme chrétien sont peu accessibles à l’immense majorité des lecteurs, par suite de leur rareté d’abord, par suite de la langue dans laquelle ils sont rédigés, ensuite. Depuis quelques années, il a été publié des traductions de textes essentiels tels que les Stromates de Clément d’Alexandrie, les œuvres de Denys l’Aréopagite, divers traités et sermons de Maître Eckhardt, des fragments de Nicolas de Cuse, une œuvre capitale de Jacob Boehme, le Mysterium Magnum. Mais, d’une part, ces traductions ne représentent qu’une partie de l’héritage des Maîtres de l’intellectualité chrétienne et d’autre part, elles ont laissé entièrement de côté, jusqu’ici, un aspect tout à fait essentiel de l’ésotérisme chrétien, à savoir l’interprétation kabbalistique des Livres sacrés, et elles ont laissé de côté tout ce qui se rapporte aux sciences traditionnelles.

 

On le voit, les conseils adressés par Jean Reyor aux postulants à une réalisation spirituelle dans les conditions de la fin de l’Age sombre qui sont les nôtres rejoignent très largement les conseils dispensés par Jean Biès dans ses Passeports pour des temps nouveaux. Chez l’un comme chez l’autre de ces disciples de la pensée guénonienne, la sévère lucidité du jugement porté sur le monde moderne n’empêche pas la joie de vivre et un certain sens de l’humour, comme en témoigne cette réflexion de Jean Reyor par laquelle nous terminerons cette causerie et qui proclame sa « joie de vivre en un temps où les illusions sont tombées, où les mensonges sont apparus au grand jour » : 

Disons notre joie de vivre dans un monde où le renoncement et le détachement sont d’une pratique si aisée. A quoi pourrions-nous nous attacher, puisque déjà nous avons tout perdu ?

Charles RIDOUX
Amfroipret, le 7 mai 1999