Tolkien et le cycle Neptune-Pluton : A Question of Time

Paris - Congrès Germaine Holley (2-3 octobre 2004

Mardi 18 mars 2008, par Charles RIDOUX // 3. Tolkien - Čiurlionis

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A Question of Time : c’est là le titre d’un des ouvrages de Verlyn Flieger, l’une des meilleures critiques de l’œuvre de Tolkien, qui expose la façon dont l’auteur a traité dans plusieurs de ses écrits le thème du voyage dans le temps. Ce thème est constitutif, notamment, de deux récits : The Lost Road, qui conduit un père voyageant avec son fils au temps de la Submersion de Númenor, épisode qui évoque le thème de l’Atlantide ; et dans The Notion Club Papers, un professeur d’Oxford voyage dans le temps et reçoit dans des rêves auditifs la révélation de langues numénoréennes. Nous aussi, astrologues, nous sommes appelés à voyager dans le temps, et tout d’abord ceux d’entre nous qui, pratiquant l’art de la mondiale, naviguent, grâce aux cycles longs des trans-saturniennes, jusqu’à l’origine des civilisations et jalonnent le cours du temps pour les siècles à venir. Nul mieux que nous autres n’est à même d’entrer de plein pied dans l’univers grandiose du Légendaire de Tolkien, auquel il a œuvré toute sa vie, depuis ses premiers poèmes de 1916 consacrés aux navigations du marin Ælfwine (devenu par la suite Eärendil), jusqu’à sa mort en 1973. Il faut dire qu’ici l’astrologue spécialiste de la mondiale est comblé puisque Tolkien est un natif de la conjonction NE-PL de 1891 et qu’il est sans doute un des individus appelés à exprimer avec éclat dans le monde certaines des significations profondes du cycle inauguré à la fin du XIXe siècle et qui durera jusqu’à la fin du XXIVe siècle, culminant lors de l’opposition aux alentours de 2140.

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Le nouveau cycle commence, en effet, par un bouleversement des conceptions relatives à l’ordre physique du monde (théorie de la relativité d’Einstein, physique quantique), mais aussi des conceptions qui touchent à l’intériorité de l’homme (psychanalyse freudienne et psychologie des profondeurs de Carl-Gustav Jung), ou encore à la place de l’homme dans l’univers physique (lente prise de conscience de l’historicité d’un univers dont on postulait jusqu’alors l’éternité) ou dans son rapport à l’imaginaire (intérêt renouvelé pour les mythologies et les langues anciennes) ainsi qu’à la religion (sens renouvelé d’une Tradition primordiale présente, sous diverses formes, dans toutes les grandes religions de l’humanité). Si les éléments clés de ce cycle ébranlent les conceptions anciennes dès le moment de la conjonction, c’est durant les phases ultérieures du cycle qu’ils vont se manifester dans le monde, en particulier lorsqu’ils bénéficieront de l’appui d’un sextile ou d’un trigone. C’est précisément le cas durant une grande partie du XXe siècle ainsi qu’au début du XXIe siècle, puisque le sextile évolutif est en orbe grosso modo de 1940 à 2020 : c’est alors une période qui favorise l’expansion à travers le monde des graines qui ont été semées au temps de la conjonction et qui permet également un mûrissement de théories qui ont pu se présenter, au premier abord, sous une forme quelque peu fracassante et provocatrice. Mais il ne faut pas négliger la phase, qui peut être très stimulante, du septile, aspect qui correspond, selon l’enseignement de Charles Harvey, à un influx d’inspiration, à une sorte de vision plus haute provenant de la perception de l’unité, de la globalité de l’idée derrière les parties qui l’expriment. [1]

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Cette étape du septile a été franchie avec 1° d’orbe de novembre 1937 à l’été 1942, libérant dans le monde une énergie qui a été utilisée surtout de façon destructrice, mais qui a donné aussi lieu à des réalisations techniques et scientifiques remarquables (l’invention de la pénicilline ou les premiers vols réguliers à travers l’Atlantique). Une nouvelle phase de septile doit durer de décembre 2001 jusqu’en février 2011. Chacun remarquera aussitôt que le film de Peter Jackson inspiré par le Seigneur des Anneaux est paru sur les écrans pour la première fois le 19 décembre 2001, à l’ouverture même de cette nouvelle phase du septile ascendant qui doit durer dix ans ; mais les spécialistes de Tolkien ne manqueront pas d’observer également que la rédaction du Seigneur des Anneaux par Tolkien est en étroite correspondance avec la première de ces phases de septile : en effet, après la parution du Hobbit le 21 septembre 1937, et fort du succès immédiat de cette œuvre auprès du public, l’éditeur Stanley Unwin incite Tolkien à rédiger une nouvelle histoire de hobbits. Tolkien se met au travail et c’est entre le 16 et le 19 décembre 1937 qu’il entreprend ce qui deviendra le Seigneur des Anneaux – juste un mois après le début du septile NE-PL. Vers la fin de 1941, Tolkien poursuit le récit jusqu’à l’épisode de la Lothlórien, et à la fin de 1942 il atteint le début du Livre III, mais il se trouve alors arrêté par la complication du récit de la Guerre de l’Anneau et du siège de Minas Tirith auquel il ne reviendra que plus tard. Ainsi, tout le premier jet du Seigneur des Anneaux s’inscrit dans cette phase cruciale du septile NE-PL de 1937-1942 ; on pourrait dire que cette œuvre est vraisemblablement appelée à mettre en lumière certains aspects majeurs du cycle NE-PL ouvert au moment de la naissance de l’auteur. Il y a de fortes chances pour que cet élan soit renouvelé et amplifié après la sortie du film de Peter Jackson durant toute la première décennie du XXIe siècle, avec une conscience plus aiguë, sans doute, de la profondeur de l’œuvre de Tolkien, encore reléguée dans le voisinage de la paralittérature par la critique académique, alors même que le grand public anglais a décerné à Tolkien en 1996, le titre d’ « auteur du siècle ». L’actuelle décennie, marquée par le septile NE-PL, apportera aussi sans doute une vision plus large et plus fidèle à la réalité de l’œuvre de Tolkien prise dans son ensemble, et non plus réduite au Hobbit, au Seigneur des Anneaux et, parfois, au Silmarillion. En effet, le Légendaire de Tolkien est bien plus vaste qu’on ne l’imagine généralement, comportant, outre les trois œuvres ci-mentionnées un ensemble de douze volumes non encore traduits en français (à l’exception des deux premiers) et publiés en anglais, de 1983 à 1997, par l’un des fils de Tolkien, Christopher, sous le nom de The History of the Middle-earth. Les amoureux de Tolkien ont encore beaucoup de joies devant eux, surtout si le petit-fils de l’auteur, Adam Tolkien, continue à traduire en français cette masse de récits et de textes d’ordre historique, philosophique et linguistique, qui contribuent à élargir et à approfondir notre vision du Légendaire.

Si la phase du septile NE-PL semble jouer un rôle remarquable dans la conception et dans la diffusion de l’œuvre de Tolkien, les retours de Chiron sur lui-même méritent sans doute également d’être pris en compte. En effet, par deux fois au moins, on peut observer un retour de Chiron significatif dans la vie ou dans l’œuvre de Tolkien : en 1942, alors que Tolkien achève son premier jet du Seigneur des Anneaux avec le récit du siège de Minas Tirith, Chiron revient sur sa position au moment de la naissance de l’auteur, en 1892, se positionnant en conjonction du SO à 19° du Lion. Et au moment de la Noël 2004, Chiron se retrouvera dans la position qui était la sienne le 29 juillet 1954, jour de la publication du premier volume du Seigneur des Anneaux ; alors, Chiron était en opposition d’UR, cette année, il sera en opposition de SA. Je voudrais signaler au passage, à l’attention de tous ceux qui s’intéressent à Chiron, les travaux d’un ami belge, Benoît de Meester, qui est en voie de construire une œuvre remarquable – et dont il faut souhaiter qu’elle sera bientôt publiée - sur le rôle de Chiron en astrologie mondiale.

Nous n’allons pas ici analyser en détails le thème de J.R.R. Tolkien ni celui du Seigneur des Anneaux : nous l’avons déjà fait dans le cadre de deux articles publiés l’an dernier dans les Cahiers d’Univers-Site. [2] Nous allons plutôt explorer quelques aspects du Légendaire en relation plus ou moins directe avec l’astrologie.

Il faut dire tout d’abord que le monde de Tolkien est un monde de splendeur, et le Silmarillion commence par l’Ainulindalë, c’est-à-dire un récit de la création qui s’effectue au travers d’une Grande Musique. Les thèmes de cette musique sont donnés par Eru – l’Unique – et développés par des esprits équivalant plus ou moins aux hiérarchies angéliques, qui portent le nom générique d’Ainur. Mais dans la symphonie des Ainur s’insinue une discordance, une dissonance, due au plus puissant d’entre ces esprits, Melkor, qui aspire à posséder la Flamme Eternelle donatrice de vie, et qui demeure auprès d’Eru. Ainsi, le mystère du Mal est présent dans la création dès son origine, en tant que discordance relative au plan divin exprimé par les thèmes soumis par Eru aux Ainur. Mais à chaque discordance de Melkor, Eru répond par un thème plus vaste qui intègre les dissonances de son contestataire.

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L’idée m’est venue, peut-être trop hardie, de rapprocher ce dialogue musical avec un phénomène bien connu des astronomes et des astrologues, et qui se rapporte à la constitution même de notre système solaire. En effet, jusqu’à Neptune, toutes les planètes se situent dans un même plan par rapport au Soleil, tandis que l’orbite de Pluton se positionne nettement sur un autre plan. On pourrait voir là comme l’image d’un alignement sur le plan divin d’Eru – le Soleil entouré des Ainur – et de la discordance de Melkor – l’écart de l’orbite plutonienne. Mais lors d’une conjonction NE-PL, nous avons un moment privilégié de réunion des deux plans, un moment de fusion entre des points de vue contraires. C’est aussi le temps de la relance pour une nouvelle longue phase de discordance, qui se développera sur un nouveau plan pour une durée de cinq siècles. Eru signifie d’ailleurs à Melkor qu’en fin de compte ses efforts pour dévoyer la création et pour la conduire vers le néant ne font que contribuer à la rendre plus vaste et plus complexe. Tolkien, natif lui-même d’une conjonction NE-PL, n’était-il pas sensibilisé par cela même à une réflexion d’ordre métaphysique sur la réunion des contraires dans le cadre d’un plan divin supérieur à toute contestation ou dégradation apparente ?

Il y a chez Tolkien une double représentation du Mal, incarné d’abord dans Melkor, qui est à l’origine un Ainur, puis dans Sauron, qui n’est qu’un Maia, c’est-à-dire un esprit de moindre puissance que les Ainur. Le premier – sous le nom de Morgoth – correspond à une malignité inscrite dans les fondements matériels du monde, et qui s’exprime au travers de tout ce qui est excessif dans les phénomènes naturels, tels que l’extrême chaleur des volcans ou l’extrême froideur des glaces polaires. Dans sa rage de ne pouvoir égaler le Créateur, Morgoth aspire à détruire la Création et à se dissoudre lui-même dans le néant. Il trouve, pour l’aider dans son œuvre maudite, des êtres monstrueux, comme l’araignée Ungoliant, ancêtre de Shelob dans le Seigneur des Anneaux. Sauron, lui, qui s’est mis au service de Morgoth avant de devenir lui-même le Seigneur Ténébreux régnant sur le Mordor, recherche plutôt la domination sur les esprits, symbolisée par l’Anneau unique gouvernant les autres Anneaux de pouvoir (des Nains, des Elfes et des Humains). Il pervertit et dénature ceux qu’il arrive à dominer, transformant ainsi des Elfes prisonniers en Orques. La création du Légendaire par Tolkien est d’abord une création langagière : Tolkien, grand amoureux des mots, dans leur forme et dans leur sonorité, invente d’abord des langues, puis des peuples et des récits afin que ces langues puissent être parlées. La transformation du nom de Melkor en Morgoth fournit un exemple entre mille de la subtilité de cette activité créatrice – qui est le privilège de l’humanité adamique, appelée à donner un nom aux animaux, à l’image de la puissance créatrice qui est le propre de Dieu. Dans Melkor, on trouve encore la racine El, qui symbolise la lumière – au plus haut degré, la Lumière incréée qui est le propre d’Eru, puis la lumière des étoiles, façonnées par la déesse Yavannah. Dans Morgoth, la racine El a disparu, remplacée par le préfixe Mor-, que l’on retrouve dans le nom de Mordor, et qui correspond aux ténèbres et au mal. Ayant fui la lumière de Valinor pour installer sa puissance dans les profondeurs de la cité d’Angband au nord de la Terre du Milieu, Melkor a définitivement perdu l’ultime trace de lumière qui rappelait en lui son origine glorieuse ; en devenant Morgoth, il se définit comme la puissance des ténèbres et, après sa chute, il est jeté hors du monde dans le Vide éternel.

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Cette racine El, on la retrouve, en revanche, en relation essentielle avec le peuple des Eldar, qui désigne les Elfes, intimement associés à la douce lumière des étoiles. En effet, l’Eveil des Elfes a lieu au bord du lac de Cuiviénen sous la seule clarté des étoiles, alors que l’Eveil des Humains est en correspondance avec la naissance du Soleil. L’arrivée des Enfants d’Ilúvatar – autre nom d’Eru, qui le désigne non plus comme l’Unique, mais comme le Père de la Lumière – a été préparée avec amour et bienveillance par les Valar, ceux des Ainur qui se sont installés au Pays d’Aman, dans le Royaume Béni de Valinor, à l’Ouest de la Terre du Milieu. Ils sont comme les jardiniers des demeures des Elfes et des Humains, et l’on peut dire que, chez Tolkien, en ce qui concerne les Enfants d’Ilúvatar, leur vocation est de soigner et d’embellir la Terre du Milieu et d’en faire un lieu édénique. Mais les semences funestes semées par Morgoth dans les structures matérielles et par Sauron dans les âmes perverties aboutissent à l’émergence, en Terre du Milieu, de territoires hideux et peuplés d’êtres monstrueux, dont Angband puis le Mordor sont les exemples les plus célèbres. Dans un monde où le pouvoir de l’Ombre va progressant, il subsiste des zones de lumière, comme la Comté où vivent les Hobbits, la demeure des Elfes à Fondcombe, où encore la Lothlórien sur laquelle règnent Dame Galadriel et Celeborn. La Lórien est un grand jardin d’une beauté inégalée en Terre du Milieu, reflet de l’insurpassable beauté de Valinor, le Royaume Béni. Le compagnon du héros de la Quête de l’Anneau, Sam Gamegie, est lui-même un jardinier, et le don qui lui est fait par Galadriel, une simple boîte contenant de la terre de la Lórien, permettra, après la Guerre de l’Anneau et le nettoyage de la Comté ravagée par Saruman et ses sbires, la renaissance d’un nouvel Age d’Or, la Comté bénéficiant alors de la protection assurée par le Roi de Gondor, Aragorn devenu Elessar, dont la mission est de pacifier toute la Terre du Milieu. A cette conception du monde créé comme un jardin dont il faut prendre grand soin est associée, chez Tolkien, la mise en valeur de la bienveillance de la part des êtres supérieurs envers ceux qui se situent plus bas dans l’échelle des êtres : bienveillance des Valar envers les Elfes et les Humains lorsqu’ils préparent la venue des Enfants d’Ilúvatar ; sollicitude des puissants seigneurs elfes à l’égard des Hobbits de la Comté ; compassion de Bilbo puis de Frodo envers le malheureux Gollum ; bienveillance qui est la caractéristique majeure du mage Gandalf, qui œuvre inlassablement pour rassembler toutes les forces qui résistent encore à l’emprise de l’Ombre sur le monde.

Mais s’il est des jardiniers de la terre – comme les Femmes-Ents ou le brave Sam – il existe également des jardiniers du ciel, comme Yavannah qui crée de nouvelles étoiles pour saluer l’Eveil des Elfes. Un personnage attachant, Tar-Meneldur, le cinquième roi de Númenor, est surnommé Elentirmo, « le Guetteur d’étoiles » :

Meneldur était un homme d’humeur amène, sans nulle superbe, qui pratiquait plus volontiers les exercices de la pensée que ceux du corps. Il ne se souciait guère de la Mer ; car son esprit le portait bien au-delà de la Terre du Milieu, au loin parmi les étoiles et les corps célestes dont il avait la passion. Et il cherchait à recueillir toutes les traditions des Eldar et des Edain concernant Eä et les espaces infinis qui environnent le Royaume d’Arda ; et ces traditions, il les étudiait ; et il prenait tout son plaisir à regarder les étoiles. Il avait fait bâtir une tour dans le Forestar (tout au nord de l’Ile) où l’air était translucide, et d’où il pouvait, la nuit, scruter le firmament et observer les mouvements des luminaires qui peuplent les cieux. [3]

Tolkien a donné aux planètes du système solaire des noms dont les significations sont les suivantes : Elenmirë, « Le Joyau d’Etoile » pour Mercure ; Eärendil, « L’Amoureux de la Mer » désigne Vénus ; Mars est appelé Carnil, « La Rouge » ; Akarinquë, « La Glorieuse », est le nom de Jupiter ; Saturne est qualifiée de « Sombre nuageuse », Lumbar ; Uranus et Neptune portent respectivement les noms de Luimil, « La Bleue » et de Nénar, « L’Humide ». [4] Mais ce qui intéressera l’astrologue, dans le Légendaire de Tolkien, plus encore que l’astronomie elfique, c’est un sens à la fois cyclique et orienté de l’histoire du monde. En effet, la fresque qui s’ouvre avec l’Ainulindalë sur le récit de la Création est orientée vers une Ultime Bataille, Dagor Dagorath, et vers la fin d’Arda toute entière. Entre ces deux moments se succèdent des Ages tous caractérisés par une involution cyclique, par une décadence plus ou moins rapide qui succède à un Age d’Or fondateur. C’est ainsi que la Guerre de l’Anneau, qui fournit le thème central du Seigneur des Anneaux, s’achève sur la fin du Troisième Age, avec la chute de Sauron, le 25 mars, et montre l’ouverture du Quatrième Age avec le couronnement du Roi Elessar. Souvent, la fin d’un Age se présente sous la forme de cataclysmes, comme celui qui met ravage le Beleriand à la fin du Premier Age ou celui qui voit la Submersion de Númenor à la fin du Second Age. Cependant, Tolkien évoque par moments dans son œuvre la perspective d’une nouvelle Création, d’une nouvelle Grande Musique, à laquelle participeraient, semble-t-il, à la fois les Valar, les Humains et les Elfes. Cette grande espérance est évoquée dans un des récits les plus poignants de son œuvre, le dialogue entre un prince elfe et une femme douée d’une grande sagesse parmi les Humains, dialogue qui porte le titre d’Athrabeth Finrod ah Andred. Si le thème de la mort, comme l’a montré Vincent Ferré dans son beau livre intitulé Sur les rivages de la Terre du Milieu est central dans l’œuvre de Tolkien, il y a toujours, chez cet auteur chrétien formé à l’école des Oratoriens de Birmingham dans la mouvance spirituelle du Cardinal Newman, une lueur d’espérance au-delà de tout espoir. Un des correspondants de Tolkien en témoigne dans une lettre adressée à l’auteur en 1971, dans laquelle, se présentant comme un incroyant, il déclare : « Vous avez créé un monde gouverné par une sorte de foi invisible, et comme à la lumière d’une lampe cachée » [5]. Et de fait, grâce à la signature de la conjonction NE-PL de sa naissance, l’œuvre de Tolkien est une invitation à la transcendance, à un regard qui va au-delà de toutes limites. Au-delà des chemins du ciel parcourus par les luminaires et peuplés d’étoiles, vers cette lumière invisible, la Lumière incréée qui donne naissance à la lumière du monde, comme le développe si bien Verlyn Flieger dans son ouvrage intitulé Splintered Light – la réfraction de la lumière. Et au-delà même des chemins de l’Etre, vers le mystère de la Déité qui fascina tant Maître Eckhardt, le plus profond des mystiques du Moyen Age occidental. L’astrologue, lui aussi, est appelé par moments à quitter la tour où, comme Meneldur, il observe le ciel, pour gravir dans le silence, à la suite des Rois de Númenor la montagne sainte du Meneltarma : au-delà de l’exploration de l’infinité des combinaisons cycliques, c’est à une méditation sur le Temps et sur l’Eternité qu’il est appelé, comme en témoigne la citation de l’Apocalypse de saint Jean mise en exergue par Charles Harvey et les auteurs de Mundane Astrology :

Et il me montra un fleuve d’eau de la vie, resplendissant comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de la ville et de part et d’autre du fleuve, un arbre de vie, fructifiant douze fois, donnant son fruit chaque mois, et les feuilles de l’arbre sont pour la guérison des nations.

Apocalypse, 22, 1-2
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On songe, naturellement, à l’Arbre Blanc qui renaît à Minas Tirith après le Retour du Roi. Mais c’est sur une autre image, celle de l’adieu à la Lórien, que nous allons suspendre cette évocation du Légendaire de Tolkien. Nous sommes là au point de jonction entre un lieu hors du temps avec le cours même du Temps : dans la Lórien, qui vit comme figée dans un lointain passé, il n’y a pas de lune, mais seulement les étoiles la nuit et le soleil le jour [6] ; les Compagnons de l’Anneau ont vécu ici dans un temps qui, partout ailleurs, n’existe plus depuis longtemps. Mais ils vont reprendre, avec la descente du grand fleuve Anduin, le cours ordinaire du temps ; et c’est au long de ce fleuve que flottera, au-delà des gorges du Rauros, la barque funèbre de Boromir qui conduira le héros mort jusqu’à la mer, figure de l’Eternité.

Charles Ridoux
Amfroipret, le 15 juin 2004

Notes

[1] BAIGENT Michael, CAMPION Nicholas, HARVEY Charles, Mundane Astrology, Thre Aquarian Press, Wellingborough, 1984. - Traduit en français par Ch. Ridoux sous le titre : Astrologie mondiale, Paris, Editions du Rocher, 1995, pp. 207-208.

[2] « Autour du thème de J.R.R. Tolkien », Cahiers Univers-Site, n° 54, août 2003, pp. 10-17 ; n° 57, novembre 2003, pp. 7-11.

[3] TOLKIEN J.R.R., Contes et légendes inachevés, Christian Bourgois, 1982, t. 2, p. 18.

[4] Cf. l’étude de Didier Willis, « L’astronomie chez les Elfes », sur le site Hiswelókë.

[5] The Letters of J.R.R. Tolkien, HarperCollins Publishers, 1995, p. 413 (Lettre 328).

[6] TOLKIEN J.R.R., Le Seigneur des Anneaux, Traduit de l’anglais par F. LEDOUX, Christian Bourgois, 1995, p. 424.