Charles Ridoux
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Le Prêtre Jean de Pierre Benoît
 
A propos d’un grand mythe médiéval :
Le Prêtre Jean de Pierre Benoit
 
Conférence à l’Université de Vilnius (Avril 2002)
 
 
Dès l’essor du roman arthurien, avec les romans en vers de la fin du XIIe siècle puis avec les grands cycles en prose du XIIIe siècle, le sens de l’aventure est au cœur de la création romanesque. A l’âge classique, le roman picaresque continuera cette tradition, suivi au XIXe siècle par le roman historique - il suffit de nommer ici Alexandre Dumas - et par le roman populaire, illustré, parmi tant d’autres, par Eugène Sue ou par Ponson du Terrail, l’auteur de Rocambole. Au XXe siècle, certains auteurs, qui ne sont peut-être pas parmi les plus grands mais qui ont tout de même une certaine envergure, témoignent à leur tour de ce sens de l’aventure. C’est le cas d’un Malraux dans son œuvre romanesque ; c’est le cas d’un contemporain tel que Jean Raspail ; ce fut également une caractéristique de l’œuvre d’un romancier à mon sens fort appréciable bien que peu prisé par la critique actuelle, qui est Pierre Benoît.
Pierre Benoît[1] est né le 16 juillet 1886 à Albi où son père, officier de carrière, était en garnison, et il témoignera de son attachement à cette ville en faisant porter à chacune des héroïnes de ses quarante romans un prénom qui commence par la lettre A, comme Albi. Il passe sa jeunesse en Tunisie et en Algérie, où il fait son service militaire, puis il prépare, en 1907, une licence de lettres et de droit à l’Université de Montpellier. Occupant ensuite un poste de maître d’internat au lycée Lakanal à Sceaux, il profite de son temps libre pour suivre les cours des grands historiens de la Sorbonne. Il assiste également aux conférences de Maurice Barrès et de Charles Maurras, deux maîtres auxquels il restera fidèle toute sa vie. Il se lie d’amitié avec Francis Carco, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan et il édite en 1914 son premier recueil de vers, Diadumène. Envoyé sur le front en novembre 1914, il tombe grièvement malade après la bataille de Charleroi et passe plusieurs mois à l’hôpital. Démobilisé, il retrouve un poste au ministère de l’Instruction publique, renoue avec la poésie et fait paraître Les Suppliantes en 1916. Sa carrière de romancier va commencer avec un succès à la fois inespéré et éclatant. Son premier roman, Königsmark, est édité à l’automne 1918 après avoir essuyé les refus de quatre éditeurs. Le succès est considérable, mais, malgré le soutien actif d’André Suarès et de Léon Daudet, il ne peut obtenir le prix Goncourt. Son second roman, L’Atlantide, obtiendra un succès encore plus retentissant et lui vaudra le prix du roman de l’Académie française. Vont suivre Pour Don Carlos en 1920, Le Lac salé en 1921, La Chaussée des Géants, en 1922, Mademoiselle de la Ferté en 1923 : Pierre Benoît, au rythme désormais immuable d’un livre par an, va s’imposer comme le maître du roman d’aventures.
Désireux d’échapper à la routine administrative et aux contraintes du mariage, Pierre Benoît va entreprendre une série de voyages à travers le monde entier, comme reporter pour les plus grands journaux de l’époque : Le Journal (1923-1933), L’Intransigeant (1934-1939), France-Soir (1950). Au printemps 1935, au moment de la crise éthiopienne, il rencontre le Négus puis se rend à Rome, mais n’arrive pas à dissuader Mussolini d’attaquer l’Éthiopie. Après la guerre, il rencontrera Salazar à deux reprises au Portugal, en 1948 et en 1950. En 1931, il a été admis à l’Académie française dont il est le plus jeune membre. Il finit par s’établir et par se marier en 1947, mais après la mort de Marcelle, son épouse, il consacre à sa mémoire un dernier roman, Les Amours mortes, puis il se laisse mourir de chagrin et disparaît le 3 mars 1962.
Son quarantième roman, Montsalvat, paru en 1957, développe le thème d’une quête du Graal qui se déroule dans la région des Cathares puis en Terre Sainte.
 
Un professeur d'histoire à l'Université de Montpellier rencontre dans le train de Narbonne une étudiante, descendante de la célèbre famille cathare des Perella. Il part avec elle à la quête du Graal. La Coupe aurait été sauvée de Montségur, avec le trésor des Cathares. Leur itinéraire les mène d'abord à Montsalvy en Auvergne, puis en Ariège, à Montségur. Après Lombrives, ils gagnent le monastère de Montserrat, où ils reconnaissent le décor enchanté de Parsifal. Le Graal porte des vertus maléfiques : le professeur Sevestre perd sa fille, sa femme, sa compagne. Finalement, il retrouve le Graal à Montsalvy. Il part pour la Palestine et jette aux eaux vertes du Jourdain la Pierre d'émeraude, tandis que la divine Colombe survole le site baptismal.[2]
 
Pierre Benoît s’inscrit ici dans la lignée de ceux qui situent l’implantation du Graal en Occident autour des Pyrénées, avec la thèse, assez contestable, d’un Graal en relation avec les Cathares, situé tantôt en Occitanie, tantôt en Aragon. Diverses légendes relatent la translation du Graal d’Orient en Occident par Joseph d’Arimathie ; certaines de ces légendes associent le Graal avec l’abbaye de Glastonbury, en Angleterre ; d’autres légendes évoquent le fait que le publicain Zachée, compagnon de Joseph d’Arimathie, devenu saint Amadour, aurait abrité la Coupe sacrée qui avait recueilli le sang du Christ à Rocamadour, dans le Lot. Au temps des invasions sarrasines, le Calice aurait trouvé asile à « Mount Salvage », c’est-à-dire à Monsalvy dans le Cantal, où Pierre Benoît situe l’aventure de son héros. De là, le Graal aurait été transféré dans la forteresse cathare de Montségur puis, après la reddition de cette forteresse, il aurait été transporté au fond de l’Ariège, dans la grotte de Lombrives, véritable cathédrale souterraine, refuge des Cathares. Après 1328, on retrouve le Graal au-delà des Pyrénées, dans le monastère aragonais de San-Juan-de-la-Pena et, un siècle plus tard, Alphonse V d’Aragon, serait venu chercher le Saint Ciboire pour le confier à la cathédrale de Valence.[3]
 

 
Armoiries du Portugal : une sphère armillaire, un écusson blanc, chargé de 5 écussons bleus portant chacun 5 points blanc (les plaies du Christ), entouré d'une bordure où apparaissent 7 châteaux (les places fortes reconquises sur les Maures).
 
Nous avons évoqué, dans le bref survol de la carrière de Pierre Benoît, ses séjours en Éthiopie et au Portugal. La raison en est que le roman qui va nous occuper, Le Prêtre Jean,, qui date de 1952, met tour à tour l’histoire de ces deux pays au premier plan. Le titre est un peu trompeur en ce sens que le mythe médiéval du Prêtre-Jean est réduit à l’un de ses aspects qui ne nous semble pas le plus marquant - il est simplement identifié au Négus, qui règne sur l’Éthiopie - et en outre le thème central du roman n’est pas le mythe du Prêtre-Jean mais bien plutôt un autre mythe fortement ancré dans des racines médiévales, qui est celui du roi dormant ou du roi caché, traité ici dans sa version portugaise autour de la figure de Sébastien, qui disparut, le 4 août 1578, dans la bataille d’Alqacer-Kébir, au Maroc.
Pierre Benoît part de la supposition qu’une lignée est issue de ce jeune roi qui aurait échappé à la mort et se serait illustré au service du Négus contre les Turcs, et c’est le dernier rejeton de cette lignée qui est le héros - ou plutôt l’héroïne - de son roman. Chose curieuse, ce personnage commence par apparaître sous l’apparence d’un jeune homme élégant et capricieux qui se révèle bientôt être en réalité une jeune fille - Alverde - descendante de Sébastien, et dont la silhouette et la physionomie sont étonnamment ressemblantes avec celles de son lointain ancêtre. Mais le véritable héros du roman est plutôt Guilherme Dias de Penafiel, lui-même descendant d’un fidèle compagnon de Sébastien, et dont la famille s’est établie en Éthiopie où elle s’est acquise une solide réputation marchande. Dans la plupart des romans de Pierre Benoît, les amours de ses héros s’avèrent malheureux ou impossibles ; en tout cas, la durée ne leur est pas accordée. C’est ici le cas pour Guilherme, dont la passion pour Alverde semble promise au succès puisqu’elle est partagée par la jeune femme, mais ici des tensions extérieures aux deux protagonistes, qui tiennent au déroulement des événements historiques, vont empêcher tout aboutissement et déboucher sur une séparation définitive. Le moteur des tensions dans ce roman ne réside pas au cœur des deux personnages principaux, mais dans le jeu d’une fatalité historique qui s’exerce sur eux. C’est peu à peu que le romancier dévoile les pièces de la tragédie qui va broyer le destin de ces êtres et qui va empêcher la réalisation d’une restauration monarchique qui aurait opéré la transmutation du mythe en histoire.
Le roman de Pierre Benoît est construit sur toute un jeu de « similitude des destinées » - pour reprendre une formule de l’auteur -, sur toute une série de résonances, de rapprochements historiques qui impliquent à la fois le Portugal et l’Éthiopie. Au fond, c’est la destinée de ces deux pays - et surtout celle du Portugal - qui constitue le sujet principal du roman, et c’est à un véritable voyage dans le temps et dans l’espace que le lecteur est invité.
Ce jeu d’échos et de résonances trouve un terrain particulièrement favorable dans les portraits et les tableaux qui suggèrent la parenté des personnages ou dans les lieux et les objets qui relient des événements situés à plusieurs siècles de distance. C’est ainsi que, dès l’ouverture du roman, l’auteur fait pénétrer le lecteur dans le salon de l’ambassadeur de France à Lisbonne, M. d’Artiguelouve, qui contemple une table de marbre :
 
Elle portait le nom de table de don Sébastien parce que la tradition voulait que ce fût là que, trois siècles et demi auparavant, cet infortuné monarque eût pris son dernier repas, avant de s’embarquer pour cette tragique campagne du Matos où, dans les sables d’Alqacer-Kébir, la glorieuse dynastie d’Aviz et l’extraordinaire fortune du Portugal toutes deux ensemble avaient sombré.[4]
 
Et l’auteur embraye aussitôt sur le thème central, le mythe du sébastianisme ou du roi caché, qui en portugais se dit Encoberto :
 
Ainsi le voulait la légende, de même qu’elle voulait également que le juvénile héros, dont le corps n’avait pas été retrouvé, n’eût point péri dans cette bataille, et dût réapparaître quelque jour parmi ses sujets bien-aimés. - Encoberto ! répéta le ministre, sortant de son rêve.[5]
 
La chaîne lignagière qui relie Don Sébastien à sa lointaine descendante du XXe siècle, Alverde, est suggérée par la confrontation entre le portrait du mort avec l’être vivant qui se tient face à lui :
 
Il y avait, qu’il le voulût ou non, quelque chose d’hallucinant dans la confrontation à laquelle il assistait en cette minute. Le martyr d’Alqacer-Kébir avait l’air d’être le témoin de sa propre résurrection. C’était le mort qui semblait jauger, toiser à sa mesure le vivant.[6]
 
Confrontation qui se poursuit devant le tombeau vide de Sébastien, dans l’église des Jeronimos à Lisbonne :
 
C’était le tombeau de don Sébastien, tombeau vide sans doute, mais qui - et personne mieux que ces deux pèlerins n’en détenait la certitude enthousiaste - n’en avait plus pour bien longtemps à le demeurer. Immobile à présent, une immense pâleur répandue sur sa face, l’inconnu priait, et Guilherme, défaillant presque, s’apercevant pour la première fois qu’il la savait comme lui par cœur, murmurait en même temps que lui la bouleversante adjuration du dixième chant des Lusiades :
 
O mon roi, pardonne à mon audace ! Je puis encore, du sein de mon obscurité, attacher la gloire à ton nom…[7]
 
Le premier acte du prétendant à son arrivée à Lisbonne consiste à se « réapproprier », dans les locaux de l’ambassade de France, un tableau de Vasco Fernandez, représentant un guerrier casqué prosterné aux pieds d’un monarque de couleur qui le relève paternellement. Une inscription précise :
 
« Le voyageur portugais Pedro de Covilhan reçu en audience par le Souverain d’Éthiopie, le Prêtre Jean. »[8]
 
C’est là la première mention du personnage légendaire qui donne son titre au roman, et c’est aussi le premier lien qui est tissé entre le Portugal et l’Éthiopie. Mais ce tableau est en quelque sorte dédoublé, puisque le Président Sidonio Pais contemple dans son bureau une gravure qui est la reproduction d’un autre tableau du même peintre, qui représente un épisode historique antérieur, un des moments les plus glorieux de la dynastie d’Aviz, lorsque le roi Jean II lance son pays dans l’aventure des Grandes Découvertes dans l’intention de trouver le royaume du fameux Prêtre-Jean :
 
La gravure faisait face au Président. Il s’agissait de la reproduction d’un tableau de Vasco Fernandes, frère jumeau de celui-là même, précisément, qui avait disparu la veille de la légation de France. Tandis que la toile dérobée représentait l’arrivée de Pedro de Covilhan à la cour du Prêtre Jean, on pouvait voir sur celle-ci le roi Jean II en train de dépêcher son envoyé à la recherche de ce mystérieux personnage, Jean II d’Aviz, le Prince Parfait, le souverain cher entre tous au cœur de Sidonio ![9]
 
Ici encore, le romancier français se réfère au grand poète portugais, contemporain de Sébastien, à Camoëns, pour éclairer le sens de cette gravure et pour évoquer, en même temps, le climat de ferveur excessive dont fut entourée la jeunesse de Don Sébastien :
 
Sur la marge de la gravure, toute tavelée de taches de rousseur, avait été transcrit le fameux passage des Lusiades : « Lorsque Alphonse eut fermé ses paupières à la lumière pour ne les rouvrir que dans les cieux, le sceptre passa dans la main de Jean II, le treizième de nos rois. Son règne vit éclore une tentative audacieuse, inouïe, et qui semblait au-dessus des forces de l’homme. Le Roi Jean résolut de pénétrer jusqu’au berceau de l’Aurore, jusqu’à ces régions où j’aspire moi-même… ».[10]
 
Il est peut-être bon de rappeler ici que le roi Jean II, de la dynastie d’Aviz, succéda à Alphonse V, cousin germain de Charles le Téméraire avec lequel il rêvait d’une chimérique restauration impériale ; Jean II, surnommé le Prince Parfait, était un homme de la Renaissance et c’est sous son règne que se prépara la grande équipée des Découvertes dont son successeur, Manuel le Fortuné, recueillit les fruits.
Un lieu, enfin, plus que tout autre, assure le lien qui unit Alverde à son lointain ancêtre : le palais de Cintra, là où fut décidée la croisade d’Alqacer-Kébir qui devait sceller le sort de la dynastie d’Aviz. C’est dans ce palais de Cintra que le roi Jean Ier, fondateur en 1385 de la dynastie d’Aviz, à la suite de la victoire d’Aljubarrota sur les Castillans, avait fait peindre sur les murs de la chapelle un millier de colombes en l’honneur du Paraclet. Après le règne de Duarte, assombri par une expédition malheureuse sur Tanger, Alphonse V inspira dans ce même palais de Cintra l’exécution d’un Polyptique dû à Nuno Conçalvez, une des peintures les plus mystérieuses de la fin du XVe siècle européen, qui fut retrouvée en 1882.
 
Le personnage central [de ce retable], dans sa double fonction, royale et sacerdotale, ne pouvait représenter qu’une théophanie : du « messager » du Paraclet, du Consolateur des Derniers Temps, ou, mieux, du Paraclet lui-même, de la « troisième hypostase divine », dont ce serait, d’après Lima de Freitas, « la plus extraordinaire - et, à une exception près, unique - représentation ».[11]
 
Mais les peintres et les artistes ne sont pas seuls convoqués dans cette sphère de résonances qui unit les êtres à travers l’espace et à travers le temps ; les poètes, eux aussi, ont une place d’honneur dans cette harmonieuse symphonie. A Cintra, aux côtés du jeune Don Sébastien, se tient le vieux Camoëns, l’auteur des Lusiades, que Pierre Benoît dépeint à la fois avec admiration et avec une distance critique. Pierre Benoît évoque ainsi Camoëns dans le jardin de Cintra, en train de déclamer ses poèmes au jeune roi Sébastien :
 
Ce jardin, c’était le jardin de la Preta, avec, en son centre, le canapé de pierre où don Sébastien prenait place, tandis que Camoëns lui donnait lecture de ces Lusiades qui, plus que n’importe quel philtre, infernal ou divin, avaient contribuer à précipiter le héros dans la catastrophe dont il n’était pas revenu. « Le jour n’est pas loin où ma muse osera s’élever jusqu’à toi… Prends en main les rênes de l’empire, et les prodiges de ton règne enfanteront des prodiges d’harmonie… » Qui eût pu résister à de pareilles adjurations ?[12]
 
Elles étaient bien lourdes à porter les espérances qui reposaient sur Don Sébastien, surnommé le Désiré, parce qu’il était né après la disparition de neuf enfants tous morts prématurément et après la mort de son propre père, âgé seulement de dix-sept ans. Né en 1554 et devenu roi trois ans plus tard, à la mort de son grand-père, les poètes saluèrent dans cet « enfant du miracle » le souverain du Cinquième Empire - Empire de la Fin des temps succédant aux quatre empires évoqués dans le songe de Nabuchodonosor qu’interprète le prophète Daniel (une statue d’or, d’argent, de bronze et de fer qui symbolise les quatre Âges de l’Humanité et que diverses interprétations ultérieures rattachent à la succession des Empires : Assyriens, Perses, Grecs et Romains). C’est dans un registre lyrique que Pierre Benoît présente le poète face à la cour du jeune roi :
 
Et, debout, en face d’eux tous, quel est ce personnage à la barbe d’argent et de feu, dont l’œil droit disparaît derrière un losange de satin noir ? Il parle. Il semble chanter. Colombes et rossignols se sont tus pour écouter la mélopée inégalable.[13]
 
Mais lourde aussi est la responsabilité du poète qui incite à des aventures aussi risquées que l’expédition du Maroc :
 
Terrifiante responsabilité cependant que celle qu’encourent à leur insu les poètes ! Te figures-tu donc, Luiz de Camoëns, que le génie tienne lieu de vertu ? T’es-tu seulement donné la peine de sonder le gouffre dans lequel des strophes comme celles que le pauvre enfant que voilà est en train de boire sur tes lèvres vont précipiter tout un peuple ?[14]
 
Le poète n’a pas jugé bon d’accompagner son roi dans les plaines d’Alqacer-Kébir. Au contraire de Duarte Dias, l’ancêtre de Guilherme de Penafiel, qui, bien qu’hostile à cette expédition, suivra son roi jusqu’au bout.
C’est après la tragédie d’Alqacer-Kébir, le 4 août 1578, que se développe une nouvelle variante de ce thème des similitudes de destinées, unissant cette fois les vicissitudes du Portugal et celles de l’Éthiopie. Pierre Benoît souligne les concordances entre les destinées de Don Sébastien et du Négus Sertsé Denghel, son contemporain, dont le nom signifie « Rejeton de la Vierge ». Les ancêtres de Sertsé Denghel ont bénéficié, jadis, du soutien d’une phalange portugaise conduite par Christophe de Gama contre un sultan musulman qui menaçait l’Éthiopie. En 1580, Aksoum, la capitale religieuse du royaume est à nouveau menacée par une coalition placée sous « l’étendard vert de la Guerre Sainte », et Pierre Benoît attribue à Sébastien, rescapé d’Alqacer-Kébir, l’échec de cette invasion et le salut du Négus. Mais à ces similitudes dans le passé répondent d’autres similitudes dans le présent ; ici, Pierre Benoît évoque deux changements de régime qui surviennent presque en même temps au Portugal et en Éthiopie, à l ‘époque où il situe son roman :
 
Les 5, 6 et 7 décembre 1917, la république démagogique qui, depuis dix-huit années, acheminait par des routes sordides la patrie portugaise vers sa perte, était renversée par le coup d’État militaire d’un honnête homme, Sidonio Paes. Mais, depuis une année, un autre changement de régime s’était produit en Abyssinie, celui-là. Le moment était venu, à présent, où de ces deux révolutions conjuguées allait sortir le fruit le plus inattendu.[15]
 
Ce « fruit inattendu » n’est rien moins que la révélation faite à Alverde par le Négus, grâce à Guilherme, de sa véritable identité, puis l’arrivée d’Alverde et de Guilherme au Portugal, leur rencontre avec Sidonio Paes qui s’apprête à engager le Portugal dans la voie d’une restauration monarchique au profit de la descendante de Don Sébastien - projet qui s’effondrera avec l’assassinat du Président au moment où il s’apprête à annoncer publiquement sa décision. Chose plus curieuse encore - et qui prolonge en quelque sorte les similitudes observées par Pierre Benoît bien au-delà de la parution de son roman en 1952 - les deux pays connaîtront une fois de plus, au même moment, des troubles et des bouleversements. Au Portugal, ce sera la « révolution des œillets » qui, le 25 avril 1974, portera au pouvoir une armée coloniale gangrenée par le marxisme, épisode singulier que le romancier Dominique de Roux, fondateur des Cahiers de l’Herne (devenus aujourd’hui, sous la direction de sa fille, les Dossiers H publiés à l’Age d’Homme par Vladimir Dimitrievic), mettra en scène dans un roman au titre évocateur, Le Cinquième Empire.[16] Et en Éthiopie, éclatera en février 1974 une révolte de l’armée qui aboutira, le 12 septembre, à la déposition d’Haïlé Sélassié par le Derg (nom du Conseil militaire administratif provisoire), l’aventure débouchant, en 1977, à la dictature de Mengistu qui fait régner sur le pays une période de purges et de terreur.
A près l’échec du projet de restauration de Sidonio Paes, Alverde va disparaître et Guilherme apprendra, sans chercher d’ailleurs à la rejoindre, qu’elle s’est retirée dans un couvent, à Vila Nova de Ourem, qui n’est autre que celui où réside sœur Lucie, celle des trois voyants de Fatima qui vit d’ailleurs encore en ce début du XXIe siècle. C’est encore là une de ces résonances mystérieuses qui parsèment le roman de Pierre Benoît.
Mais il nous faut maintenant évoquer un autre prolongement de ces résonances au-delà de la période traitée par Pierre Benoît dans son Prêtre Jean, dont le récit s’achève en décembre 1917. Après Camoëns qui a préparé et accompagné de ses Lusiades la geste de Don Sébastien, un autre poète, du XXe siècle, reprend dans son œuvre les grands mythes du Sébastianisme et du Cinquième Empire. Il s’agit de Fernando Pessoa, dont l’œuvre poétique vient d’être éditée dans la prestigieuse collection de la Pléiade. En 1935, l’année de sa mort, Pessoa se déclare « nationaliste mystique » et « sébastianiste rationnel ». Le livre intitulé Message qu’il publie alors est tout pénétré du Sébastianisme dont André Coyné présente ainsi les éléments constitutifs :
 
La rumeur courait que D. Sébastien s’était retiré dans une Île brumeuse d’un autre monde où le temps n’a pas cours, jusqu’à ce que, à l’Heure marquée, il réapparaisse un matin de brouillard, monté sur son cheval blanc, à l’embouchure du Tage - certaines versions disaient suivi du roi Arthur et des tribus perdues d’Israël - et qu’invincible dès lors, à la tête des siens, il prendrait le chemin de la Terre Sainte, convertissant au passage les Turcs et les Juifs, son arrivée dans la Jérusalem terrestre, en tant qu’Empereur de la Fin, devant coïncider avec la descente de la Jérusalem céleste, terme prévu du cycle de notre Humanité.[17]
 
Don Sébastien occupe à lui tout seul toute la troisième partie de Message, intitulée O Encoberto, qui désigne le roi caché qui est en même temps le Désiré, tel Galaad, le « chevalier célestiel » que la Queste del Saint Graal substitue, au XIIIe siècle, à Perceval comme élu destiné à connaître les grands secrets du Graal :
 
Galaad doté d’une patrie (…)
Maître de la Paix, dresse ton glaive béni,
l’Excalibur de la Fin, de façon
que sa Lumière au monde divisé
révèle le Saint Graal !
 
En outre, Pessoa célèbre dans une Ode à la mémoire du Président-Roi Sidonio Paes celui que André Coyné considère comme « le plus énigmatique et le plus fascinant des chefs d’États portugais de ce siècle, tombé le 14 décembre 1918 sous les balles d’un illuminé »[18] et que Pierre Benoît présente comme un pur, soucieux des seuls intérêts de son pays, à la différence des politiciens véreux qu’il a chassés du pouvoir en décembre 1917. Comme l’écrit encore Pessoa dans Message :
 
Toutes les nations sont des mystères.
Chacune à elle seule est le monde.
 
Et il est vrai que toute l’histoire du Portugal apparaît liée à un messianisme tout à fait singulier qu’évoque Raymond Abellio dans sa préface au Cinquième Empire de Dominique de Roux :
 
Toute l’histoire du Portugal témoigne de cette projection dans un futur aussi indéfini que les grandes navigations où ce peuple se chercha, ouvert sur la mer, non sur la terre, et comme parti pour un plus grand retour au plus lointain et pourtant au plus intime de soi. (…) Nulle part plus qu’au Portugal l’existence n’apparaît ainsi comme l’exil de l’être.[19]
 
De ce messianisme portugais, Pessoa se présente comme un hérault, comme le troisième « avertisseur », prenant la suite de deux prophètes qui ont marqué les débuts et l’essor du Sébastianisme, le savetier Bandarra, le « Nostradamus portugais » et le jésuite Antonio Vieira, contemporain de l’avènement de la dynastie de Bragance en 1640 et certainement, avec Bossuet, le plus grand orateur sacré du XVIIe siècle, qui atteindra la célébrité par ses innombrables sermons prononcés à Bahia au Brésil, à Lisbonne et à Rome. Ce messianisme portugais remonte aux origines mêmes du royaume, fondé en 1139 sur le champ de bataille d’Ourique. Puis il se manifeste, à la fin du XIIIe siècle, sous le règne du Roi Poète Denis et de la Reine Sainte Isabelle. Il s’épanouit à partir de 1385 et tout au long du XVe siècle sous la dynastie d’Aviz issue de la victoire d’Aljubarrota. C’est sous cette glorieuse dynastie qu’Henri le Navigateur, administrateur de l’Ordre du Christ, lance les caravelles marquées de la Croix Templière sur toutes les mers du globe, qu’Alphonse V « en union avec son cousin Charles le Téméraire, Grand Maître de la Toison d’Or, procéda à « l’investiture de la nation portugaise par le Saint Esprit », en vue de la réalisation de l’Empire Universel du Paraclet »[20] et que Manuel le Fortuné, sous le règne duquel Vasco de Gama atteignit les Indes, reçoit pour emblème la sphère armillaire, symbole du Roi du Monde.
 
Polyptique de Nuno Gonçalves
 
C’est avec Bandarra, simple savetier de la petite ville de Trancoso, au nord-est du Portugal et grand connaisseur de la Bible, que se répand, entre 1530 et 1540, un message prophétique qui annonce la venue prochaine d’un roi qui serait accepté par les autres princes comme empereur et qui finirait par régner sur la terre entière convertie à la foi chrétienne. Bien qu’interdites par l’Inquisition que le roi Jean III avait introduit au Portugal sous l’influence de sa femme Catherine, sœur de Charles Quint, les Rimes de Bandarra eurent un succès extraordinaire dans toutes les couches de la société :
 
L’effet n’en était pas éteint lorsqu’en 1554 naquit D. Sébastien, le Désiré, et que les Portugais de toutes les classes sociales virent dans le nouveau-né le futur roi pressenti par Bandarra qui devait établir l’unité de l’Empire et de la Religion sur l’ensemble de l’univers.[21]
 
André Coyné signale en outre que l’on a trouvé dans les papiers de Pessoa les fragments de trois ouvrages inachevés : Le Sébastianisme, Le Cinquième Empire et Grand Commentaire aux Prophéties de Bandarra. A la suite du désastre d’Alqacer-Kébir, le Portugal fut soumis à un régime d’union personnelle avec le roi d’Espagne qui dura de 1580 à 1640. C’est vers la fin de cette période que se situe l’activité d’un nouveau prophète lié au messianisme portugais, le jésuite Antonio Vieira, né à Lisbonne en 1608 et mort à Bahia, au Brésil, en 1697. Pessoa vouait à Vieira une admiration telle qu’il le qualifie d’ « Empereur de la langue portugaise ». Dès la restauration de l’indépendance du Portugal en 1640, Vieira se liera d’amitié avec le duc de Bragance devenu roi sous le nom de Jean IV, et il exécutera toutes sortes de missions diplomatiques à son service, proposant notamment en 1647 à Mazarin de marier l’Infant du Portugal avec la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, qui serait devenu régent du royaume jusqu’à la majorité de l’Infant, tandis que Jean IV aurait régné sur le Brésil.[22] André Coyné a présenté de façon détaillée l’activité prophétique d’Antonio Vieira dans la revue Politica Hermetica, qui est le fruit de colloques tenus annuellement à Paris depuis 1987, sous l’impulsion d’Émile Poulat et de Jean-Pierre Laurant qui enseignent à l’École pratique des hautes études dans le cadre de la 5e Section, consacrée à l’étude des sciences religieuses.
 
Le premier écrit de Vieira à teneur prophétique, qui fut divulgué apparemment contre son gré, est la Lettre à D. André Fernandes, évêque du Japon, de 1659, connue aussi sous le titre Espérances du Portugal, Cinquième Empire du Monde. L’auteur est en train de supputer quand se produira l’intervention directe de Dieu qui mettra fin à l’Histoire et ouvrira, du même coup, le millenium annoncé par saint Jean dans l’Apocalypse, qui n’est autre que le Cinquième Empire de la prophétie de Daniel, dont Vieira ne doute pas qu’il ne soit sur le point d’être établi.[23]
 
En fait, Vieira ne prétend pas être lui-même un prophète, un « voyant » illuminé par la lumière de l’Esprit ; il a conscience que sa mission est d’interpréter les Prophètes canoniques et l’ensemble des Livres sacrés.
Vieira se réfère principalement au fameux songe de Nabuchodonosor interprété par le prophète Daniel et qui se réfère, selon son commentaire, à la succession des Empires de l’Antiquité puis des royaumes chrétiens.
 
Vieira suggérait que la statue de Nabuchodonosor était l’image des quatre Ages de notre Humanité, le quatrième dédoublé, Age de Fer et Age de Fer et d’Argile, pour marquer l’accentuation de la « décrépitude » dans sa phase finale. Pour l’Empire romain, le fer le figurait du temps de sa puissance, mais déjà les deux jambes concernaient sa division en Empire d’Occident et Empire d’Orient ; quant à ses pieds aux matériaux mêlés et aux doigts de longueur inégale, ils se référaient à sa décomposition en Royaumes, tout au long de son « déclin », qui durait encore au moment où Vieira écrivait et dénombrait les « dix royaumes » qui lui semblaient en constituer les vestiges : le Portugal, la Castille, la France, l’Angleterre, la Suède, le Danemark, la Moscovie, la Pologne et l’Empire turc, outre ce qui subsistait d’Empire proprement romain avec l’Allemagne et l’Italie.[24]
 
Et c’est ainsi au roi du Portugal que Vieira assignait la mission d’instaurer le Cinquième et ultime Empire. A l’instar des autres nations créées au cours du Moyen Age, qui se flattaient d’origines prestigieuses, généralement troyennes, les chroniqueurs portugais n’hésitaient pas à faire remonter l’origine des Portugais jusqu’à une époque proche du Déluge : 
 
A l’époque de Vieira, les chroniqueurs du monastère cistercien d’Alcoçaba, le plus ancien et le plus important du royaume, faisaient remonter les Portugais jusqu’à Tubal, petit-fils de Noé par Japhet, qui aurait débarqué à l’estuaire du Sado, d’où il serait parti pour peupler le reste de la Péninsule, tandis que son neveu Elisa allait fonder, un peu plus haut, Lisbonne, bien avant qu’Ulysse n’y arrive à son tour et la rebaptise d’après son propre nom.[25]
 
Mais l’origine même du royaume du Portugal avait été marquée par un « miracle » sans équivalent dans l’histoire des royaumes chrétiens. En 1139, à la veille de la bataille qu’il allait remporter, malgré son infériorité numérique, sur cinq rois maures, Don Alfonse Henriques, fils d’Henri de Bourgogne, avait été l’objet d’une apparition du Christ qui l’assurait de la victoire. C’est ainsi que le lendemain, avant que le combat ne s’engage, sur le champ de bataille d’Ourique, Alphonse Henriques fut acclamé roi par ses troupes. Le miracle d’Ourique se renouvellera en août 1385, à Aljubarrota, où les Portugais affronteront les Castillans qui avaient envahi le royaume :
 
Les Portugais se battent à un contre quatre ou cinq, derrière le Connétable Nuno Alvares, modèle des chevaliers de son temps qui finira en odeur de sainteté après avoir revêtu l’habit carmélitain. Enfant - dit la Chronique - il aimait écouter et lire des livres d’histoire, « tout spécialement l’histoire de Galaad laquelle renfermait la somme de celles de la Table Ronde ». Nuno Alvares avait été fait Connétable à 25 ans.[26]
 
Jean Ier, fondateur de la dynastie d’Aviz à la suite de cette victoire, est qualifié par le chroniqueur Fernao Lopes de rédempteur du Portugal et « d’initiateur du Septième Age du Monde ». Les cinq fils et la fille que lui donnera son épouse Philippa de Lancastre forment ce que Camoëns appellera « l’insigne génération », car tous s’illustreront d’une manière ou d’une autre.
Lorsque Henri le Navigateur inaugurera le temps des Découvertes, l’objectif de ceux s’élançaient sur la « route des Indes » était de localiser le royaume du Prêtre Jean :
 
Ce personnage à la double dignité royale et sacerdotale qui hantait l’imaginaire des Chrétiens médiévaux bien avant saint Louis et les premières invasions mongoles : apparenté aux Rois Mages du récit évangélique, et à ce Melki-Tsedeq qui, dans l’Ancien Testament, donne sa bénédiction à Abraham, et que l’épître aux Hébreux déclare « comparable au Fils de Dieu ».[27]
 
S’ils ne trouvèrent pas la figure légendaire dont ils s’étaient mis en quête, les Portugais allaient nouer des liens avec un Roi-Prêtre historique qui régnait sur le royaume chrétien d’Abyssinie qu’un sacrifice du neveu de Vasco de Gama empêcha de tomber sous la domination musulmane.
 
 

 
Lors d’un colloque organisé en décembre 2001 conjointement par l’UNESCO et par l’École pratique des hautes études, un spécialiste en histoire des découvertes et de l’expansion portugaise, Luis Filipe Ferreira Reis Thomaz, qui enseigne également diverses langues (le malais, le sanscrit, le ge’ez et le syriaque) à l’Université de Lisbonne, a rappelé divers aspects des rapports entre l’Occident et l’Éthiopie chrétienne au Moyen Age. Ce lointain royaume, longtemps oublié, est mentionné dans la Chronica Slavorum d’Arnauld de Lübeck, rédigée entre 1209 et 1211, mais c’est à la fin du XIIIe siècle que reprend vigueur l’idée d’une alliance avec les chrétiens d’Éthiopie pour prendre à revers l’islam :
 
L’écho des campagnes lancés par les empereurs de la dynastie Salomonide, « restaurée » en 1270 par Yekuno Amlak, contre les musulmans de ses confins accréditèrent, sans doute, les prophéties d’après lesquelles l’islam serait finalement écrasé par un roi d’Éthiopie allié à un mystérieux roi venu de l’Occident.[28]
 
Cette idée fut renforcée après la chute de Saint-Jean d’Acre, le dernier bastion des Croisés en Terre Sainte, en 1291. C’est à la même époque que se produit l’identification entre le Négus abyssin et le Prêtre-Jean légendaire. La cause immédiate en serait la visite d’une ambassade éthiopienne à la cour papale d’Avignon en 1310. Cela n’empêchera pas, d’ailleurs, la persistance d’une localisation en Asie du Prêtre-Jean, comme en témoignent, par exemple, les Voyages de Jean de Mandeville. De fait, comme l’indique l’historien Jean Richard, spécialiste des relations entre l’Occident et l’Asie durant la période médiévale, la vogue de l’Orient dans la littérature occidentale du Moyen Age apparaît dès les premières croisades. Vers 1140, on écrit à Antioche une Chanson des Chétifs qui raconte les aventures de certains croisés capturés par les Turcs au cours de leur séjour forcé en Asie mineure :
 
Dès lors se fait jour, dans la littérature occidentale, le thème de l’Orient, pays du merveilleux au même titre que le monde irréel où se complaisent les récits d’origine celtique.[29]
 
Toutes ces légendes qui relatent les merveilles de l’Inde se retrouvent au milieu du XIIe siècle dans un texte venu de Byzance, la Lettre du Prêtre-Jean à l’empereur Manuel Comnène, qui fut traduite en plusieurs langues et connut une grande vogue. Selon Jean Richard, l’existence d’un puissant souverain chrétien que l’on situait en Inde faisait écho à un épisode historique réel : la victoire remportée sur le sultan Sanjar par le khan des Qara-Khitaï qu’on identifia au roi des Indes, lequel était sans doute le roi chrétien d’Éthiopie. Mais c’est surtout après la cinquième croisade (1214-1219) que la connaissance de l’Orient fit de grands progrès, les papes et les chefs de la croisade cherchant à s’informer des conditions réelles existant dans les pays orientaux où devait se dérouler l’expédition.
 
Les chrétiens melkites, jacobites et nestoriens servent d’intermédiaires, et c’est sans doute à ces derniers que l’Occident a dû ses premières informations sur les conquêtes des Mongols en Asie centrale et occidentale, conquêtes qui furent attribuées, comme cela s’était passé un siècle plus tôt pour la victoire des Qara-Khitaï, à un prince chrétien, le « roi David ».[30]
 
Selon l’opinion de Jean Richard, il est vraisemblable que l’identification du Prêtre-Jean au souverain d’Éthiopie soit due à une déformation du titre de Zan qui lui était attribuée ; quant à la qualité de prêtre de ce personnage, elle serait à mettre en relation avec l’ordination diaconale qui était conférée à l’empereur éthiopien lors de son avènement. Jean Richard fait encore allusion à une lettre écrite en 1177 par le pape Alexandre III à un roi Jean qu’il qualifiait de rex Indorum, lettre dans laquelle le pape répondait au désir exprimé par ce souverain de posséder un autel à Jérusalem pour les pèlerins de sa nation, ce qui pourrait correspondre à la place importante tenue par le Saint-Sépulcre dans la dévotion éthiopienne. Quant à la lettre que le Prêtre-Jean aurait écrite à l’empereur de Byzance, Manuel Comnène - et qui vient de faire l’objet d’une toute récente édition critique[31] - Jean Richard en résume ainsi le contenu :
 
Après des conseils sur les vertus nécessaires au gouvernement, le souverain légendaire décrivait les splendeurs des trois Indes sur lesquelles il régnait, sa propre puissance et le grand nombre des rois et des peuples qui lui obéissaient (parmi lesquels on vit figurer les « dix tribus incluses »). Il exaltait sa qualité de prêtre, évoquant à ce propos les dignités ecclésiastiques de ses conseillers et énumérant les principaux prélats de son entourage - le protopapas de Salmagant, l’archiprotopapas de Suse et le patriarche de Saint-Thomas.[32]
 
Une légende fait effectivement de Thomas l’apôtre des Indes et, selon la chronique de Jean de Hildesheim, vers 1370, son corps serait enterré dans une île située en Inde, mais devrait rejoindre les dépouilles des Rois Mages qui reposent dans la cathédrale de Cologne où leurs reliques, d’une authenticité douteuse, d’abord vénérées à Constantinople, furent transférées en 1164.
 
D’après l’Histoire des Rois Mages de Jean de Hildesheim qui, dans la seconde moitié du XIVe siècle et après a connu une vogue extraordinaire - on en connaît plus de 600 manuscrits - les fils du roi des Tartares portent les noms des Rois Mages, Balthasar, Melchior et Gaspar.[33]
 
Ainsi l’on voit se tisser tout un réseau légendaire qui associe le Prêtre-Jean, l’apôtre Thomas évangélisateur des Indes et les Rois-Mages, en relation avec les Mongols auxquels, par ailleurs, on prête l’intention de venir jusqu’à Cologne afin de ramener chez eux les reliques des trois rois.
 
Avec des variantes diverses, l’association des Tartares avec les Mages restera un thème favori des chroniqueurs occidentaux de l’époque mongole. Il apparaît notamment dans une lettre écrite en 1241 ou 1242 par Ives de Narbonne et adressée à Gérard de Malemort, archevêque de Bordeaux, où il est suggéré que le but de la campagne européenne des Tartares est de ramener dans leur patrie les corps des Rois Mages gardés à Cologne.[34]
 
C’est ainsi que, tout au long du Moyen Age, la localisation du Prêtre-Jean oscille entre l’Inde et l’Éthiopie, bien que l’association avec le Négus tende à l’emporter à partir du moment où, en ce qui concerne les Mongols, les connaissances réelles acquises à leur contact en viennent à écarter nombre de légendes qui leur étaient jusque-là attachées.
Il n’en demeure pas moins que les deux thèmes du roi dormant qui doit s’éveiller à la Fin des Temps pour affronter les hordes de Gog et Magog surgissant du septentrion où elles étaient jusque-là renfermées, et du Prêtre-Jean figure associant les deux fonctions royale et sacerdotale et possédant de la sorte à la fois l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel, coexistent dans certaines légendes impériales comme celle que mentionne Julius Evola à propos de l’empereur Frédéric II.
 
Selon une légende, l’empereur Frédéric II reçut du prêtre Jean, « très noble seigneur indien », un vêtement incombustible en peau de salamandre, l’eau de l’éternelle jeunesse et un anneau avec trois pierres, ayant la vertu de faire vivre sous l’eau, de rendre invulnérable et de rendre invisible. [35]
 
On peut voir dans ces dons, comme l’explique Julius Evola, une sorte de « mandat » céleste offert au représentant du Saint-Empire Romain. L’eau de l’éternelle jeunesse correspond au don d’immortalité ; le vêtement incombustible correspond à la vertu du Phénix de se rénover dans le feu ; le pouvoir de vivre sous les eaux équivaut à pouvoir marcher sur les eaux - comme le Christ, ou comme l’épée d’Arthur soutenue au-dessus des eaux - cela implique la participation à « un principe supérieur au courant du monde, au flux du devenir ». Enfin, le fait que le royaume du Prêtre-Jean se confonde avec la résidence des trois Rois Mages peut être mis en rapport avec la signification des dons que ceux-ci font au Christ à sa naissance : l’or, l’encens et la myrrhe qualifient celui qui les reçoit respectivement comme roi, prêtre et prophète.
A la lumière de la richesse thématique de ces légendes relatives au Prêtre-Jean, on peut regretter peut-être que Pierre Benoît se soit cantonné dans l’approche historique qui assimilait ce dernier avec le Négus d’Éthiopie. Mais, encore une fois, le vrai centre du Prêtre Jean de Pierre Benoît est en fait le thème du Sébastianisme et la tension dramatique du roman porte sur les destinées du Portugal, terre d’Extrême-Occident qui n’a pas manqué de séduire, après Pierre Benoît un auteur comme Dominique de Roux ou des penseurs tels que Raymond Abellio et Gilbert Durand, un des grands maîtres de l’étude sur l’imaginaire en France, ami du peintre Lima de Freitas et l’un des fondateurs de la revue Antalaia, consacrée aux études portugaises.[36]
 
Charles Ridoux
Amfroipret, le 1er mars 2002
 
 
 
Bibliographie
Benoît Pierre, Le Prêtre Jean, Paris, Albin Michel, 1952.
Cantel Raymond,Prophétisme et Messianisme dans l’œuvre de Vieira, Paris, 1960.
Freitas Lima (de), 515, le Lieu du Miroir, Paris, Albin Michel, 1993 (Bibliothèque de l’Hermétisme).
Pessoa Fernando, Œuvres poétiques, Paris, Gallimard, 2001 (La Pléiade).
Pierre Benoît témoin de son temps, Actes du colloque organisé par l’Association des écrivains de langue française, Albin Michel, 1991.
 


[1] Nous nous référons ici à la biographie de Pierre Benoît présentée par Edmond Jouve et Charles de Saint-Prot dans l’ouvrage intitulé Pierre Benoît témoin de son temps, Actes du colloque organisé par l’Association des écrivains de langue française, Albin Michel, 1991.
[2] Baudry Robert, « Le Graal aujourd’hui », Cermeil, t. 3, 1985, pp. 57-61.
[3] Baudry Robert, « Le Montsalvat de Pierre Benoît : une quête occitane et catalane du Graal », Cermeil, t. 5-6, Actes du Colloque international sur le merveilleux, Narbonne, 27-30 août 1985, pp. 14-22.
[4] Benoit Pierre, Le Prêtre Jean, Paris, Albin Michel, 1952, p. 12.
[5] Ibid., p. 13.
[6] Ibid., p. 23.
[7] Ibid., p. 26.
[8] Ibid., p. 21.
[9] Ibid., p. 35.
[10] Ibid., p. 36.
[11] Coyné André, « Sébastianisme et Portugal », Politica Hermetica, n°10, « L’histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique », Lausanne, L’Age d’Homme, 1996, p. 106.
[12] Le Prêtre Jean, p. 74.
[13] Ibid., p. 102.
[14] Ibid., p. 102.
[15] Ibid., p. 246.
[16] Roux Dominique (de), Le Cinquième Empire, Belfond, 1977.
[17] Coyné André, « Sébastianisme et Portugal », Politica Hermetica, n° 10, « L’histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique », Lausanne, L’Age d’Homme, 1996, pp. 93.
[18] Ibid., p. 94.
[19] Roux Dominique (de), Le Cinquième Empire, p. 11.
[20] Coyné André, « Antonio Vieira et son ‘Histoire du Futur’ », Politica Hermetica, n° 8, « Prophétisme et politique », Lausanne, L’Age d’Homme, 1994, p. 64.
[21] Ibid., p. 65.
[22] Ibid., p. 70.
[23] Ibid., p. 61.
[24] Ibid., p. 74.
[25] Ibid., p. 77.
[26] Coyné André, « Sébastianisme et Portugal », Politica Hermetica, n° 10, « L’histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique », Lausanne, L’Age d’Homme, 1996, p. 103.
[27] Ibid., p. 104.
[28] Résumé de la communication de Luis Filipe Ferreira Reis Thomaz au Colloque international de l’Unesco (Paris, 13-14 décembre 2001), http://www.unesco.org/dialogue2001/fr/regard.htm.
[29] Richard Jean, « La vogue de l’Orient dans la littérature occidentale du Moyen Age », dans Les relations entre l’Orient et l’Occident au Moyen Age, Variorum Reprints, London, 1977, p. 557.
[30] Ibid., p. 559.
[31] Bejczy Istvan, La Lettre du Prêtre Jean. Une utopie médiévale, Éditions Imago, 2001
[32] Richard Jean, « L’Extrême-Orient légendaire au Moyen Age : Roi David et Prêtre Jean », Annales d’Ethiopie, t. 2, 1957, p. 231.
[33] Sinor Denis, « Le Mongol vu par l’Occident », dans  1274 - Année charnière - Mutations et continuités (Colloques internationaux CNRS n° 558), Paris, 1997, p. 58.
[34] Ibid., p. 56.
[35] Evola Julius, Le Mystère du Graal et l’idée impériale gibeline, Paris, Editions Traditionnelles, 1985, p. 63.
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