Charles Ridoux
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L'Anneau du Pêcheur de Jean Raspail
L’anneau du pêcheur de Jean Raspail
 
 
Conférence à l’Université de Vilnius (Avril 2002)
 
 
Il me souvient qu’au temps de ma jeunesse, dans les années soixante, il était un certain nombre d’auteurs français contemporains dont j’attendais avec impatience la publication de leur prochain roman. Les années passant et les grands noms qui avaient fait la gloire des lettres françaises durant plusieurs décennies s’éteignant les uns après les autres, ils ne sont plus nombreux, aujourd’hui, ceux dont je guette avec gourmandise la prochaine publication. Mais parmi ceux-ci, et peut-être même au premier rang, je placerai Jean Raspail. Voilà un auteur qui a su allier le sens de l’aventure avec le sens du sacré, l’exploration originale de lieux variés avec une attention envers des pans cachés de l’histoire soutenue par une intelligence du mystère à l’œuvre derrière le destin des hommes et des peuples. Tout cela avec un goût prononcé pour les « belles histoires », un talent incomparable de conteur et une plume toujours alerte, au service d’une écriture chatoyante aussi bien que d’une ironie parfois mordante. En outre, cet auteur est un homme qui a eu le courage de se construire lui-même et qui a eu le bonheur de susciter parmi son public de fidèles une sorte de fraternité spontanée autour du drapeau - glorieux et dérisoire - de ce royaume de songe qu’est la Patagonie.
Né à Chemillé-sur-Dême, au nord de Tours, le 5 juillet 1925, Jean Raspail, qui a eu dès son adolescence conscience de ses dons d’écrivain, s’est senti le besoin, passé le cap de ses vingt ans, de se mettre à l’école de la vie, et c’est à l’aune d’un continent entier - l’Amérique de la Terre de Feu à l’Alaska - qu’il est allé chercher la mesure de lui-même. Son premier voyage, entrepris avec quelques compagnons, partait sur les traces d’un jésuite explorateur du XVIIe siècle, Jacques Marquette, et le conduisit au bord du Mississipi, à ce qui aurait pu être le point de jonction entre les possessions françaises du Canada et celles de la Louisiane en un temps où le sort, sur le continent américain comme dans les Indes, a basculé en faveur d’une hégémonie politique et culturelle des anglophones. S’il parcourt en 1951 les deux Amériques d’une extrémité à l’autre, c’est aux confins de la Bolivie et du Pérou, au cœur de la terre des Incas que Jean Raspail trouve sa « manière ». Mais c’est dans les solitudes australes de la Terre de Feu, dans les parages du Cap Horn, que Jean Raspail va apprendre à « rêver sa vie », sur le modèle de cet Antoine de Tounens qui, en 1860, se fit couronner roi de Patagonie par les Indiens de ces contrées, puis après son expulsion par les autorités chiliennes, vécut en exil en tenant une cour imaginaire jusqu’à sa mort en 1878. Jean Raspail s’inscrit dans une lignée de poètes aventureux fascinés par ce mythe :
 
D'autres écrivains "patagons" m'avaient précédé dans cette voie : Cendrars, Roger Caillois, et, avant eux, Charles Cros, le plus patagon des poètes, qui fut l'ami d'Antoine de Tounens, roi de Patagonie, et écrivit, il y a plus de cent ans : « Ma patrie est bien loin, loin de la France et de la Terre... ».[1]
 
C’est de ce royaume imaginaire que Raspail tirera l’un de ses romans intitulé Le Jeu du roi, et, en évoquant ce « jeu de l’âme », Raspail définit en quelque sorte lui-même l’esprit de toute son œuvre :
 
Et l'on se mit à jouer avec moi. Tant de Patagons volontaires se découvrirent cette année-là, au fil de mon courrier, que je décidai d'ouvrir chez moi, en Provence, un consulat général de Patagonie. Le drapeau bleu, blanc, vert d'Antoine de Tounens flotte à mon balcon. Je ne saurais plus m'en passer. Dans un temps dépourvu de symboles, je le considère, déployé au mistral, avec tendresse, avec ironie, avec fierté, avec mélancolie, et c'est être exactement patagon que de s'accommoder ensemble de ces quatre sentiments-là.[2]
 
La tonalité de cette œuvre est marquée, en effet, par des teintes de mélancolie et de désillusion, d’ironie et de tendresse. Raspail refuse l’uniformisation et la massification du monde. S’il est impuissant à empêcher une catastrophe qui, souvent, est déjà advenue, du moins il sauve l’honneur, en cultivant la mémoire d’un passé glorieux et en affrontant le chaos avec le panache et la bravoure de ceux qui, à divers moments de l’histoire, ont formé « le dernier carré ». C’est ce que l’on peut appeler chez lui l’attitude, qu’il définit en ces termes dans son roman Hurrah Zara ! :
 
Il y a un style «hussards». Une façon de se tenir droit, d'aller jusqu'au bout de son destin, de mépriser les compromissions et de rire de ses illusions, de s'inventer une cause à sa mesure et de la défendre hautement, quitte à en mourir, mais gaiement. Plus qu'une morale : une attitude.[3]
 
Une attitude qui engage, cependant, et qui explique le comportement parfois étrange des héros de Raspail : dans Sire, l’équipée de Pharamond, descendant légitime des rois de France qui, au temps des autoroutes, traverse à cheval son royaume pour venir se faire sacrer à Reims, en secret, dans la nuit du 3 février 1999 ; dans l’Anneau du Pêcheur, le dernier pèlerinage d’un vieil homme qui se met en route pour Rome, porteur caché d’une fonction éminente et d’une tradition séculaire. Dans Le Roi au-delà de la mer, Raspail écrit :
 
Quand on représente une cause (presque) perdue, il faut sonner de la trompette, sauter sur son cheval et tenter la dernière sortie, faute de quoi l'on meurt de vieillesse triste au fond de la forteresse oubliée que personne n'assiège plus parce que la vie s'en est allée ailleurs...[4]
 
Cette recherche d’un rêve absolument irréalisable, qui ne débouche sur rien, est le moteur des héros de Raspail, qui sont comme des orphelins du rêve, et qui ne trouvent sens à leur existence que dans cette mystique de l’impossible. On sent chez Jean Raspail l’expression d’une douleur sourde et tenace, d’une perte irréparable, qui est d’abord celle d’une certaine France qui, dans les années soixante, a perdu toutes ses racines et a subi une véritable mutation culturelle qui la rend méconnaissable, qui la prive de son esprit et de sa beauté, que ce soit dans ses paysages traditionnels, dans son architecture ou dans sa langue. Jean Raspail rejoint ici le réquisitoire d’un artiste tel que Georges Matthieu qui fustige avec véhémence le massacre de la sensibilité dans la peinture moderne. Il rejoint également un de ces « hussards » auxquels il se réfère, Jacques Perret, dont il fut l’ami et qui est pour lui un modèle de style et de comportement. Né en 1901 et mort en 1992, Jacques Perret se rendra célèbre, au sortir de la guerre, par son roman Le Caporal épinglé (1947), où il raconte ses trois tentatives d’évasion des camps de prisonniers en Allemagne. Chez lui aussi, on rencontre cette forme de « désespoir discret devant ce qui lui apparaissait comme une désagrégation de son pays ».[5] Dans l’hommage qu’il lui rend au moment de sa mort, en décembre 1992, Jean Raspail évoque à son propos l’anecdote suivante :
 
Je me souviens d’une émission d’« Apostrophes », il y a une douzaine d’années. (…) Quand vint son tour, Perret fut parfait, beau comme il a toujours été, l’œil narquois... et résolument muet. Tout de même, bien élevé, il sentit qu’il fallait parler. Chacun s’était tu, sur le plateau. Alors Perret, dans le silence, fixant de son regard bleu la caméra, dit : « Je suis pour le trône et l’autel. ». Pivot en resta sans voix. Ce fut tout, et tout était dit, Perret n’ajouta pas un mot. Il n’y avait rien à ajouter. C’était cela, la France de Perret.[6]
 
Voilà qui rappelle la fameuse formule de Balzac : « J’écris à la lumière de deux flambeaux : le Trône et l’Autel ». Jean Raspail, lui aussi, s’inscrit dans cette référence au royalisme qui, chez lui, ne renvoie pas tant à un choix politique qu’à une attitude, une mystique de la royauté dans laquelle il retrouve le sens du sacré qui lui importe avant tout. C’est ainsi que Jean Raspail évoque le sentiment du sacré qu’il a éprouvé lors de ses rencontres avec le chef de la branche aînée des Bourbons, le duc d’Anjou, mort tragiquement en 1989 :
 
Dès que j'ai eu l'honneur et le bonheur de faire la connaissance de Mgr le duc d'Anjou, puis de l'approcher et de m'entretenir longuement avec lui en différentes circonstances, j'ai immédiatement su et compris qu'il existait quelque chose de sacré dans sa personne, toute de lumineuse simplicité. (…) C'est vrai que le duc d'Anjou n'avait pas le pouvoir. Mais j'ai la conviction qu'il était dépositaire d'une parcelle de divin. Ce n'est que cela, et rien de plus, la légitimité.[7]
 
Et c’est cette légitimité d’une tradition que Jean Raspail célèbre, que ce soit dans Sire ou dans Le Roi au-delà de la mer, où il évoque notamment l’équipée infructueuse de la duchesse de Berry dans l’Ouest de la France en 1832 ainsi que l’échec de la légendaire aventure de Bonnie Prince Charlie (Charles Édouard Stuart), à la fin du XVIIIe siècle. Et dans l’Anneau du Pêcheur, c’est encore le dépôt sacré d’une légitimité dont est porteuse la lignée secrète de ceux qui sont « Benoît ». On comprend ainsi le sens de la commémoration organisée par Jean Raspail le 21 janvier 1993, place de la Concorde à Paris, en mémoire de la mort de Louis XVI, qui recueillit un succès inattendu et où l’ambassadeur des États-Unis en personne vint déposer une gerbe de fleurs sur le lieu de son supplice. Ce serait un contresens que d’aller chercher chez Jean Raspail un attrait envers le royalisme parce que ce serait une cause perdue ; sa motivation profonde est dans cette fidélité au sacré, dans ce culte de la mémoire et de l’honneur.
Si Jean Raspail partage ainsi Jacques Perret une commune référence à la royauté française issue du baptême de Clovis à Reims en 496 et à son caractère sacré, il fait également l’éloge de Jacques Perret en tant que styliste incomparable :
 
Quitte à me brouiller avec les cinq écrivains (je suis économe de mes sentiments) qui, m'honorent de leur amitié, je déclare ici que Perret est le seul écrivain de ces quarante dernières années qu'on reconnaisse immédiatement à son style. Là-dessus comme sur le reste, il n’a jamais transigé. Un style époustouflant. Un naturel de haute volée. Un vocabulaire succulent, familier et aristocrate à la fois, où le mot est toujours mieux choisi, plus juste, plus vrai, plus gai, plus français.[8]
 
Et ces qualificatifs pourraient tout aussi bien correspondre au style de Jean Raspail, chez qui cependant la gaîté est moindre, car l’ironie mordante et la touche de mélancolie l’emportent souvent. L’œuvre de Jean Raspail, tout à la fois aristocratique et populaire, se fonde, comme celle de Jacques Perret autour de valeurs traditionnelles, telles que l’amitié, la fidélité, l’honneur. Il faut y ajouter le sens du tragique, car ces valeurs n’ont plus cours dans le monde moderne qui ne se donne plus le temps de cultiver la mémoire ; aussi, en réaction, l’artiste tourne-t-il le dos à ce monde, cherchant à son tour un oubli plus profond encore, allant au bout du monde et au-delà, en effaçant ses propres traces. Ce n’est pas un hasard si Jean Raspail a préfacé une œuvre - Le Village oublié de Theodor Kröger - qui évoque, en contraste avec le chaos de la guerre civile durant la révolution russe, une sorte de paradis perdu, au nord de la Sibérie :
 
Mais moi, ce qui m'avait emporté dès quinze ans et que je redécouvre intacte, c'est cette volonté étincelante de s’en aller plus loin, toujours plus loin, d'effacer ses propres traces de telle sorte que nul ne vous rattrape ou ne vous retrouve, d'oublier, de se faire oublier, d'immobiliser le cours inexorable des temps, d'être à soi seul une unique lumière dans la nuit, dans le chaos de l'humanité, jusqu'à ce que d'autres se rallument, espérance ou désespoir, qui le sait ?[9]
 
L’auteur d’un site très bien documenté sur Jean Raspail, P. Hemsen, évoque deux autres parentés littéraires de notre auteur, avec Jean Giono et avec l’écrivain italien Dino Buzzati, auteur du célèbre Désert des Tartares. P. Hemsen relève les échos entre la nouvelle de Buzzati intitulée Les Sept messagers et le roman de Raspail Sept Cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée et il souligne à la fois les points communs entre les deux auteurs - la difficile fidélité aux promesses de l’enfance - et leur différence essentielle :
 
Car si Buzzati est l'écrivain des occasions manquées, de la fugacité du temps qui passe, du merveilleux qui est là et qu'on ne sait plus voir, de la solitude et du reniement de soi, Jean Raspail est quant à lui l'écrivain de l'affirmation envers et contre tout, de la fidélité à une idée, à un passé, à une mémoire, à un état d'âme; une fidélité qui constitue le dernier refuge de l'honneur.[10]
 
En ce qui concerne Giono, P. Hemsen cite, en parallèle au Jeu du roi de Jean Raspail, son roman Un roi sans divertissement, mais également un récit moins connu, mais qui permet de pénétrer au cœur de l’œuvre du grand romancier provençal, Fragments d’un paradis. Mais la différence est que, chez Raspail, il n’y a pas la quête d’une évasion dans une réalité purement imaginaire, mais bien la quête éperdue d’une réalité bien réelle, quoique disparue ou en voie de disparition.
 

 
Le plus attachant, peut-être, de tous les romans de Jean Raspail est l’Anneau du pêcheur, publié en 1995. Partant du Grand Schisme d’Occident qui a déchiré le monde catholique de 1378 à 1420 - période où s’affrontèrent deux, puis même trois papes régnant en même temps dans des lieux différents - Jean Raspail évoque la survie secrète, jusqu’à nos jours, d’une lignée pontificale issue de Pedro de Luna, le pape Benoît XIII, qui termina sa vie à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, isolé et traqué dans son île fortifiée de Peniscola, en Aragon, maintenant jusqu’au bout qu’il était le seul pape légitime, alors que les conciles de Pise en 1409, puis de Constance en 1415 l’avaient déposé et étaient allés jusqu’à le déclarer schismatique. Benoît XIII avait assuré sa succession en s’attachant une poignée de cardinaux et Jean Raspail suit au cours des siècles les traces laissées par ses successeurs, qui portent tous le nom de « Benoît » et s’attache notamment au dernier d’entre eux, notre contemporain, qui se sait le dernier de cette lignée et qui a décidé de se rendre auprès du pape qui est à Rome. Nous avons ainsi un roman construit sur la confrontation des temps et des espaces, qui est en même temps une confrontation entre deux mondes : un univers où survit le sens du sacré et un univers « profanisé », désacralisé, qui est celui du monde moderne.
Jean Raspail joue sur un triple clavier temporel qui recouvre non seulement le passé et le présent, mais qui porte également quelques fulgurances sur l’avenir de la papauté dans notre XXIe siècle. Il recourt au procédé de l’entrelacement - bien connu des prosateurs du XIIIe siècle qui l’utilisent constamment dans des sommes romanesques telles que le Lancelot-Graal ou dans le Tristan en prose - procédé qui consiste à alterner les temps et les lieux, en présentant d’une part le cheminement du dernier des Benoît en direction de Rome, et en relatant d’autre part ce que nous appellerons « la geste des Benoît » à travers les siècles. Il se crée ainsi une dynamique, un mouvement général du roman qui culmine avec le retour à Rome du dernier Benoît.
Pour ce qui relève du passé, Jean Raspail nous le présente sous la forme de tableaux évocateurs d’es étapes constitutives de la geste des Benoît, qui englobent le temps du Grand Schisme et la résistance finale du pape Luna. A cela s’ajoute une transition héroïque qui relate la geste de Jean Carrier, le premier véritable successeur de Pedro de Luna, réfugié dans le Rouergue et le premier à rentrer dans l’ombre impénétrable qui sera le lot de tous ses successeurs. Pour ces deux périodes, qui vont jusque dans les années 1430, à l’époque où se déroule en France la haute aventure de Jeanne d’Arc, qui est brièvement évoquée par Jean Raspail, l’auteur recourt à un même traitement narratif : il procède par « flashs » sur les moments de plus haute tension, brossant des tableaux à la fois pittoresques et dramatiques. Ce passé médiéval est vu directement par l’œil du narrateur qui excelle à peindre des « scènes de genre », évoquant les émeutes de la populace romaine, la férocité des grands de ce monde, princes ou cardinaux, l’acharnement dévastateur de ceux qui se désignent comme les grandes consciences de ce temps. La méthode change lorsque Jean Raspail en vient à relater les rares traces laissées au cours des siècles par la longue lignée des Benoît. Nous n’avons plus alors que des bribes éparses dans la nuit des temps, et l’auteur multiplie alors le recours à des sources diverses d’informations : récits de personnages, tel que l’abbé du monastère Sainte-Tarcisse dans le Causse de Lanhac au nord de Rodez, où passent, à raison de un ou deux par siècle, les successeurs errants de Pedro de Luna ; anecdotes relatives à l’intérêt porté envers l’affaire Benoît par divers grands personnages - Jean Raspail évoque les cas de Napoléon et du général de Gaulle dans son exil irlandais en 1969 ; ou encore documents rédigés par un personnage, comme le mémoire du dernier Benoît destiné à être remis au pape de Rome, à Jean-Paul II.
En ce qui concerne le temps présent, le récit du pèlerinage du dernier Benoît qui part de Rodez jusque dans la région d’Avignon en direction de Rome, l’auteur revient à la technique des « flashs » qui éclairent les étapes de ce parcours comme autant de « stations » d’un chemin de croix où le héros s’enfonce dans un dépouillement accru qui met d’autant plus en valeur le lumineux rayonnement qui émane de sa personne. Mais le personnage est présenté de façon complexe, non seulement tel que le campe le narrateur, mais aussi tel qu’il apparaît au regard des autres personnages qu’il croise dans ses pérégrinations, et notamment aux yeux des deux ecclésiastiques romains qui veillent sur lui, Mgr Cassini et le P. Wladimir. Car ce vieillard solitaire porteur de la grâce divine, comme en témoignent les miracles qu’il sème par compassion sur son passage, suscite chez ceux qui le rencontrent respect et gratitude, et la Rome du XXe siècle reconnaît en lui un saint et est prête à assumer, s’il le faut, toute la vérité concernant cette lignée pontificale parallèle et secrète. C’est ce que déclare Mgr Cassini lorsqu’il confie au P. Wladimir la mission de ramener Benoît jusqu’à Rome :
 
« Une mission plus spirituelle que temporelle. Vous serez couvert au plus haut niveau, et pas seulement sur le plan matériel ou moral. Je vais prier pour vous, Wladimir, et je ne serai pas le seul, ici… » En même temps, il faisait un geste qui pouvait indiquer, là-bas, au-delà de la basilique, les appartements privés du Saint-Père. « Cela implique aussi, poursuivit l’évêque, que dans l’hypothèse calamiteuse où l’affaire viendrait à s’ébruiter pour courir ensuite dans les médias, nous ne la démentirons pas. Au contraire, nous la prendrons de front, avec toutes les conséquences que cela comporte. Nous dirons la vérité. Qu’il soit mort ou vivant, qu’il arrive à Rome ou non, l’Eglise ne trahira pas ce vieillard qui compte peut-être parmi nos grands saints ».[11]
 
Ainsi, tout converge vers une réintégration, vers une fusion, tout à la fin du XXe siècle, d’une unité brisée six cents ans auparavant. Avec le dernier pèlerinage de Benoît, on pourrait dire que « Rome rentre dans Rome », mais l’accomplissement se fait dans l’ombre de la mort, puisque le vieillard s’éteint paisiblement devant la cathédrale de Senez, un des plus anciens évêchés de France, dont la porte est fermée pour cause de pillage. Ramené à Rome par Mgr Cassini, il aura droit à des obsèques nocturnes et émouvantes, auxquelles assiste le Saint-Père :
 
Ce n’était pas l’ampleur de l’accueil qui frappait, mais la sourde intensité qui se dégageait de ce tableau d’un autre âge. (…) Dans la basilique Saint-Pierre (…) Le contraste devint encore plus sensible entre l’immense édifice plongé dans l’obscurité et la douzaine de minuscules silhouettes qui semblaient se glisser dans le silence et marchaient vers la seule partie de la basilique qui avait été éclairée, la chapelle du Saint-Sacrement, dans la nef droite. (…) Le cardinal R., qui devait célébrer la messe, avait revêtu une chasuble violette. Il attendait, au pied du cercueil, Mgr Cassini et les deux autres religieux derrière lui, le regard fixé sur un fauteuil et un prie-Dieu recouverts de velours rouge qui avaient été disposés sur le côté. Ils attendirent. Puis l’homme vêtu de blanc arriva, de sa démarche lente et lasse, et s’agenouilla, les doigts serrés sur son front, dans une attitude de prière qui lui était familière.[12]
 
Mais il est enfin une troisième dimension temporelle autour de laquelle s’articule le roman, qui concerne les allusions de l’auteur à un devenir menaçant pour l’Eglise et pour la papauté au XXIe siècle. En un certain sens, l’errance solitaire de Benoît, qui rappelle les premiers temps de l’Eglise, préfigure également, pour Jean Raspail, l’éventualité d’une extinction de la papauté à brève échéance et c’est pourquoi, dans ce roman, le pape actuel est ému par le sort de ce vieillard qui est comme « son ombre, son double, son reflet perdu » :
 
La simplicité de Benoît, son humilité, son dénuement, sa naïveté, sa solitude, sa fonction pontificale réduite à celle des premiers âges, quand l’apôtre Pierre, tout aussi seul, errait sur les routes de l’Empire sans grand espoir d’être écouté… Pierre était le commencement. Benoît ressemble à une fin qui aurait été anticipée. Tout cela a profondément ému le Saint-Père. A ses proches il a dit que viendrait un jour où l’enseignement de l’Eglise serait unanimement rejeté parce que devenu inapplicable au regard de la morale admise et de la religion du progrès. Il a dit que l’Eglise catholique serait déchirée, ses gros bataillons prêts à s’incliner. Il a dit que la conscience internationale contre laquelle il s’est déjà élevé sans succès enjoindrait au pape de se soumettre, lui-même ou l’un de ses proches successeurs, qu’un concile l’imposerait à la lumière d’une nouvelle lecture de l’Évangile, et qu’il ne resterait plus au pape qu’à quitter Rome et disparaître, comme Benoît. Pour traverser encore d’autres siècles, comme Benoît. L’un et l’autre sont des fugitifs.[13]
 
Dans le document qu’il rédige à l’intention du Saint-Père, Benoît a, lui aussi, la prescience de tribulations futures qui menacent la papauté dans les prochaines décennies :
 
Je dois aller à Rome. Avant cinquante ans, plus tôt peut-être, deux forces s’y opposeront et le pape se souviendra du destin du pape Luna et de ses trente-deux successeurs qui ne laissèrent aucune trace sur cette terre…[14]
 
Et l’auteur lui-même renchérit dans ce sens. Ainsi, lorsqu’il évoque l’élévation au pontificat de Martin V par le Concile de Constance, le 28 octobre 1417, il ne manque pas de signaler les irrégularités adoptées alors dans le mode d’élection, une trentaine de prélats désignés par les puissances de l'époque étant adjoints aux vingt-trois cardinaux, ce qui correspond à une mainmise du pouvoir temporel sur l’autorité spirituelle. Jean Raspail signale que ce précédent pourrait faire jurisprudence dans l’avenir :
 
Cela ne s’était jamais vu auparavant et cela ne s’est jamais reproduit depuis, comme si l’on avait admis ensuite que les pères conciliaires de Constance avaient outrepassé leurs droits. Mais la jurisprudence existe. Nul doute qu’on s’en souvienne, dès le XXIe siècle, lors de l’un ou l’autre des prochains conciles, « pour le bien de la Chrétienté ».[15]
 
Ainsi pointe à l’horizon, dans ce roman, la sourde menace d’une subversion et d’une submersion de la civilisation européenne qui est évoquée sous un autre angle - celui d’une invasion irrépressible de millions de miséreux surgissant de la mer - dans Le Camp des Saints. Dans les deux cas, le véritable problème n’est pas tant celui de la menace extérieure que la perte de confiance en soi et l’abandon des valeurs traditionnelles par un monde fatigué, qui peut-être a fait son temps. Dans les deux cas, Jean Raspail fustige l’action délétère d’élites dévoyées qui s’attribuent le droit de juger au nom d’une prétendue supériorité intellectuelle. Dans L’Anneau du Pêcheur, ces élites sont représentées par les docteurs de la Sorbonne qui s’acharnent impitoyablement contre le pape Luna, et qui font l’objet d’une violente diatribe de la part de Jean Raspail :
 
Il n’y a rien que les belles consciences n’affectionnent tant que de jouer un rôle sur le devant de la scène du monde. Dès qu’une plaie s’ouvre quelque part, elles s’y mettent aussitôt à fourmiller. C’est leur façon de briller. Leur haute autorité morale se rengorge et se nourrit de la confusion et de la faiblesse des pouvoirs constitués, en l’occurrence, cette année-là, deux papes rivaux et un roi, le malheureux roi de France Charles VI qui ne gouverne plus qu’à éclipses entre deux accès de folie. Se substituer aux pouvoirs établis et leur imposer le recours de leur propre vérité, resplendissante et infaillible, est la félicité suprême des belles consciences.[16]
 
On retrouve finalement dans ce roman de Jean Raspail une double polarité, avec d’une part le sens du sacré, l’exaltation héroïque, le sens du panache ; mais aussi, d’autre part, une sorte d’attirance obscure vers le néant, le vertige du vide, l’obsession d’images de putréfaction. Le sacré est présent tout au long de l’œuvre par l’évocation des miracles que Benoît accomplit sur son chemin, par pure compassion. Il croise ainsi une petite fille défigurée par une tache de vin qui lui mange la moitié du visage ; celle-ci fait don au mendiant d’une piécette et d’un sourire, et peu après sa mère découvre qu’elle est guérie. Ou encore, cette scène étrange au-dessus de l’autoroute, à la sortie du bourg de Montfavet, aux environs d’Avignon :
 
Un vacarme assourdissant lui broyait le cœur et lui serrait les tempes, un flot continu de voitures et de poids lourds qui se croisaient par six de front sous ses pieds. Un gamin s’était installé près de lui, l’œil vif, intelligent, penché au-dessus de la rambarde, ses jambes en équilibre instable. - Ca pue, c’est moche, dit l’enfant. Est-ce qu’il y a des hommes là-dedans ? - Quels hommes ? Ceux-là ne te plaisent pas ? Le garçon haussa les épaules. - On ne se comprendrait pas… (…) Le gamin visa le pare-brise d’un énorme semi-remorque, puis fila comme un trait de lumière, une fronde tournoyant à son poing. En bas il y eut un assourdissant crissement de pneus suivi d’une succession de chocs métalliques qui annonçaient le malheur et la mort.[17]
 
Il nous semble que l’auteur suggère ici une rencontre avec l’esprit du mal qui s’est emparé de ce gamin, comme un subtil écho de la tentation de Jésus dans le désert, avec ce rapide jugement sur une humanité qui serait indigne de la moindre considération. A cette tentation de l’orgueil et du mépris, Benoît répond par un miracle d’amour silencieux, le fracas de l’accident ne provoquant que quelques légères blessures alors qu’une cinquantaine de voitures se sont encastrées les unes dans les autres. Quant au goût du panache, cher à Jean Raspail, il est illustré ici par la folle équipée de jeunesse de Mgr Cassini, qui dirige les services secrets du Vatican avec un sens accompli de l’efficacité et de la discrétion. Mais ce personnage, qui porte le simple titre d’évêque in partibus de Zerracudum, en Libye, s’est illustré, peu de temps après son sacre à Rome par le pape Pie XII, par une singulière aventure :
 
On n’évoquait plus que comme une légende cette étonnante messe de Don Quichotte de la foi qu’il avait célébrée à l’aube dans les ruines de la cathédrale constantinienne de Zerracudum, sa cathédrale, au milieu des ânes et des biques qui broutaient parmi les colonnes tronquées à quelques centaines de mètres d’un camp de nomades. Sa fuite en jeep à travers le désert vers la frontière tunisienne, poursuivi par des hordes vociférantes de Bédouins armés jusqu’aux dents, faisait encore, à l’occasion, l’objet de commentaires admiratifs feutrés chez quelques jeunes prêtres de sa mouvance.[18]
 
Jean Raspail précise la signification de ce geste qui, pour héroïque qu’il fût, n’avait néanmoins rien de gratuit : il s’agissait, pour ce jeune prélat, « d’accomplir un geste sacré qui le reliât vivant aux origines de la Chrétienté » - de même que le sacre nocturne et secret de Pharamond, dans la cathédrale de Reims, a pour objet d’assurer la continuité d’une transmission légitime, de relier le rejeton vivant à une lignée d’ancêtres disparus. On pourrait évoquer également, à côté du panache de Mgr Cassini, l’héroïsme tranquille du P. Wladimir Nykas, de nationalité lituanienne, qui répond sans tergiverser à l’appel de son patron :
 
« Vous aviez précisé « urgent », monseigneur, dit le rouquin. Vilnius n’est plus très éloignée de Rome, à présent. J’ai sauté du premier avion. » Il s’était exprimé comme un parachutiste. Mgr Cassini songea à tous ces renforts inespérés qui « sautaient » sur l’Occident depuis les pays de l’Est, la Lituanie, la Pologne, des jeunes hommes qui ne se posaient pas trop de questions…[19]
 
On sent aussi toute la sympathie qu’éprouve Jean Raspail pour des figures de résistants opiniâtres, tels que Jean Carrier, le successeur de Benoît XIII, ou Jean IV d’Armagnac, comte de Comminges et de Rodez.
Mais au sens du sacré répond, chez des êtres en voie de perdition, la fureur de la profanation. C’est ainsi que Jean Raspail évoque l’épisode de la retraite des Français hors d’Espagne, en 1813, et les outrages auxquels est soumis le cadavre du pape Luna, dans son château familial d’Illueca, où la soldatesque joue à la pelote avec son crâne. Cet épisode n’est pas sans évoquer les abominables profanations perpétrées par les révolutionnaires en septembre 1792 lors du saccage de la nécropole royale de Saint-Denis, dont Jean Raspail offre un tableau hallucinant dans son roman Sire, et qu’il reprend au début du Roi au-delà de la mer.
Nous dirons pour conclure que Jean Raspail propose finalement à ses lecteurs le paradoxe d’un « roman historique » qui retrace une aventure qui relève davantage, en un certain sens, de la « métahistoire » que de l’histoire. C’est-à-dire que dans la succession horizontale des événements historiques peut surgir à tout moment la verticalité d’une intervention transcendante, qui ne relève plus des causes contingentes de ce monde mais d’une dimension sacrée. Ce thème d’une lignée pontificale parallèle, doublant dans l’ombre la papauté romaine, n’est pas sans évoquer le thème du roi caché ou du roi dormant qui se rencontre dans maintes légendes médiévales, qu’elles concernent la figure de l’empereur Frédéric Barberousse endormi dans la montagne du Kyfferberg, ou Arthur dont les Bretons attendent le retour depuis l’île d’Avalon, ou encore l’Encoberto (« le Caché ») qui doit ramener au Portugal le roi Sébastien, disparu lors de la bataille d’Alcacer Quibir au Maroc en 1578. Dans toutes ces légendes, comme d’ailleurs dans les récits relatifs à la survie du jeune Louis XVII que l’on aurait fait évader de sa prison du Temple, c’est la question de la légitimité des pouvoirs qui est posée, et l’on ne s’étonne pas que Jean Raspail ait traité ce thème non seulement dans son rapport avec la royauté française, mais également dans son rapport avec la papauté.
Il y a, curieusement, chez certains auteurs, comme une sorte de dimension de voyance ou de phénomènes médiumniques, et cela nous semble être le cas avec Jean Raspail. Deux faits nous semblent particulièrement intrigants à cet égard. Dans son roman Sept Cavaliers, qui a été publié en 1993, Jean Raspail évoque une tribu de farouches montagnards qui vivent en bordure d’un royaume imaginaire en voie de déliquescence, et il donne à ces tribus le nom de Tchétchènes, alors que ce pays ne bascule dans la guerre civile qu’au printemps 1994. Mais surtout, Jean Raspail a révélé, peu après l’arrivée, le 17 février 2001, de 908 Kurdes clandestins amenés de Turquie par le navire East Sea et débarqués à Boulouris, près de Fréjus, qu’au moment où il était en train de rédiger son roman Le Camp des Saints, trente ans plus tôt, il se trouvait dans une demeure de vacances de sa famille située à 50 mètres du lieu où devait échouer l’East Sea. Devant de telles « coïncidences », on peut se demander jusqu’à quel point les prémonitions du sacre de Pharamond ou de l’exil du pape hors de Rome sont à prendre en compte. Certes, Jean Raspail se défend, à juste titre, d’être un prophète ; mais, si l’événement dans sa singularité lui échappe comme à tout un chacun, il n’en demeure pas moins qu’il y a dans son œuvre une dimension visionnaire dont il n’est pas forcément conscient et qui éclaire non sur le déroulement précis de l’avenir, mais sur la nature de certains rendez-vous significatifs que l’Histoire pose aux Européens à l’orée du XXIe siècle.
 
Charles Ridoux
Amfroipret, le 7 février 2002
 


[1] Le Figaro du 6 novembre 1981.
[2] Ibid.
[3] Hurrah Zara !, quatrième de couverture.
[4] Le Roi au-delà de la mer.
[5] Renaud Matignon, dans le Figaro, décembre 1992.
[6] Jean Raspail, dans Le Figaro-Littéraire, 18 décembre 1992.
[7] Hommage de Jean Raspail à Alphonse II de Bourbon, in www.moncelon.com/jean_raspail.htm.
[8] Ibid.
[9] Jean Raspail, Préface au Village oublié de Theodor Kröger.
[11] L’Anneau du pêcheur, p. 215.
[12] Ibid., p. 402.
[13] Ibid., p. 226.
[14] Ibid., p. 290.
[15] Ibid., p. 306.
[16] Ibid., p. 108.
[17] Ibid., p. 176.
[18] Ibid., pp. 205-206.
[19] Ibid., p. 210.
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