Une visite à Brocéliande
Réécriture moderne d’un épisode du Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes
Cours à l’Université de Vilnius (Avril 2002)
Les romans de la Table Ronde - que l’on désigne également sous le terme générique de « roman arthurien » - constituent l’un des fleurons de la littérature médiévale française. Rappelons que ces romans comportent deux grandes séries, qui se suivent chronologiquement : les romans en vers de la fin du XIIe siècle et les grandes sommes romanesques en prose qui sont une des innovations du premier tiers du XIIIe siècle, étant entendu que la tradition arthurienne en vers s’est poursuivie durant tout le XIIIe siècle et au-delà, puisque l’on considère généralement le Méliador de Froissart, qui date de la fin du XIVe siècle, comme le dernier roman arthurien. Quant à la postérité des romans en prose, on peut citer, outre le grand cycle du Lancelot-Graal ou cycle de la Vulgate, le Tristan en prose, qui intègre l’aventure des amants de Cornouailles dans la quête du Graal par les chevaliers de la Table Ronde, et, plus tardivement, le Perceforest, roman foisonnant du XIVe siècle qui vise à relier la geste d’Alexandre et celle du roi Arthur. A l’âge classique, à partir du XVIe siècle, cette littérature pâtit du mépris que cette époque voue aux œuvres du Moyen Age, incompatibles avec le goût classique. Il convient de signaler, cependant, que le Lancelot-Graal fut imprimé jusqu’en 1533 ; mais au XVIIe siècle, seuls des juristes ou des héraldistes, comme Marc Vulson de la Colombière, s’intéressent à cette œuvre où ils vont puiser des connaissances relatives à des sciences étrangères à la littérature. Il se trouva cependant un homme de lettres, dans ce siècle du classicisme, pour apprécier le Lancelot : il s'agit de Chapelain, la célèbre victime de Boileau, et qui avait particulièrement été frappé par le personnage de Galehaut, dont il compare l'amitié avec Lancelot à celle d'Achille et de Patrocle. Tous ces romans de la Table Ronde finissent par tomber dans une littérature de colportage à la fin du XVIIIe siècle ; le comte de Tressan remanie au goût du jour les romans médiévaux dans la Bibliothèque universelle des romans. Et à l’orée du romantisme, le genre troubadour présente l’image d’un « bon vieux temps » idéal, où la chevalerie partage son temps entre les armes et la galanterie. Les érudits du XIXe siècle auront à cœur, surtout à partir de Paulin Paris et de son fils Gaston Paris à publier et à étudier, dans un esprit plus historique que proprement littéraire, cette littérature chevaleresque pour laquelle ils n’éprouvent d’ailleurs pas toujours un enthousiasme marqué. Ce sont des folkloristes, comme La Villemarqué qui cherche à mettre en honneur sa Bretagne natale, ou des historiens attirés, comme Henri Martin, par les prestiges du celtisme, qui favoriseront un goût prononcé pour le monde des légendes arthuriennes et du merveilleux breton, dont on trouve, par exemple, une illustration dans le décor intérieur du château de Pierrefonds restauré par Viollet-le-Duc sous le Second Empire. Vers la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la légende du Graal fascinera tout un courant d’écrivains et de poètes engagés dans une quête ésotérique qui frôle parfois le saugrenu et le farfelu, comme c’est le cas dans l’œuvre de Joséphin Péladan.
Durant tout le XXe siècle, les romans de la Table Ronde, et tout particulièrement ceux qui mettent en œuvre le thème de la quête du Graal, seront source d’inspiration pour de nombreux poètes et romanciers. D’Apollinaire à Cocteau, de Pierre Benoît à Julien Gracq, les thèmes du grand mythe médiéval sont repris et remodelés selon des perspectives originales. Mais la tendance est forte de passer du merveilleux au fantastique ou de dériver vers la science-fiction ou le burlesque. La raison critique de l’esprit moderne s’avère comme impuissante à maintenir intacte l’aura poétique des œuvres médiévales, et souvent les héros de Chrétien de Troyes deviennent, chez leurs épigones du XXe siècle, des anti-héros pitoyables et décevants. Un spécialiste des destinées de la légende du Graal dans la littérature française du XXe siècle, Robert Baudry, montre ainsi comment le mythe a tendance à dégénérer lorsque l’élan créateur se heurte au scepticisme, à l’ironie et à l’esprit de dérision. Chez Apollinaire, le prophète Merlin devient « l’Enchanteur pourrissant ». Chez Julien Gracq, le mythe subit une véritable inversion : dans Au Château d’Argol (anagramme du mot « Graal »), c’est le sang impur d’Amfortas qui coule de sa blessure envenimée dans la coupe du Graal ; dans Le Roi-Pêcheur, le héros n’est plus Perceval mais Amfortas, « qui règne au centre de la pièce avec toutes les ruses du vieux souverain retors, appliqué à évincer de la quête le jeune rival promis à sa succession »[1]. L’esprit moderne semble peu capable de reprendre les mythes médiévaux sans les faire passer par le creuset d’une démythification. Signalons cependant, mais en domaine anglo-saxon, une intelligence du merveilleux exceptionnelle dans l’œuvre de Tolkien, l’auteur du Silmarillion et du Seigneur des Anneaux, que Peter Jackson vient de porter à l’écran avec, semble-t-il, une grande fidélité à l’esprit de l’œuvre.
Or il existe également, en domaine français, une œuvre - qui, certes, ne saurait rivaliser ni par son ampleur, ni par sa qualité littéraire, ni par sa notoriété, avec celle du grand romancier anglais - dont on peut dire qu’elle présente une des transpositions les plus poétiques et les plus conformes au sens du merveilleux de deux épisodes qui s’inspirent directement des romans de Chrétien de Troyes, puisque nous est racontée, d’une part, une aventure qui se déroule auprès de la fontaine de Barenton en forêt de Brocéliande, et d’autre part une visite au château du Roi-Pêcheur, situé ici dans les brumes de la Bretagne la plus sauvage, en plein cœur des Monts d’Arrhée. Ce roman fort peu connu - il est épuisé et on le trouve à grand peine chez les bouquinistes - qui date vraisemblablement du milieu des années 1980, dont l’auteur - Louis Lambert - est un pseudonyme aux connotations balzaciennes, porte en outre un titre étrange : Prélude à l’Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal.[2] Nous laisserons de côté, pour le moment, les mystères propres à ce roman et à son auteur pour rappeler d’abord en quelques mots la source de l’épisode que nous allons traiter - une visite à Brocéliande - qui se trouve dans le roman de Chrétien de Troyes intitulé Yvain ou le Chevalier au Lion.
On sait que Chrétien de Troyes, qui bénéficia de la protection de la comtesse Marie de Champagne, fille de la fameuse Aliénor d’Aquitaine, et de celle du comte de Flandre Louis d’Alsace, qui lui aurait fourni la matière de son Conte du Graal, est l’auteur de cinq grands romans arthuriens en vers, qui s’échelonnent en gros de 1165 à 1190 : Erec et Enide, Cligès, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette, Yvain ou le Chevalier au Lion, Perceval ou le Conte du Graal. Chrétien prône un idéal qui associe la vaillance chevaleresque à la courtoisie, proposant un modèle de comportement mesuré qui n’exclut ni le courage ni la passion, mais les exalte au contraire dans une maîtrise de soi que le héros acquiert au fil d’épreuves qui doivent le conduire à se montrer digne de la souveraineté. Tel est déjà le programme du romancier dans son premier roman Erec et Enide, qui commence par la rencontre des jeunes gens, puis, à partir d’une crise suscitée par la recréantise d’Erec - c’est-à-dire son oubli des obligations chevaleresques -, continue par une série de rencontres aventureuses qui culminent dans l’épisode de la Joie de la Cour pour s’achever sur le couronnement des deux époux dans la ville de Nantes. Dans Yvain ou le Chevalier au Lion, la thématique est en quelque sorte la même, mais présentée sous un angle renversé, puisque, ici, la « faute » du héros consiste à se laisser griser par les aventures chevaleresques au point d’en oublier ses obligations envers son épouse, Laudine, qu’il a conquise par sa valeur, à la suite de son passage à la fontaine de Barenton.
Le Chevalier au Lion est construit sur le mode du tissage entre trois lais bretons qui constituent ce que Chrétien lui-même désigne comme sa matiere. Le travail du romancier consiste à informer cette matiere selon une conjointure - une organisation structurelle, pourrions-nous dire - qui débouche sur un sen - sur une signification profonde en relation avec le titre de l’œuvre, qui met ici l’accent sur le blason du héros - le Lion - associé aux idées de courage, de noblesse et de générosité, mais également en rapport, comme le montre Philippe Walter dans ses lectures du roman médiéval, avec un type de héros caniculaire confronté à diverses formes d’une figure mythique qui est celle de l’Homme Sauvage. Le premier de ces lais, le « lai de Barenton », est construit autour du rite de la fontaine : ayant jeté de l’eau sur le perron de la fontaine de Barenton, le héros déclenche une effroyable tempête et essuie l’assaut d’un chevalier roux qui le défie. Ayant vaincu son adversaire, Yvain épouse la fée qui est associée à la fontaine - dame Laudine - et acquiert ainsi la souveraineté. Le second lai est le « lai de la folie » qui frappe le héros lorsqu’il se rend compte de sa faute envers sa dame, et que le romancier qualifie par les termes de rage et de mélancolie - termes que Philippe Walter associe précisément avec son analyse du héros caniculaire. Le troisième lai, enfin, est celui de « l’animal reconnaissant » qui remonte à l’Antiquité : un homme sauve un animal en fâcheuse posture et l’animal reconnaissant vient à son tour en aide à son bienfaiteur. Ici, Yvain sauve un lion des menaces d’un serpent venimeux et il prend désormais le titre de « Chevalier au Lion ». Signalons que, dans l’héraldique imaginaire arthurienne étudiée par le grand spécialiste du blason qu’est Michel Pastoureau, deux autres héros célèbres portent des armoiries ornées d’un lion : Tristan et Galehaut, le géant ami de Lancelot dans le cycle de la Vulgate. Dans la langue imagée de l’héraldique, le blason d’Yvain se décrit ainsi : D'azur au lion d'or armé et lampassé de gueule, tandis que celui de Tristan est de sinople (vert) et non d’azur (bleu). Quant à celui de Galehaut, il est un peu plus compliqué : D'argent semé d'étoiles d'azur, au lion de gueules armé et lampassé de sinople brochant.

Héraldique arthurienne - Les trois chevaliers au Lion (Yvain, Tristan, Galehaut)
Chez Chrétien de Troyes, le « lai de Barenton » est présenté en fait par deux fois. D’abord au travers du récit, par un chevalier malchanceux du nom de Calogrenant, qui expose à la reine et à ses compagnons de la Table Ronde sa mésaventure en forêt de Brocéliande. Le cheminement jusqu’à la fontaine aventureuse a été ponctué par deux épisodes : une hospitalité bienveillante chez un vavasseur - un petit noble tout au bas de la hiérarchie féodale - puis la rencontre d’un homme sauvage, gardien de taureaux féroces, qui lui indique le chemin vers la fontaine merveilleuse. Arrivé là, Chrétien fait la description du lieu :
Il y a plus de sept ans, il advint que je me trouvai seul comme une âme en peine. J’étais parti en quête d’aventures, armé de pied en cap comme il sied à un chevalier. J’avais pris un chemin sur ma droite et m’engageai dans une épaisse forêt. C’était un sentier assez traître, plein de ronces et d’épines. Non sans peine, je suivis cette voie et ce sentier. Je chevauchai pendant presque une journée jusqu’au moment où je quittai la forêt, celle de Brocéliande.
(Yvain, vv. 173-187)
Le bouvier gardien des taureaux décrit ainsi la fontaine à Calogrenant :
Tu verras la fontaine qui bout, et pourtant elle est plus froide que le marbre. Le plus bel arbre jamais formé par la Nature lui offre son ombrage. Il garde son feuillage en toutes saisons et nul hiver ne saurait le priver de ses feuilles. Un bassin de fer y pend, lui-même suspendu à une chaîne si longue qu’elle descend jusque dans la fontaine. A côté de la fontaine, tu trouveras un perron ; il m’est impossible de te le décrire car je n’en ai jamais vu de semblable. De l’autre côté, se trouve une chapelle, petite mais fort belle. Si tu puises de l’eau avec le bassin et si tu la répands sur le perron, tu verras se produire une tempête à faire fuir toutes les bêtes de la forêt : chevreuils, cerfs, daims, sangliers ou oiseaux la quitteront, car tu verras s’abattre la foudre et le vent, tu verras les arbres se briser, la pluie, le tonnerre et les éclairs se déchaîner. (Yvain, vv. 378-401).
A cette description, Calogrenant ajoutera quelques détails d’importance :
Je vis le bassin qui pendait à l’arbre ; il était de l’or le plus fin jamais vendu dans une foire. Quant à la fontaine, vous pouvez me croire, elle bouillonnait comme de l’eau chaude. Son perron, d’une seule émeraude percée comme une outre, était soutenu par quatre rubis plus flamboyants et vermeils que le soleil du matin se levant à l’orient. (Yvain, vv. 417-427).
A cela s’ajoute que, sitôt la tempête apaisée, l’arbre est recouvert d’oiseaux faisant entendre une musique harmonieuse, et l’atmosphère est alors toute de sérénité, de joie et de suavité. Ces détails - la joie paradisiaque qui suit la tempête, ainsi que la présentation du bassin comme une émeraude éclatante reposant sur quatre rubis - donnent à ce lieu une dimension quasi surnaturelle ; en fait, insensiblement, Chrétien fait passer son héros - et avec lui le lecteur - du monde ordinaire dans ce monde intermédiaire qu’Henry Corbin désigne sous le nom de mundus imaginalis, ou « imaginal », qui correspond au monde angélique visité par nombre de mystiques de diverses religions et fréquenté par de nombreux personnages du monde arthurien (et notamment par Perceval lors de sa visite au château du Graal, chez le Roi-Pêcheur). Par le symbole de l’émeraude, le bassin de Barenton est en résonance analogique avec le Graal, présenté par Wolfram von Eschenbach comme une pierre taillée dans une émeraude.

Dans la transposition moderne de l’épisode de Brocéliande que propose le roman de Louis Lambert, Prélude à l’Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal, l’aventure de la fontaine a pour héros deux personnages, Raymond et Viviane. Raymond fait partie d’un groupe de compagnons qui sont présentés, dans la première partie du roman, comme des « Argonautes » - la quête de la Toison d’Or étant ici remplacée par la poursuite d’un objet maléfique relié aux mystères Templiers, le Baphomet qu’il s’agit d’arracher de l’emprise d’un sombre personnage, le sire de Kilmarnoch, avide des pouvoirs que recèle cet objet. Dans la seconde partie du roman, où se situe notre épisode de Barenton, les « Argonautes » sont rebaptisés, par la sagesse prophétique d’un enfant, Arielle - dont l’anniversaire est toujours fêté la veille de la Pentecôte - sous l’appellation de « Chevaliers de l’Apocalypse ». Ce nouveau nom leur est donné alors que l’on se trouve à peu près au milieu du roman, lieu qui, dans l’esthétique du Moyen Age, constitue souvent le point culminant de l’œuvre. Ainsi, chez Chrétien de Troyes, c’est dans le vers central du Conte du Graal que Perceval prend véritablement conscience de son destin, qui le singularise par rapport aux autres chevaliers de la Table Ronde : « Et Percevax redist tot el » (v. 4727) ; au lieu de poursuivre, comme les autres, des aventures chevaleresques en vue d’acquérir une gloire mondaine, il s’engage dans une quête solitaire qui devrait le conduire à nouveau au château du Roi-Pêcheur où il a manqué, une première fois, l’aventure du Graal. Dans notre roman moderne, la transformation des « Argonautes » en « Chevaliers de l’Apocalypse » précède une évolution profonde du personnage de Raymond qui trouve en Viviane son âme sœur mais devra passer, avant d’accéder à la joie, par la double expérience d’une confrontation avec l’horreur du néant côtoyé au bord de la fontaine de Barenton et de la révélation de l’Autre Monde lorsqu’il obtient la grâce d’une visite au château du Roi-Pêcheur, situé ici dans les brumes de l’Anaon, au pays des morts des légendes bretonnes. Quant à Viviane - de son vrai nom Argante de Mirecourt - elle est la sœur aînée d’une maisonnée toute bruissante de jeunes filles en fleurs dont le nom commence par la lettre A : Aude, Adeline, et la jeune Arielle, dont elle dit : « Elle et moi, je pense parfois que nous ne sommes qu’une seule personne sous deux visages… ». Il est curieux, notons-le au passage, de retrouver ici une singularité qui se rencontre déjà chez Dostoïevski, où les trois filles de la générale Epantchine, Elisaveta Prokofievna, portent toutes trois un prénom qui commence par la lettre A (Alexandra, Adélaïde et Aglaïa), et que l’on retrouve surtout dans les quarante romans de Pierre Benoît, où toutes les héroïnes portent un nom issu de la lettre A. Ces jeunes filles ont un frère, Raphaël, et l’auteur n’a pas hésité à appuyer sa référence à Chrétien de Troyes en donnant à leurs parents les noms d’Éric et Enide. Tout cet épisode, qui se situe entre l’estuaire de la Rance à proximité de Dinard et la forêt de Paimpont, héritière de la Brocéliande médiévale, baigne dans une ambiance de légèreté mozartienne qui n’est pas exempte de gravité, puisqu’à ce moment la roman s’oriente vers une dimension nouvelle avec l’accentuation du thème apocalyptique. C’est ainsi que, contemplant le coucher du soleil sur les toits de Dinard, l’un des Argonautes évoque un paysage de fin du monde :
Sous un ciel de flammes déployées par le vent, le couchant luisait, éclatant de toutes ses fenêtres, brûlant toutes ses pierres. « C’est la cité de l’Apocalypse ! » ne put s’empêcher de dire René.
Un peu auparavant, ce même personnage qualifiait ses hôtes de « préadamites », appartenant à une race qui n’a pas connu le péché originel. C’est au cœur de la forêt de Paimpont que réside Viviane, au bord du lac, dans une maison familiale retirée et secrète où la tribu des Mirecourt trouve son « enracinement dans un monde primordial ». Viviane est aveugle, mais Arielle déclare à son propos « qu’elle voit tout ce que nous ne pouvons pas voir ». L’auteur assimile ce lac à « celui où l’enchanteur Merlin avait bâti le château invisible de Viviane et où elle veillerait sur les enfances de Lancelot ».
L’épisode de la fontaine de Barenton est situé, dans le temps, à un moment fort de l’année liturgique, en résonance avec la tradition des romans arthuriens, puisque c’est le lundi de Pentecôte que Raymond, accompagné de Viviane dont il est déjà tombé amoureux, va se rendre sur ce haut lieu.
Épisode de la fontaine de Barenton (Louis Lambert)
Brusquement, ils débouchèrent sur une clairière piquée de grands pommiers en fleurs, d’une telle beauté qu’il eut un cri d’admiration. Elle se retourna, lui sourit et dit simplement : « Nous voici au Jardin de joie. La fontaine n’est plus qu’à quelques pas. » Passé un taillis, ils débouchèrent cette fois sur le départ d’une vallée. Il vit, dans les rais du soleil entre les fûts, l’énorme pierre plate et, à son pied, un bassin étroit où une eau pure, à peine mouvementée, tremblait d’un flot de bulles montant du fond sablonneux. Viviane s’agenouilla lentement et plongea ses deux mains dans l’eau. Il s’agenouilla près d’elle et, d’un élan très enfantin, se pencha pour boire dans ses paumes. Ses lèvres, sans l’avoir cherché, effleurèrent les extrémités délicates des longs doigts fins, et une partie de l’eau l’éclaboussa et retomba sur la pierre. « Ah ! fit-elle, dans un souffle : vous avez aspergé le perron de Merlin. Vous ne savez pas ce qui va nous arriver ! » Comme elle parlait, bien qu’en plein jour, un rossignol chanta. On eût dit que le rossignol avait donné un signal. A peine son trille achevé, un concert d’oiseaux invisibles les entoura. A ce moment, la chaleur de ce matin d’été les atteignit jusque dans ce berceau d’ombre, et parut éclater dans un roulement de tonnerre peu à peu rapproché. Alors elle eut un rire très doux et, en même temps, il entendit de premières gouttes de pluie. Ils n’eurent que le temps de se serrer sous le feuillage épais d’un if voisin. Elle riait encore silencieusement, cependant qu’une averse torrentielle s’abattait autour d’eux, sans que le soleil pour cela cessât de briller. Un instant plus tard, la pluie ne tombait plus, et ils étaient au centre d’un arc-en-ciel. Mais quand il atteignit le chemin, il aperçut trois figures singulières. Elles s’approchaient d’eux d’un pas incertain, comme un vol titubant d’oiseaux nocturnes, mal à l’aise en plein jour. A leur aspect, dont le contraste était criant avec la joie printanière de tout ce matin, Raymond éprouva une sensation de froid mortel, et au plus profond de lui-même une épouvante, une horreur sans nom. Ces trois présences n’avaient-elles pas été diaboliquement attirées par celle de Viviane, telles des larves avides de la flétrir, de l’abolir ? Ce n’étaient pourtant que trois messieurs empruntés dans leurs roides vêtements noirs, archaïquement endimanchés, avec leurs hauts de forme d’un autre âge, les redingotes qui flottaient autour de leurs maigres personnes, les gants endeuillés, avec lesquels, dernière bizarrerie, deux d’entre eux portaient sur l’épaule, l’un une pioche et l’autre une bêche. Malgré sa terreur affolée, Raymond, loin de fuir, se précipita au devant d’eux, pour éviter à tout prix que ces croque-morts grotesques et hideux pussent approcher la jeune fille. Mais quand, ignorant d’ailleurs tout à fait ce qu’il comptait faire, il atteignit le chemin, un bolide le devança. Jailli de l’autre côté du sous-bois, il ne lui fallut qu’un bond pour atteindre les trois démons, avec une sorte de rugissement contenu qui n’en était que plus redoutable. A l’instant, la triple apparition s’était effacée. Raymond, complètement abasourdi, reconnu Aura, qui revint jusqu’à lui, le poil encore hérissé, la gueule grondante, mais remuant la queue avec son habituelle cordialité. La voix d’Arielle qui l’appelait retentit, et le jeune homme se retourna. Viviane n’avait pas bougé. Elle se tenait assise au bord de la fontaine, ses mains jointes enserrant ses genoux pliés, parfaitement calme, avec le plus déconcertant des sourires.
La première différence - majeure - entre le récit moderne et celui de Chrétien de Troyes, c’est que le héros est conduit à la fontaine par la fée elle-même (Viviane) qui introduit Raymond dans le « Jardin de joie ». L’évocation de la « clairière piquée de grands pommiers en fleurs » fait peut-être allusion à Avalon, cette île d’extrême Occident où demeurera le roi Arthur après la grande bataille de Salesbières qui met fin à son royaume, présentée comme « l’île des Pommes » et parfois assimilée à l’abbaye de Glastonbury (l’île de Verre) où les moines prétendirent, à la fin du XIIe siècle, avoir découvert les tombes du roi Arthur et de la reine Guenièvre. Quant au « Jardin de joie », il évoque, naturellement, l’épisode de la Joie de la Cour, à la fin du premier roman de Chrétien, Erec et Enide, où le héros libérateur accomplit son dernier exploit avant d’accéder à la Souveraineté. Remarquons que dans notre roman la joie est donnée dès le départ, elle ne vient pas récompenser les exploits du héros, mais est une grâce qui lui est accordée par la dame du lieu, Viviane. C’est ensuite, après son passage en ce lieu, que Raymond devra acquérir une maturité suffisante pour obtenir la main de Viviane - et ce mûrissement intérieur sera précisément le fruit de son passage au château du Graal. De la description du lieu par Chrétien de Troyes, notre auteur retient deux éléments : le perron (une « énorme pierre plate »), et le bassin où une eau pure frémit légèrement plus qu’elle ne bouillonne. Notre auteur évacue la chapelle, le bassin de fer et la chaîne et, curieusement il remplace le splendide arbre aux oiseaux par « le feuillage épais d’un if voisin ». Cette économie de moyens contribue, avec l’ambiance de courtoise galanterie qui marque les rapports de Raymond avec Viviane, à évacuer toute tentative d’explication rationnelle du déclenchement de l’orage : c’est en voulant boire de cette eau pure dans les paumes de sa dame que Raymond éclabousse d’eau la pierre. Alors que chez Chrétien le chant des oiseaux marque, après le fracas de l’orage, le retour à la sérénité et à la joie, ici le concert des oiseaux, entonné par le chant en plein jour d’un rossignol, précède le roulement du tonnerre, qu’accompagne un rire silencieux de la fée - que l’on peut interpréter, peut-être, comme un indice du savoir prophétique de la jeune fille aveugle. C’est par la brève mention d’un arc-en-ciel que l’auteur marque la fin de l’orage. Mais souvenons-nous que chez Chrétien ce premier épisode est immédiatement suivi par le surgissement du chevalier gardien de la fontaine, Esclados le Roux, époux de Laudine, la dame de Landuc. Raymond, lui, n’aura pas à affronter de rival menaçant, mais il va se trouver confronté à une vision qui le glace d’épouvante : ce sont trois « figures singulières », trois « présences », présentés comme « un vol titubant d’oiseaux nocturnes » en plein jour et dont la vue suscite chez Raymond « une sensation de froid mortel, et au plus profond de lui-même une épouvante, une horreur sans nom ». Cette sombre trinité diabolique trahit son origine infernale par une allure grotesque, évoquant des représentations naïves de l’Ankou - annonciateur de la mort chez les Bretons - figuré ici par des messieurs endimanchés et gauches, au costume suranné et ridicule, présentés comme des croque-morts portant leurs outils sur l’épaule. Mais avant que cette triple apparition, ces « larves » puissent atteindre la jeune fille, la vision disparaît, chassée par le chien d’Arielle, porteur du nom d’Aura, qui fonce en rugissant contre ces trois démons. Tout s’apaise aussitôt avec l’arrivée d’Arielle, suivie de ses parents et des Argonautes. L’épisode s’achève sur la vision de Viviane, assise au bord de la fontaine, avec sur les lèvres un énigmatique sourire.
La transposition moderne conserve tout le charme poétique de l’épisode traité par Chrétien de Troyes, en évacuant les aspects chevaleresques - le combat contre le géant gardien de la fontaine - et en remplaçant cet adversaire extérieure par une confrontation du héros avec les forces du Mal incarnées dans les trois hommes noirs dont on ne sait, comme avec les Nazguls de Tolkien, s’ils sont des êtres incarnés ou la présence angoissante d’un néant habillé de formes vagues. Et le héros, ici, n’a pas de combat à livrer ; Raymond, cependant, loin de fuir, se précipite sur ces êtres pour protéger Viviane, mais c’est l’intervention du chien qui fait s’évanouir la sombre vision. Le charme de ce passage, dans le roman moderne, tient avant tout au maintien du mystère, souligné par le sourire de Viviane, à l’absence de toute explication rationnelle. L’auteur est en cela parfaitement fidèle à la démarche du romancier champenois qui pratiquait, en conteur chevronné, l’art de la suggestion. Les propos tenus juste après par les parents - Erec et Enide - viennent simplement détendre l’atmosphère et montrer l’inanité de toute explication rationnelle à ce qui reste un mystère. Et c’est à l’un des compagnons qu’appartient le mot de la fin lorsqu’il déclare à propos de Raymond que lui-même aurait bien de la peine à dire s’il a vu quelque chose ou s’il l’a rêvé. C’est bien dans cette indécision entre le rêve et la réalité que repose tout le charme poétique de cet épisode.
L’aventure de la fontaine ne sera pour Raymond que la première étape d’un cheminement intérieur qui doit le conduire à passer de l’adolescence à l’âge adulte et à devenir capable de déclarer son amour à Viviane. Mais, derrière l’image de Viviane se profile toujours pour lui celle de la jeune et espiègle Arielle, que l’auteur a déjà présentée comme un autre visage d’Argante. Et cet amour de Raymond, tout en mûrissant et en acceptant de voir la femme derrière l’enfant, demeurera toujours quelque peu marqué par cette double polarité de l’idéal féminin. Au moment de faire à Viviane sa déclaration de mariage, Raymond, dans sa touchante naïveté, dévoilera son attachement maintenu à l’image de la femme-enfant :
« Qu’est-ce que vous feriez de moi si j’étais votre femme ? » - Ce que je ferais de vous ? Ce n’est pas compliqué, je voudrais vous faire un gosse, des tas de gosses, s’il le faut, pour qu’il y en ait au moins un qui ressemble à Arielle… »
Avant de donner sa réponse, Viviane, qui a besoin de mûrir elle-même avant de devenir la digne épouse de Raymond, conseille à ce dernier de se joindre à une excursion avec deux de ses compagnons dans la pointe occidentale de la Bretagne. C’est là que Raymond sera amené, du fait d’un épais brouillard, à perdre de vue ses amis et à se retrouver dans un château mystérieux où il connaîtra le même genre d’expérience que Perceval lors de sa visite au château du Roi-Pêcheur. Une fois encore, l’auteur moderne se montrera à la hauteur de son modèle médiéval - non pas, malheureusement, par la qualité du style, mais par un sens poétique indéniable associé au sens du mystère.
Il nous faut dire encore un mot sur la fin du roman et sur son auteur présumé. Comme l’indique le titre de l’œuvre, les aventures chevaleresques des deux premières parties, mises sous le patronage de l’expédition des Argonautes, cèdent la place, à partir de la rencontre avec les Mirecourt en Bretagne, à un prélude à l’Apocalypse qui - chose inouïe et véritable gageure - va conduire le lecteur jusqu’à l’évocation et à la mise en scène romanesque de la Fin des Temps. Il y a alors comme un basculement de l’idylle vers l’épopée, le roman conservant cependant presque jusqu’au bout un certain ton de légère ironie, qui participe lui aussi, d’ailleurs, de l’esthétique du romancier champenois. Mais il y a une accélération des événements, une ouverture à des bouleversements d’une ampleur telle que toutes les puissances s’effondrent devant l’apparition d’un pouvoir nouveau, mis en œuvre par le sire de Kilmarnoch qui se présente comme le Maître du monde et qui dispose par sa magie d’armes effroyables, mettant à sa botte gouvernements et chefs religieux pour imposer sur la Terre un ordre apparemment pacifique et prospère qui cache mal une dictature impitoyable au service d’un orgueil luciférien. Seuls résistent à cet ordre quelques êtres qui ont conservé le sens de l’humanité et de la liberté, qui se retrouvent, aux côtés des Argonautes qui se réunissent, à Glastonbury, où le pape, pourchassé par le Maître du monde, les rejoint ainsi qu’une poignée d’anglicans et d’orthodoxes demeurés fidèles à la foi chrétienne. Le dernier paragraphe, qui présente le surgissement des OVNI du Maître du monde dans le ciel, venus anéantir ce « petit reste » de fidèles au moment où le pape célèbre la messe le jour de la Saint-Jean, s’achève sur cet explicit selon le modèle des romans du Moyen Age :
FINIS… LIBRI ET OMNIUM RERUM
Il n’est pas courant de trouver, dans la littérature romanesque, une évocation de ce qui, par nature, échappe au temps et à l’espace de ce monde. Et pourtant à côté de ce roman quasi introuvable de Louis Lambert, nous signalerons un autre roman qui met également en scène la crise des derniers temps. Il s’agit du Maître de la Terre, paru en juin 1906 et dû à la plume d’un auteur anglais, Robert-Hugh Benson[3]. Cet auteur est né en 1871 et il est mort en octobre 1914 ; fils d’un archevêque de Cantorbéry, il sera lui-même pasteur anglican avant de se convertir au catholicisme et d’être ordonné prêtre en 1903 dans l’Eglise romaine. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, œuvres théâtrales, romans et essais apologétiques. Son roman, Le Maître de la Terre, est d’une tout autre nature et d’un ton absolument différent du Prélude à l’Apocalypse ; il n’y a point là ce goût de l’aventure mêlé au sens de l’humour, ni ce jeu de résonances avec le roman arthurien ou avec le mythe de la Toison d’Or ; l’aventure est plus serrée, le ton plus austère, et l’on n’est pas très loin, au fond, des univers romanesques d’un Huxley ou d’un George Orwell - nonobstant des références philosophiques ou religieuses tout autres.
Nous conclurons avec la solution de « l’énigme Louis Lambert » évoquée ci-dessus, puisqu’il s’agit là d’un pseudonyme qui semble manifestement faire allusion au roman de Balzac qui porte ce titre et qui s’inscrit dans la lignée de ses romans « philosophiques ». Derrière ce pseudonyme de Louis Lambert se cache en fait un des grands noms de la théologie catholique au XXe siècle, le Père Louis Bouyer, connu notamment par son ouvrage intitulé Le Mystère pascal. Il semble, d’après le témoignage d’un ami qui a rendu visite, il y a quelques années, au Père Bouyer, que celui-ci accorde une grande importance à cette œuvre qui, au premier abord, paraît bien éloignée de ses doctes écrits théologiques. Il nous semble vraisemblable que l’auteur ait trouvé dans le roman - et même dans une forme assez populaire du roman, un récit d’aventures qui se présente au début comme une sorte de roman scout, dans le style des Signes de Piste où s’est illustré un autre érudit historien, spécialiste de l’affaire Louis XVII, Éric Muraise, auteur sous le pseudonyme de X.B. Leprince de deux romans axés autour de la quête du Graal[4] - il semble donc que le Père Bouyer ait trouvé dans la forme romanesque le meilleur moyen de transmettre un message dont l’essentiel pourrait bien être le pressentiment de l’imminence de cette Fin des Temps que l’accélération de l’Histoire et maints « signes » divers rendent plausible et envisageable. Fin des Temps qui, rappelons-le, ne signifie pas forcément la « fin du monde », mais qui, en tout cas, entraîne la « fin d’un monde ».
Charles Ridoux
Amfroipret, le 15 janvier 2002
A côté de ces deux romans de Robert-Hugh Benson et de Louis Lambert, il en est un autre que nous pourrions signaler, dont le sujet n’est plus ici le récit romanesque de la Fin des Temps, mais, plus modestement, celui d’une fin de la Papauté pressentie pour la fin du pontificat de Jean-Paul II. Il s’agit d’un « roman d’investigation », pour reprendre la formule des deux auteurs - Jacques Paternot et Gabriel Veraldi - de ce livre intitulé Le Dernier Pape[5] et qui est paru en 1998 aux excellentes éditions de L’Age d’Homme, fondées et dirigées par Vladimir Dmitrievic, qui a eu, entre autres mérites, celui de permettre depuis de nombreuses années au public français d’accéder à ce que les littératures slaves ont produit de meilleur au XXe siècle. Ce roman, dont nous nous garderons bien de dévoiler ici l’intrigue, se situe au moment où un nouveau pape, successeur de Jean-Paul II, vient d’être élu et ne va pas tarder à faire imploser l’Eglise, provoquant de par le monde des réactions en chaîne, tant politiques et économiques que religieuses. A côté d’une intrigue palpitante, les auteurs proposent une relecture critique de toute l’histoire de l’Eglise - et même des Eglises chrétiennes dans leur ensemble - depuis l’époque de la guerre du Vietnam jusqu’à la fin du XXe siècle. Ces deux auteurs, dont l’un est ingénieur et industriel et l’autre écrivain de métier, ont déjà écrit en commun plusieurs essais. Mais si, par certains côtés, Le Dernier Pape présente une ambiance de temps apocalyptiques, le propos n’est pas ici de pousser le récit jusqu’aux derniers moments de l’eschatologie traditionnelle, mais plutôt de faire prendre conscience des périls qui menacent la survie des Eglises chrétiennes à ce moment de l’histoire. Et le ton de ce roman, où il n’y a nulle référence à l’époque médiévale, se rapproche de celui que l’on trouve dans les meilleurs romans d’espionnage. D’une certaine manière, la comparaison entre ce roman et Prélude à l’Apocalypse de Louis Lambert met d’autant mieux en valeur l’extrême originalité et la surprenante richesse de ce dernier livre, dont malheureusement le style n’est pas toujours à la hauteur du propos.
[1] Baudry Robert, Graal et littératures d’aujourd’hui, Rennes, Terre de Brume Editions, 1998, p. 116.
[2] Lambert Louis, Prélude à l’Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal, Editions Criterion, Limoges, s.d. [1982].
[3] Benson Robert-Hugh, Le Maître de la Terre, Paris, Éditions Téqui, 1993.
[4] Leprince X.B., Le Raid des quatre Châteaux et La Neuvième Croisade, Paris, Alsatia, 1955 (Signes de Piste).
[5] Paternot Jacques et Veraldi Gabriel, Le Dernier Pape, roman d’investigation, Paris, L’Age d’Homme, 1998.
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