Charles Ridoux
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Merveilleux et symbolique astrologique
Merveilleux et symbolique astrologique dans la
Queste del Saint Graal (1991)
 
 
La Queste del Saint Graal, l'un de nos plus célèbres romans en prose du XIIIème siècle, accessible depuis des décennies à un large public grâce à la traduction d'Albert Béguin, présente la singularité de contenir tout à la fois une austérité toute cistercienne, sensible dans sa langue classique et dépouillée, et un foisonnement de thèmes et d'épisodes qui l'inscrivent dans la grande tradition du merveilleux médiéval, largement représentée dans le Lancelot-Graal dont elle fait partie. On peut dire de la Queste qu'elle fourmille de merveilleux. Mais d'un merveilleux qui, dans cette oeuvre, subit un régime particulier : nous aurions tendance à le qualifier de « merveilleux assujetti ».
Assujetti d'abord à la visée allégorique et édifiante de l'oeuvre, visée qui se traduit massivement dans le discours réducteur des ermites qui viennent interpréter régulièrement après coup les aventures advenues aux chevaliers engagés dans la Quête. La polysémie propre au symbolisme dont sont chargés les éléments merveilleux est ainsi rabattue par les ermites à l'univocité dogmatique d'une senefiance obligée, à contenu religieux, exotérique. Ainsi, par exemple, lorsque Bohort a la vision d'un grand oiseau qui, trouvant ses oisillons morts sur un arbre desséché, les ramène à la vie en se frappant la poitrine du bec et en les nourrisant de son propre sang ; plus tard, un sage ermite lui explique que le grand oiseau est le Créateur, l'arbre sans feuilles le monde et les oisillons l'humanité perdue par le péché originel et sauvée par le sang du Christ sur la Croix. Bien entendu, cette explication de la vision n'est pas sans valeur et correspond à une vérité d'ordre théologique; mais, dans le mouvement même de sa formulation par la bouche de l'ermite, détenteur du seul savoir autorisé, cette explication déracine en quelque sorte la vision de ses connotations, de ses résonances avec d'autres plans de signification dont pourrait être porteuse cette vision qui se rattache au mythe du Phénix. Cette réduction allégorique d'un symbolisme à la richesse foisonnante, typique de l'esprit du XIIIème siècle, n'est évidemment pas sans lien avec la grande mutation paradigmatique qui fait basculer la latinité occidentale d'un augustinisme nourri de la pensée symbolique des Pères de l'Eglise vers la rationalité intellectualisée de la scolastique et du thomisme.
Il faut bien reconnaître que les ermites de la Queste ont souvent été suivis, dans leur discours réducteur, par les interprètes modernes de l'oeuvre. Ce qui, dans le premier tiers de notre siècle, intéressait avant tout les grands critiques que furent Albert Pauphilet ou Etienne Gilson, c'était avant tout de dégager le sens global de l'oeuvre et de débattre sur la question des influences cisterciennes qui s'étaient exercées sur l'auteur de la Queste. Par la suite, des nuances ou des précisions ont été apportées sur les mêmes questions. Ainsi, Pauline Matarasso a dégagé la parenté entre les règles de l'exégèse médiévale - si bien mises en valeur dans le magistral ouvrage du Père de Lubac sur les quatre sens de l'Ecriture - et la logique narrative de la Queste. De même, Emmanuèle Baumgartner a insisté sur les visées de valorisation de la chevalerie sous-jacentes aux positions religieuses exprimées dans le roman; pour elle, la Queste se présente comme une sorte d'évangile du Graal à destination de la chevalerie. Tout récemment, l'auteur d'une volumineuse et passionnante étude sur le fantastique dans la littérature médiévale, Francis Dubost, a pu qualifier la Queste d'  « anti-roman » :
 
La Queste del Saint Graal a joué le rôle d'un anti-roman. Elle dresse contre les interprétations « terriennes » de la vérité et de la vie une cohorte d'ermites prêcheurs. La définition des vérités essentielles est ainsi ramenée dans le champ du spirituel et dans le bercail de l'orthodoxie chrétienne - sous sa forme la plus exigeante et la plus austère - par un retour systématique à l'écriture allégorique et aux symboles sacrés. Le texte de la Queste enferme la narration dans la clôture d'une visée idéologique tendue vers l'illustration des vérités de la foi.[1]
 
Notre visée ne sera pas de proposer une réinterprétation globale du sens de ce roman. Ce que nous chercherons à faire, c'est de redonner vie à la multiplicité des significations dont sont porteurs les éléments merveilleux de la Queste, de remettre à jour des trésors que l'exégèse des ermites, comme celle des critiques littéraires modernes, a laissés de côté du fait de visées dogmatiques ou rationalisantes. Nous utiliserons, pour l'exploration de ces mines délaissées, un instrument lui-même souvent méprisé mais qui nous semble parfaitement adapté à l'esprit du symbolisme médiéval : le symbolisme astrologique. Du fait de la pensée analogique qui est à l'oeuvre aussi bien dans ce symbolisme que dans les textes relatifs à la légende arthurienne et au Graal, il existe, à nos yeux, une conformité de nature qui autorise le recours à cet instrument pour guider notre approche de cette littérature.
Nous appliquerons cette méthode de lecture à un exemple précis : la mission de Galaad, l'élu de la Quête. Galaad est peut-être le personnage le plus déconcertant de l'oeuvre. Personnage sans surprise, arrivant toujours au bon moment pour remporter une victoire qui lui est attribuée déjà bien avant sa venue. Si la Quête donne l'impression d'être un anti-roman, Galaad fait l'effet d'être un anti-héros par excès de vertu. En réalité, s'il n'y a pas de progression du personnage sur le plan des épreuves chevaleresques, s'il n'est pas là pour conquérir, comme le Perceval du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, son identité et accéder à sa maturité, il y a chez Galaad une progression sur le plan spirituel, dans l'approfondissement de la connaissance des mystères du Graal. Avec Galaad, on passe du cheminement chevaleresque au cheminement spirituel. Ces caractéristiques font qu'en général les critiques se sont intéressés davantage aux autres héros, positifs ou négatifs, de la Quête, à Perceval, à Bohort, à Gauvain, et surtout à Lancelot, le plus humain de tous, écartelé entre son désir de bien faire, d'écouter les appels à la repentance et les exhortations des ermites, et son indéfectible attachement à son amour pour la reine Guenièvre. Quand la critique s'est intéressée à Galaad, c'est surtout pour souligner, comme Pauline Matarasso par exemple, sa correspondance typologique avec le Christ.
Il nous semble toutefois possible d'effectuer une lecture de la mission de Galaad - mission à la préparation de laquelle est consacrée une longue partie du Lancelot propre, que la critique a coutume de nommer « l'Agravain », et qui éclate au grand jour à la Pentecôte de l'an 454 qui se signale par l'arrivée à la cour d'Arthur et de Galaad et du Saint Graal.
Les grands axes de la symbolique astrologique du Zodiaque seront comme des révélateurs pour mettre en lumière les différentes facettes de cette mission de Galaad. L'opposition entre « chevalerie terrienne » et « chevalerie célestielle », chacun le sait, est fondamentale dans la Queste . Or, nous trouvons dans l'astrologie traditionnelle une répartition analogue des quatre éléments (Air, Terre, Eau, Feu) en deux séries, terrestre et céleste. Les éléments Terre et Eau constituent la série terrestre, caractérisée par une polarité féminine, matricielle et matérielle; à l'inverse une polarité masculine, active et spirituelle est constituée par les éléments Feu et Air. A l'intérieur de chaque polarité, on distingue trois axes, formés chacun par un couple de signes à la fois complémentaires et opposés : les axes Lion-Verseau, Bélier-Balance et Sagittaire-Gémeaux dans la polarité solaire; les axes Vierge-Poissons, Capricorne-Cancer et Taureau-Scorpion dans la polarité lunaire.
Une première remarque : dans cette double polarité s'inscrit la fameuse distinction sur laquelle insiste tant la Queste entre chevalerie « terrienne », dont le fleuron le plus accompli est Lancelot, et chevalerie « célestielle » dans laquelle se rangent les trois élus de la Quête, Galaad, Perceval et Bohort. Lancelot et Galaad, le père et le fils, relèvent chacun d'une polarité différente. Si Galaad est une figure essentiellement solaire, Lancelot est marqué par des aspects lunaires. Il est élevé et formé à la chevalerie par la Dame du Lac, dans laquelle on peut voir une sorte de Diane aquatique. Lors de sa première arrivée à la cour d'Arthur, au moment de recevoir l'ordre de chevalerie, Lancelot et son escorte sont présentés par l'auteur dans une véritable symphonie de blancheur : blancs comme neige le haubert, le heaume et l'écu, éclatant de blancheur le fer de l'épée; l'escorte est composée de quarante personnages, tous vêtus de blanc et montés sur des chevaux blancs (Lancelot propre, éd. A. Micha, Droz, TLF, t. VII, pp. 258-259). C'est autour du personnage de Lancelot que prennent relief les axes de cette polarité lunaire des éléments terrestres (Terre et Eau). Dans l'axe Capricorne-Cancer peut se lire sa trajectoire qui le conduit de l'enfermement dans ses certitudes de « meilleur chevalier du monde » au regard des valeurs terriennes, de sa dureté de coeur - Saturne, significateur de la pierre et de la dureté, maître du Capricorne - jusqu'à son repentir qui lui fait retrouver le « don des larmes », comme la promesse d'un nouveau printemps que symbolisent les eaux du Cancer, et lui ouvre le chemin à une navigation de cinq mois en compagnie de son fils Galaad. Mais il lui aura fallu entre temps croupir au bord de l'eau Marcoise, dont le nom - que l'on peut rapprocher de marche, marke , limite entre le monde des vivants et l'Autre monde celtique - évoque les eaux sombres de l'Achéron ainsi que les connotations plutoniennes du troisième signe d'Eau, le Scorpion.
Tandis que les caractéristiques solaires de Galaad s'expriment au travers des trois axes Air-Feu, chacun éclairant un aspect de sa mission dans le roman : Guerrier au service de la justice par l'axe Bélier-Balance, Prêtre par l'axe Sagittaire-Gémeaux et Roi par l'axe Lion-Verseau.
L'axe Bélier-Balance synthétise à la fois la fonction du Guerrier au service de la justice et l'union entre le Guerrier et la Femme initiatrice : fonction remplie ici par la soeur de Perceval qui remet à Galaad l'Epée aux étranges renges. Le personnage de la soeur de Perceval, vierge comme Galaad, est essentiel dans la Queste : elle est un peu comme la parèdre du héros. Comme Tristan et Yseut qui restent unis au-delà de la mort, Galaad et la soeur de Perceval reposent ensemble à Sarras, au « palés esperitel ». Le moment fort de leur rencontre est la remise de l'Epée aux étranges renges sur la Nef de Salomon.
Avec cette épée, nous sommes en présence d'un de ces objets types du merveilleux propre aux textes relatifs à la légende du Graal. Par son origine, elle renvoie à un passé lointain et prestigieux, aux temps de David et de Salomon. Par sa fonction - funeste, comme le Siège Périlleux, à ceux qui ne sont pas qualifiés et réservée à un seul - elle désigne un héros prédestiné. Sans développer ici les trésors de symbolisme renfermés dans cet épisode de l'Epée, relevons deux éléments qui témoignent de la complémentarité de l'axe Bélier-Balance.
De l'Epée de David, l'Epée aux étranges renges ne conserve que la lame toute nue : autrement dit, la force martienne dans son énergie la plus condensée, source de puissance irrésistible mais par là-même porteuse de force destructrice ; c'est cette épée qui, dans la Queste, a porté le coup félon transformant le royaume de Logres en Terre Gaste. Cette énergie martienne à l'état pur doit être tempérée, équilibrée par son complémentaire vénusien du signe de la Balance : c'est la fonction du baudrier - les renges - véritable canalisateur d'énergie au regard d'une corporéité subtile qui étudie dans le corps humain la circulation et l'équilibre entre les centres d'énergie. En effet, le baudrier, partant de la clavicule droite, aboutit, en passant par le coeur, à la rate, partie de l'organisme où se régénère le sang ; or, si la maîtrise de Mars en Bélier figure à la fois le fer et le sang, qui peuvent être illuminés et ennoblis par l'exaltation du Soleil dans ce signe, la maîtrise conjointe et ténébreuse de Pluton signale le risque de rouille du fer et d'impureté du sang. C'est pourquoi le baudrier est constitué avec les cheveux tressés d'une vierge qui, de plus, doit être « fille de roi et de reine » : elle confère l'équilibre et la mesure de la Balance à la force impétueuse du Bélier, tout en orientant cette force dans le sens d'un combat pour la justice (sens de l'exaltation de Saturne en Balance). Les cheveux - que l'on pense à Samson - sont considérés dans plusieurs traditions comme des conducteurs d'énergie. Placés sur la tête (dont le signe du Bélier est le significateur en astrologie), ils sont comme des antennes captant l'énergie cosmique, ouranienne, véhiculée ensuite à travers le corps par la double circulation respiratoire et sanguine. On peut mettre ainsi en parallèle le double sacrifice auquel consent la soeur de Perceval : don du sang au Château de la Lépreuse et don de sa chevelure à Galaad : sur un plan spirituel, ce sacrifice non sanglant est, nous semble-t-il, le plus élevé. Le don du sang est en quelque sorte en rapport avec les éléments Terre et Eau, tandis que le don de la chevelure, véhicule de l'énergie cosmique ouranienne, est à mettre en rapport avec l'Air et le Feu. Du sang au feu ouranien - qui est comme un sang spiritualisé - se déploie un mouvement analogue à celui qui conduit du sacrifice du Christ sur la Croix à la descente de l'Esprit-Saint à la Pentecôte.
Pour former le baudrier, les cheveux de la soeur de Perceval sont tressés : à l'inverse de l'éclatement, de l'éparpillement énergétique dont témoigne l'histoire d'Absalon (il reste pendu à un arbre par les cheveux) , nous sommes ici en présence d'une concentration maîtrisée des énergies qui peuvent dès lors s'orienter vers une mission de justice. C'est le roi Salomon qui, à partir de la lame de l'épée de David, va constituer, par l'adjonction du pommeau, de la poignée et du fourreau, l'Epée aux étranges renges. Par son nom, le roi Salomon, figure emblématique de la sagesse, se rattache au symbolisme du saumon, significateur de la Connaissance, lui-même relié au signe zodiacal des Poissons. En efet, comme chacun le sait, le saumon remonte en nageant le cours des rivières; or, le signe double des Poissons est figuré par un Poisson d'Or qui remonte vers les « eaux supérieures » et par un Poisson d'Argent qui descend vers les « eaux inférieures » ; on peut donc assimiler le saumon au Poisson d'Or et y voir un symbole de la remontée vers la Connaissance et la Tradition primordiale, en dépit de la chute cyclique figurée par la flux incessant de la rivière et du temps. La mission de justice de Galaad est ainsi liée à l'idée d'un accomplissement à la fin d'un cycle. Plénitude cyclique qu'indique par ailleurs le nombre sept, qui est précisément celui de la Balance.
C'est ici l'exaltation de Saturne en Balance qui est évoquée, avec le double aspect de Saturne-Chronos, figure du Temps dévorateur, le plomb de la fin de l'Age de Fer, mais aussi du Saturne-Kronos, souverain de l'Age d'Or et détenteur de la Tradition primordiale. En « achevant » les aventures du royaume de Logres, Galaad signe la fin d'un monde : celui où les « enchantements » de Bretagne faisaient, aux franges de la centralité arthurienne courtoise et policée, les délices des chevaliers aventureux. Ce désenchantement du monde n'est pas sans causer quelque nostalgie, mais, par ailleurs, cet achèvement purificateur des enchantements qui enserraient le royaume de Logres dans un réseau de « coutumes » souvent barbares - qu'on songe au Château des Pucelles ou au Château Carcelois - a une fonction libératrice : il prépare le terrain à la restauration de Saturne dans sa dignité première, il ouvre les voies au recouvrement de la Tradition primordiale. C'est une fois les aventures achevées que peut se dérouler, pour les douze élus de la Quête, la liturgie du Graal à Corbenic. Ainsi, la mission de Galaad, solaire et ouranienne dans son principe, comporte une composante plutonienne, avec son sens de destruction en vue d'une reconstruction, qui s'exerce dans le temps et dans l'espace. Ces « coutumes », que la Queste   présente, à l'instar de tout ce qui relève du monde arthurien, sous un jour négatif, ont sans doute été, dans des temps antérieurs, constitutives de cet univers, en ont tissé la trame. Mais l'effet du temps et de la descente cyclique en ont alourdi le poids et retourné en son contraire la positivité initiale. L'achèvement des aventures par Galaad symbolise le travail de l'oubli, nécessaire pour que puisse jaillir à nouveau, coulant à flots des urnes du Verseau, la mémoire archétypale de la Tradition primordiale. Cette dialectique de la mémoire et de l'oubli trouve son répondant spatial dans l'oscillation entre Orient et Occident, le cycle s'achevant avec le retour du Graal à son point de départ. Cela explique peut-être la raison pour laquelle le royaume d'Arthur, n'étant plus rattaché après la dernière Pentecôte du Graal au monde archétypal, bascule, dans la Mort Artu, d'un espace mythique à un espace historique qui voit le roi Arthur quitter la centralité figurée par la Table Ronde pour aller guerroyer en Gaule et contre l'empereur de Rome. Cet éclatement de l'espace arthurien traditionnel qui prend la forme d'une extension universelle se traduit, sur le plan temporel, par une fulgurante accélération du temps qui se condense de manière catastrophique entre le triomphe en Gaule et l'écroulement final à Salesbières et qui s'exprime dans l'image de la Roue de Fortune. Sur le plan astrologique, cette dialectique spatio-temporelle qui accompagne la chute du monde arthurien relève d'Uranus (l'espace) et de Saturne (le temps). Le jugement final porté sur le monde arthurien est le fruit du déséquilibre dans lequel il a plongé, peut-être pour n'avoir pas su entendre la leçon de la Quête. Ce déséquilibre est rendu, dans la symbolique astrologique, par une Balance (signe de l'équilibre) dont les valeurs s'inversent en fin de cycle.
L'axe Sagittaire-Gémeaux nous paraît correspondre, en vertu du symbolisme astrologique, aux figures du Prêtre et de l'Envoyé. Mais ces deux signes, Gémeaux et Sagittaire, sont en astrologie des signes doubles; aussi bien la fonction du Prêtre n'est-elle pas ici incarnée par Galaad, mais par Josephé, lui-même double de Joseph d'Arimathie. Le maître du Sagittaire, Jupiter, est le significateur du Guide; et c'est bien un rôle de guide, de maître spirituel, que remplit Josephé envers Galaad, et à travers lui envers toute la chevalerie.
C'est avant tout l'axe Lion-Verseau qui nous semble être le plus caractéristique de la mission de Galaad, en étroit rapport avec le Graal. Par cet axe, le Graal est figuré doublement : en tant que symbole de Connaissance et d'immortalité, réservée aux dieux, et en tant que réceptacle du sang du Christ. Le nom d'Uranus renvoie, au-delà même de l'Ouranos (Ciel) de la mythologie grecque, au Feu originel dont procèdent toutes choses : le sanscrit Uranah (Feu originel) désigne le signe du Bélier (Arneios en grec) qui, dans le Zodiaque, symbolise l'impulsion créatrice.. L'urne du Verseau transmute en lumière l'énergie de ce Feu primordial; elle évoque par son nom le terme de Saint Vessel qui désigne fréquemment le Graal, aussi bien chez Robert de Boron que dans la Queste . D'autre part, outre la symbolique uranienne du Verseau qui évoque à la fois le contenant (le Vase) et le contenu (Feu originel, nourriture d'immortalité), le Soleil et le signe du Lion, dans la mesure où leur symbolique renvoie également à celle du coeur et du sang, évoquent le Graal sous un autre aspect : celui de réceptacle du sang du Christ, thème introduit dans la légende dès le Joseph de Robert de Boron.
Galaad est désigné tout au long de la Queste comme le « Bon Chevalier » ou le « Chevalier Désiré ». Ce n'est que tout à la fin, à Sarras, qu'il est fait roi par les habitants de la cité, d'ailleurs contre son gré. La royauté de Galaad est certes bien différente de celle de Parzival à Montsalvatche chez Wolfram von Eschenbach. S'il y a bien, dans la Queste , une lignée des gardiens du Graal, lignée royale qui réside à Corbenic, il n'y a pas de véritable royauté du Graal, et encore moins l'idée d'une sorte de communauté templière au service du Graal comme c'est le cas dans la tradition germanique. Galaad immole, ainsi, sa propre volonté en acceptant des charges et des honneurs auxquels il répugne, au détriment d'une vie de contemplation solitaire. Dans l'optique de la symbolique astrologique, on peut dire que la polarité solaire, dans son aspect de volonté d'affirmation de l'individu, qui peut tourner à la tyrannie et à l'orgueil, défauts du Lion, s'efface au profit de la polarité ouranienne du Verseau, véhicule des valeurs de fraternité universelle et de royauté céleste.
En présentant Galaad comme le dernier rejeton de la lignée des gardiens du Graal et comme l'ultime descendant de David et de Salomon, la Queste souligne l'achèvement d'un cycle, celui des Gardiens du Graal en terre occidentale. Mais en faisant coïncider ce que Myrrha Lot-Borodine a justement appelé l'assomption de Galaad avec la remontée au ciel du Graal (et de la Lance), la Queste suggère comme le rétablissement, autour du Graal, d'une royauté céleste, spirituelle. N'est-ce pas ce que laisse entendre Emmanuèle Baumgartner lorsque, évoquant le mouvement de translation du Graal d'Occident vers l'Orient - mouvement inverse de celui qui l'avait amené, au temps de Joseph d'Arimathie, de Terre Sainte en Grande-Bretagne - elle conclut en montrant que ce retrait, si douloureux soit-il pour la terre de Logres et pour le royaume d'Arthur, est en même temps un retour aux sources, plein des promesses spirituelles que saint Bernard exaltait dans sa louange de l'Ordre du Temple : « Là s'achèvent la route et la quête, en ce lieu originel où une autre race de chevaliers naît à une autre vie, quelque part à l'Est d'Eden » ?
 
A côté de ce mouvement horizontal qui dépossède les héritiers indignes de la terre de Logres, le mouvement vertical qui enlève le Graal vers le ciel apparaît de prime abord comme un arrachement encore plus marqué, un retrait encore plus radical. Un tel retrait marque, selon René Guénon, la perte de la Tradition primordiale, autrement dit de celle de l'Age d'Or. Aussi pouvons-nous entrevoir, au travers de cette présence potentielle du Graal, le thème de sa remontée au ciel sous un autre angle : non plus seulement comme un abandon, dû à la dégénérescence cyclique, mais également comme un ressourcement ouranien préparant le passage à un nouveau cycle évolutif. La remontée mythique du Graal et son ressourcement ouranien peuvent s'interpréter comme une promesse de temps nouveau. L'axe Lion-Verseau indique dans cette perspective le passage d'un Soleil unique à la vaste communauté de Soleils que constitue le Ciel (Ouranos). Cela ne signifie pas l'abolition de la royauté solaire, mais sa transformation, possible et nécessaire, par son intégration dans une dimension supérieure.
Cette remontée vers la lumière primordiale nous fait passer de l'axe solaire - avec sa trajectoire sur l'axe horizontal Orient-Occident - à un axe polaire, vertical et ouranien, qui renvoie à l'origine hyperboréenne de la Tradition primordiale, comme l'exprime la figure de l'Apollon hyperboréen dans la mythologie grecque. On comprend alors pourquoi la Queste présente le retrait du Graal en deux temps : d'abord son retour en Orient, à Sarras, puis son enlèvement au ciel; la première étape consiste en la réintégration de son centre sur un axe solaire, horizontal et la seconde étape représente la remontée vers le centre sur l'axe polaire, hiérarchiquement supérieur à l'axe solaire Dans cette perspective, le « palés esperitel » de Sarras nous apparaît, au croisement des deux axes horizontal et vertical, comme le coeur où s'opère la transmutation du principe solaire en principe ouranien. Et il n'est pas sans évoquer, par son qualificatif d' « esperitel », le fameux palais de verre décrit par Tristan dans la Folie Tristan d'Oxford. A Sarras - située entre Jérusalem et Babylone, autrement dit entre ciel et terre, ou encore entre royauté solaire arthurienne et royauté ouranienne primordiale - s'opère, par la vertu transmutatrice du Graal dans le « palés esperitel », la jonction entre la tradition celtique de l'Ile de Verre (qui se retrouve dans le nom de « Glastonbury ») et la tradition johannique de la Jérusalem céleste, présentée dans l'Apocalypse comme un diamant Image du diamant qui évoque à son tour la Fontaine de Barenton, dont la dalle d'émeraude creusée en vasque repose sur quatre rubis, ainsi que le personnage d'Yvain caractérisé de façon frappante, comme Galaad, par l'axe Lion-Verseau.
 
Ces quelques allusions à d'autres oeuvres du vaste corpus arthurien des XIIe et XIIIe siècles nous permettront de conclure sur la remarque suivante. Les objets-clés qui constituent le merveilleux propre à cette littérature sont en rapport d'analogie entre eux et paraissent, d'une oeuvre à l'autre, pouvoir être en quelque sorte interchangeables. La vasque d'émeraude reposant sur quatre rubis peut se lire comme un substitut analogique du Graal dont le cortège glisse mystérieusement dans la salle carrée du château du Roi-Pêcheur. Ailleurs, c'est la lance ou l'épée qui portent, selon les textes, le Coup Félon qui ravage le royaume de Logres. Nous décelons ainsi une unité thématique à travers la variété des oeuvres, unité dont le merveilleux forme, pourrait-on dire, le soubassement. Dès lors, l'étude de ce vaste corpus peut se déployer dans une double voie : d'une part la mise en valeur de cette unité thématique et une réflexion sur la signification propre au merveilleux qui la fonde ; d'autre part, une approche différenciée, mettant l'accent sur la signification particulière que prend le merveilleux dans telle ou telle oeuvre.
 
 
 


[1] Dubost Francis, Aspects fantastiques de la littérature médiévale (XII°-XIII° s.), 2 vol., Paris, Champion, 1991, p. 254.
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